La Réserve : Archives Cécile Lignereux

Cécile Lignereux

Comment avertir de son devoir, sans injure, ni offense, dans la lettre familière

Initialement paru dans : M.-C Panzera, A. Sultan et E. Canonica (dir.), Relier, délier les langues. Formes et défis linguistiques de l’écriture épistolaire (Moyen-Âge-XVIIIe siècle), Paris, Hermann, 2019, p. 205-223.

Texte intégral

  • 1 Au XVIe siècle, tel est le cas d’Érasme dans De Conscribendis Epistolis [15...

  • 2 C’est ce que fait Paul Jacob dans Le Parfait Secrétaire…, Paris, Antoine de...

  • 3 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 407. Nous modernisons l’ortho...

  • 4 Ibid., p. 409. L’idée que les avertissements sont désagréables et qu’ils do...

  • 5 Ibid., p. 410.

1Que les manuels d’art épistolaire classent la lettre d’avertissement dans le genre délibératif1 (puisqu’elle vise à orienter les actions futures du destinataire) ou dans le genre judiciaire2 (parce qu’elle dénonce les fautes qui ont été commises), tous insistent sur l’habileté dont doit faire preuve l’épistolier pour condamner sans tomber dans l’invective, pour mettre en garde sans accabler de son autorité, pour corriger sans formuler de critiques blessantes. Même si les avertissements « tendent plus au profit de celui à qui l’on écrit qu’à son blâme3 », ils risquent fort de heurter la susceptibilité du destinataire. Conscients du fait que « nous avons de la peine à aimer ceux qui nous représentent nos imperfections4 », les manuels épistolographiques ne se contentent pas de répertorier les différents écueils qui guettent celui qui prodigue des avertissements : ils analysent également à quelles conditions (pragmatiques, éthiques, stylistiques) il est possible d’« avertir de son devoir, sans injure, ni offense5 ».

  • 6 J. Papon, Secrets du troisième et dernier notaire, op. cit., p. 67.

  • 7 Données entre parenthèses, les références aux lettres de Mme de Sévigné men...

2Pour qui s’interroge sur les solutions rhétoriques qui paraissent les plus appropriées aux épistoliers soucieux de délivrer « une docte et gracieuse admonition6 », c’est-à-dire de faire profiter de leur expérience (« docte ») tout en préservant leur style d’une gravité excessive (« gracieuse »), les lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan constituent un bon poste d’observation7. Tout au long de la correspondance, la vigilance inquiète de la marquise pour la santé précaire de sa fille (une santé précaire que compromettent encore les lourdes responsabilités auxquelles doit faire face l’épouse du lieutenant général de Provence) donne lieu à de nombreux avertissements, dont l’objectif est de faire prendre conscience de ses erreurs à la comtesse, afin qu’elle rectifie sa conduite. Faire en sorte que Mme de Grignan devienne « occupée de l’envie de [se] guérir » (7 février 1680 : II, 829) pour qu’elle ne « retomb[e] » pas « dans [ses] incommodités » (5 avril 1680 : II, 892) à force de négligences dont elle ne semble pas mesurer les conséquences : tel est le but persuasif propre aux avertissements. Alors que les nombreuses réprobations et recommandations à l’égard de Mme de Grignan ne manquent pas de susciter des tensions entre les deux correspondantes, Mme de Sévigné persiste à vouloir faire bénéficier sa fille d’une sagesse dont celle-ci semble dangereusement dépourvue.

3Afin d’analyser le fonctionnement rhétorique des séquences à caractère monitoire, nous examinerons d’abord les conditions pragmatiques qui autorisent Mme de Sévigné à formuler des avertissements qui ne s’embarrassent guère des artifices usuellement préconisés pour les édulcorer. Puis nous analyserons les procédés linguistiques qui permettent à l’épistolière de mettre sa fille en garde contre sa tendance à se réfugier dans un fatalisme imprudent.

1. La franchise d’une épistolière qui « prend la liberté [d’] avertir8 » sa correspondante

  • 9 Les manuels d’art épistolaire du XVIe siècle insistent sur ce double object...

  • 10 Les modèles fournis par les manuels ne comprennent généralement pas de let...

  • 11 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 407.

4Face à la constante dégradation de la santé de Mme de Grignan (qui, prématurément affaiblie par différentes pathologies, mourra de la petite vérole seulement neuf ans après sa mère), Mme de Sévigné, dont les inquiétudes sont encore avivées par la distance, formule des avertissements dont la finalité est double : condamner les erreurs passées et amender la conduite à venir9. Pour qui connaît les usages épistolaires contemporains, de tels avertissements n’ont rien d’extraordinaire : loin de signaler un amour maternel abusif, ils font partie des rituels sociodiscursifs de l’époque, même si la lettre d’avertissement tend à se raréfier au cours du XVIIe siècle10. Si l’avertissement constitue une pratique aussi courante que conventionnelle, il n’en représente pas moins un exercice éminemment risqué. C’est ce que prouvent les descriptifs des manuels d’art épistolaire, qui, au moment où ils définissent les formes et les enjeux rhétoriques de la lettre d’avertissement, consacrent l’essentiel de leur propos à définir les différentes précautions destinées à adoucir le caractère intrusif de ce qu’ils conçoivent comme « une espèce de correction, qui approche de l’invective : mais qui est plus modérée11 ».

5Dans Le Parfait Secrétaire (1646), Paul Jacob recommande deux artifices destinés à tempérer la rudesse des lettres d’avertissement (prodiguer des louanges et pratiquer l’atténuation), avant d’insister sur la nécessité des protestations d’amitié. C’est ce que préconisait déjà Érasme, dont Paul Jacob reprend les analyses presque mot à mot :

  • 12 Ibid., p. 409-410.

Mais parce que nous avons de la peine à aimer ceux qui nous représentent nos imperfections, on l’adoucit par quelque trait de louange, excusant ses défauts autant que la vérité et la bienséance nous le permettront, comme sur sa jeunesse, ou sur l’imprudence de ceux qui l’ont conseillé. Nous lui remontrerons que plusieurs grands hommes ont été atteints de semblables défauts, mais qu’il doit les quitter ; qu’il n’est pas séant à un Chrétien, de croupir dans ses vices. Enfin agir de telle manière qu’on le retire de son erreur. […]
Nous disons que notre âge et notre autorité nous ont acquis des expériences, dont il n’est pas encore capable ; que nous sommes tout prêts à l’aider de nos fidèles conseils12.

Dans sa Méthode pour bien écrire et composer des lettres, que l’on appelle épîtres (1656), dont les descriptifs des différents types de lettres résument ceux du De conscribendis epistolis en les abrégeant de manière drastique, Claude Irson distingue « deux manières de s’y prendre » pour éviter à la « lettre d’avis » de paraître excessivement sévère voire humiliante : tandis que la première repose sur les louanges destinées à édulcorer les critiques, la seconde consiste à atténuer les erreurs commises :

  • 13 Cl. Irson, Méthode pour bien écrire & composer des lettres, que l’on appel...

Si l’on veut avertir quelqu’un, il y a deux manières de s’y prendre.
La première, en montrant ce qu’il faut faire à celui qui ne le sait pas, comme s’il l’entendait : mais parce que personne ne peut souffrir qu’on lui reproche ses défauts, il faut les adoucir par des louanges, et dire que ce défaut obscurcit l’éclat de tant de vertus qu’il possède ; et que sans ce petit nuage, elles seraient encore bien plus éclatantes.
La seconde manière de donner avis, c’est de diminuer le défaut, en disant qu’il est commun aux grands Hommes ; que c’est un excès de sa vertu ; qu’il reçoive cet avis avec le même esprit que nous le lui donnons ; et que nous en recevrions un semblable s’il nous voulait honorer de cette grâce13.

La même distinction est reprise par François de Fenne qui, dans sa vaste compilation intitulée Le Secrétaire à la mode réformé (1684), recommande également d’adoucir l’avis, soit par la louange, soit par l’atténuation :

  • 14 Fr. de Fenne, Le Secrétaire à la mode réformé, op. cit., p. 29-30.

Il y a plusieurs manières d’instruire une Personne.
J’en toucherai seulement deux. La Première est de s’insinuer adroitement dans l’Esprit de Celui, que l’on veut informer de quelque chose, et lui faire voir par forme d’Avis plutôt que par conseil, ce qu’il doit faire en une rencontre qui lui est importante.
Toutefois parce que la plupart des hommes ne peuvent souffrir qu’on leur montre leurs défauts, on se trouve obligé, en cette occasion de les exciter à entreprendre ce qu’on leur propose par les Louanges qu’on leur donne pour les Actions passées, qui n’étaient pourtant pas si considérables, que celles qui se présentent. Par exemple, qu’ils ne doivent pas permettre, que la haute Estime, qu’ils ont justement acquise auprès de tous les honnêtes gens, se perde par le refus de faire ce, dont on leur donne avis.
L’Autre Manière de donner Avis ou Conseil à une Personne, est de diminuer la faute, qu’elle peut avoir commise en une occasion, où il aurait fallu se servir d’une très grande Prudence.
Que les plus grands hommes tombent quelquefois et ne sont pas exempts des grands défauts, que le sien se peut réparer etc. Que l’on espère, que sa grande Vertu se fera sensiblement reconnaître dans la pratique de la chose, dont on prend la liberté de l’avertir : Qu’il recevra cet avis de même Esprit, qu’on le lui donne, et que l’on recevrait avec joie un semblable de sa part14.

Enfin, dans ses Lettres familières, galantes, Et autres sur toutes sortes de sujets (1692), René Milleran recommande d’« user d’artifice et d’adresse » dans les lettres écrites « pour avertir d’une faute ». À son tour, il conseille de prodiguer des louanges, de glisser des protestations d’affection qui soulignent les bonnes intentions d’un ami attentif à vouloir le bien de son correspondant, et d’invoquer les circonstances atténuantes qui excusent en partie les errements de celui-ci :

  • 15 R. Milleran, Lettres familières, galantes, Et autres sur toutes sortes de ...

Il faut user d’artifice et d’adresse envers votre ami, louant ses bonnes qualités, disant qu’il n’y a rien au monde qui soit absolument parfait, que l’éclat de ses vertus se ternit par les vices auxquels il se laisse emporter, que si vous ne l’aimiez pas passionnément, vous ne lui parleriez pas avec tant de franchise, mais que votre amitié vous défend de dissimuler les mauvais bruits qui courent de lui, et qui vous mettent en colère, que vous espérerez qu’il se servira de la même liberté en pareille rencontre, et qu’il vous obligera beaucoup aussi de ne vous point flatter, et que c’est une marque certaine d’une véritable affection. Attribuez cette faute à son âge, ou aux compagnies qu’il fréquente ; concluez en lui faisant voir le fruit, et l’honneur qu’il remportera s’il change de vie, qu’il sera aimé de Dieu, estimé de gens de bien, qu’il vous remerciera quelque jour des raisons que vous lui écrivez, et que vous priez la divine bonté pour ce généreux dessein15.

  • 16 C’est par de poignants aveux d’inquiétude que Mme de Sévigné met fin à ses...

  • 17 Le passage qui prône l’usage du lait se termine sur une sorte de chantage ...

  • 18 Les exhortations visant à renforcer la détermination de Mme de Grignan à s...

  • 19 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 410.

6Sans surprise, Mme de Sévigné récuse des usages qui, s’ils se pratiquent dans des correspondances plus formelles, s’avèrent bien peu adaptés à la correspondance qu’elle entretient avec sa fille, à raison de deux à trois lettres par semaine. Ni elle n’enrobe ses avertissements de flatteries, ni elle n’euphémise les erreurs de Mme de Grignan, ni elle n’insiste sur les sentiments qui motivent ses réprobations. Ce dernier point est d’autant plus frappant que ses conseils et ses exhortations s’assortissent volontiers de protestations d’affection violemment pathétiques – qu’il s’agisse d’inciter sa fille à prendre au sérieux ses troubles circulatoires16, à consommer du lait pour calmer son sang échauffé17 ou à essayer tous les remèdes possibles pour guérir ses problèmes pulmonaires18. Ne nous y trompons pas : si Mme de Sévigné ne juge pas nécessaire de s’encombrer de fioritures au moment où elle exprime ses avertissements, ce n’est pas parce qu’un amour exceptionnellement possessif et tyrannique la pousse à s’immiscer sans ménagement dans l’intimité de sa fille. C’est plutôt parce qu’elle met à profit la liberté de parole qui résulte de deux données pragmatiques – la première d’ordre éthique (l’image d’une mère aussi sage que dévouée) et la seconde d’ordre générique (le style familier). Premièrement, sa position maternelle dispense Mme de Sévigné des artifices les plus convenus, son « âge » et son « autorité » légitimant ses » fidèles conseils19 ». C’est le rapport hiérarchique entre les correspondants qui impose ou dispense de mobiliser des précautions oratoires, selon que l’on écrit à une personne supérieure

  • 20 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 409-410.

Quand on écrit aux Grands, on loue les vertus qui leur manquent, ou bien l’on blâme avec horreur les vices qui se rencontrent en d’autres sujets20.

  • 21 Cl. Irson, Méthode pour bien écrire & composer des lettres, que l’on appel...

Si nous écrivons à un plus grand que nous, qui ne souffre point de correction, il faut le louer d’une vertu qu’il n’a pas, pour lui inspirer le dessein de l’acquérir21.

  • 22 Fr. de Fenne, Le Secrétaire à la mode réformé, op. cit., p. 30.

Si l’on écrit sur ce sujet, à un plus grand que soi ; il le faudra adroitement louer d’une Vertu qu’il n’a pas, afin de lui inspirer le Désir de l’acquérir22.

ou à une personne inférieure :

  • 23 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 410.

Que si nous sommes absolus auprès de celui à qui nous écrivons, nous le pourrons avertir de son devoir, sans injure, ni offense23.

  • 24 R. Milleran, Lettres familières, galantes, Et autres sur toutes sortes de ...

Si vous avez de l’autorité sur celui que vous avertissez, ces sortes de lettres ne sont plus de civilité, car vous lui faites voir par des termes absolus qu’il ternit sa réputation ; ensuite vous l’exhortez à quitter le vice, en lui représentant son énormité, et de le réparer par de belles et de généreuses actions24.

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2. Les procédés qui visent à « retirer » la destinataire « de son erreur30 »

  • 31 « En un mot par un discours fort grave nous lui apprendrons les moyens qu’...

  • 32 Pour P. Jacob, telles sont les quatre étapes de la lettre d’avertissement ...

7Certes, Mme de Sévigné met un point d’honneur à formuler des avertissements pleins de fermeté à l’égard des négligences qu’elle juge responsables des fréquentes rechutes de sa fille. Pourtant, elle veille à le faire avec discrétion et modestie. Tournant le dos aux techniques destinées à rendre le « discours fort grave31 », dont la solennité est incompatible avec le genre de la lettre familière, les avertissements maternels sollicitent principalement deux procédés linguistiques, qui prennent chacun en charge l’une des étapes argumentatives constitutives de la lettre d’avertissement32 – ce qui confirme, s’il en était encore besoin, que même lorsque les épistoliers ne respectent pas l’intégralité des patrons standards, leur écriture n’en est pas moins conditionnée par des réflexes rhétoriques parfaitement intériorisés.

2.1. « Lui mettr[e] devant les yeux sa faute33 » : les énoncés négatifs

8Parce qu’ils permettent de décrire un comportement en niant ce qui était en droit d’être attendu, les énoncés négatifs s’avèrent idéalement adaptés à la formulation des réprimandes. Avec une remarquable concision, ils soulignent le dangereux décalage entre la prudence requise par une santé fragile et le laxisme de Mme de Grignan. Les énoncés négatifs qui assurent la mise en discours des réprimandes s’articulent tantôt aux enseignements, tantôt aux avis.

9D’une part, les réprimandes de forme négative peuvent précéder des enseignements, qui apparaissent ainsi pleinement justifiés. Inquiète à l’idée que sa fille ait pu aggraver son état de santé lors de ses déplacements, Mme de Sévigné formule sa réprimande au moyen d’un énoncé négatif (« et vous ne vous en souciez point et personne n’y pense ») dont le caractère accusateur est accentué par l’antithèse entre l’isotopie du calme (« votre lit, votre chambre, un grand repos, un grand régime ») et celle de l’agitation liée aux activités mondaines (« du mouvement, des compliments, du dérèglement et de la fatigue »). L’enseignement de forme impersonnelle (« il ne faut rien espérer de vous, tant que vous mettez toutes sortes de choses devant votre santé ») apparaît alors comme un précepte plein de bon sens – ce qui n’empêche pas Mme de Sévigné, pour tempérer l’âpreté de son avertissement, d’invoquer ses sentiments et de souligner sa volonté de clore le chapitre :

Vous avez été à Lambesc, à Salon ; ces voyages, avec votre poitrine, ont dû vous mettre en mauvais état, et vous ne vous en souciez point et personne n’y pense. Vous seriez bien fâchée d’avoir rien dérangé ; il faut que la compagnie des bohèmes soit complète, comme si vous aviez leur santé. Votre lit, votre chambre, un grand repos, un grand régime, voilà ce qu’il vous fallait, ma bonne ; au lieu de cela, du mouvement, des compliments, du dérèglement et de la fatigue. Ma bonne, il ne faut rien espérer de vous, tant que vous mettez toutes sortes de choses devant votre santé. J’ai tellement rangé d’une autre sorte cette unique affaire qu’il me semble que tout est loin de moi, en comparaison de cette intime attention que j’ai pour vous. Cependant, je veux finir pour aujourd’hui. (29 décembre 1679 : II, 778) 

De même, plutôt que de procéder à de fastidieuses démonstrations sur la conduite irresponsable de sa fille, qui ne respecte jamais longtemps les conseils des médecins, Mme de Sévigné condense sa réprimande en une seule phrase interro-négative (« que ne suivez-vous les bons avis de La Rouvière ? »), avant de raconter une anecdote à valeur d’exemple (« Il y a ici une femme… »), dont la teneur pédagogique prépare efficacement l’enseignement final (« il serait bien plus sage de se conduire comme une personne qui veut guérir ! »), à nouveau formulé à l’aide d’une tournure impersonnelle :

Vous allez vous baigner, ma bonne. Au moins que ce ne soit point dans de l’eau froide. Pour le demi-bain, je le crois fort mauvais. Eh, mon Dieu ! que ne suivez-vous un peu les bons avis de La Rouvière ? Qu’est-il arrivé qui vous les doive faire négliger ? Il y a ici une femme, malade comme vous l’étiez, qui m’a renouvelé toutes mes craintes. Elle a été mieux, elle est retombée. Elle se repent bien d’avoir discontinué son lait ; elle va rentrer dans l’obéissance. Ah ! ma chère enfant, que ces intervalles sont peu sûrs, et qu’il serait bien plus sage de se conduire comme une personne qui veut guérir ! (10 août 1680 : II, 1042)

  • 34 Accusant sa fille d’abandonner trop vite les traitements préconisés, Mme d...

  • 35 Pour persuader Mme de Grignan de poursuivre son régime à base de lait, Mme...

Sujet de conflit récurrent entre les deux correspondantes, le caractère velléitaire de Mme de Grignan en matière de traitements médicaux suscite de la part de Mme de Sévigné à la fois de virulentes remontrances34 (relevant du judiciaire), de vives exhortations35 (appartenant au délibératif) et de sérieux avertissements (participant des deux genres). Ces trois types de séquences délibératives ont en commun de faire grand usage de la négation à valeur polémique, les propositions négatives servant à réfuter un jugement préalable, que celui-ci ait été effectivement énoncé ou non. Par exemple, lorsque Mme de Sévigné, dans l’avertissement qui précède de douloureuses supplications, écrit à sa fille qu’elle « n’est point en état de soutenir cette conduite », c’est dans le but de contredire son opinion :

Vous voulez donc que je vous croie, ma fille, sur votre santé ; je le veux, et je suis persuadée de la tranquillité de votre poitrine, et Dieu vous conserve, et vous continue et vous augmente ce bon état ! Il dépend beaucoup de vous et de vos soins. Quand vous mettrez votre conservation, votre repos, votre nourriture, votre sommeil devant toute autre chose, que vous aurez de l’attention à votre santé, je crois en vérité, ma fille, qu’elle ira bien, mais quand vous renverserez cet ordre, et que vous préférerez toutes choses à vous, je crois que vous n’êtes point en état de soutenir cette conduite. (13 décembre 1679 : II, 769)

10D’autre part, les réprimandes de forme négative peuvent se trouver en amont d’avis, qui consistent à rappeler à Mme de Grignan les risques qu’elle encourt. C’est ainsi que pour avertir sa fille de la nécessité de se ménager, Mme de Sévigné procède en deux temps : d’abord, elle formule une réprimande (« vous ne vous reposez jamais… »), dont la négation à valeur polémique laisse entrevoir les divergences d’appréciation entre les deux femmes ; puis elle énonce son avis, dont la densité pathétique est augmentée par la valeur catégorique du futur simple (« quand vous voudrez vous reposer, il ne sera plus temps… ») :

Cela est vrai, ma fille, vous ne vous reposez jamais, vous êtes toujours dans le mouvement, et je tremble quand je pense à votre état et à votre courage, qui assurément passe de beaucoup vos forces. Je conclus comme vous que quand vous voudrez vous reposer, il ne sera plus temps, et qu’il n’y aura aucune ressource à vos fatigues passées. (4 octobre 1671 : I, 359) 

De même, après avoir supplié sa fille, victime d’une grave rechute, de suivre les indications thérapeutiques du médecin La Rouvière, Mme de Sévigné formule un avertissement que l’on peut décomposer en deux éléments complémentaires : la réprimande (« vous ne voulez pas les faire »), qui exploite la valeur polémique de la négation, préparée par la frappante métaphore de la cassette ; puis l’avis, qui informe Mme de Grignan du péril qui la guette en des termes particulièrement dramatiques (« Et quand vous le voudrez… ») :

J’en ai le cœur serré, et plus que jamais, je vous demande à genoux, avec des larmes, de ne point remettre à l’infini les remèdes que M. de La Rouvière veut que vous fassiez et sans lesquels vous ne pouvez vous rétablir. Vous vous contentez de les savoir ; voilà une provision. Ils sont dans votre cassette, et cependant votre sang ne se guérit point, votre poitrine est souvent douloureuse. Il vous suffit de savoir des remèdes, vous ne voulez pas les faire. Et quand vous le voudrez, ma bonne, hélas ! peut-être que votre mal sera trop grand. (17 mars 1680 : II, 876)

Qu’elle précède un enseignement (vérité générale qui repose le plus souvent sur une construction impersonnelle) ou un avis (qui recourt volontiers au futur), la réprimande prend systématiquement la forme d’un énoncé négatif, ce qui a pour effet de suggérer, fût-ce de manière extrêmement condensée, la douloureuse rumination maternelle des espoirs déçus et des angoisses ravivées.

2.2. « Prédire les maux qui lui arriveront s’il ne change36 » : les systèmes hypothétiques

11Certes, Mme de Sévigné sait que ses mises en garde importunent sa fille. C’est ce que prouve l’autodérision avec laquelle elle feint de s’amuser du caractère désagréable de ses propos, alors qu’elle redoute de déplaire à sa destinataire. L’épistolière les compare tantôt à de pénibles sermons, après avoir alerté Mme de Grignan contre les risques que lui font courir les bains et l’arrêt de la consommation de lait,

Je vous demande mille pardons, ma chère bonne ; ceci vous ennuie. Mais je fais comme les gens qui prêchent dans l’espérance qu’il y aura peut-être quelque grâce ou quelque force attachée à leurs paroles, qui produiront des réflexions salutaires ; je le souhaite, ma bonne, plus tendrement que je ne puis vous le dire. (10 août 1680 : II, 1042)

tantôt à de triviales considérations de sages-femmes, après avoir averti sa fille, qui est alors enceinte, de la nécessité non seulement de prendre au sérieux son rhume mais encore de se ménager :

Au reste, vous croyez qu’un rhume n’est rien en l’état où vous êtes. Je vous avertis que c’est beaucoup et que, peut-être, vous n’en guérirez qu’en accouchant. Je vous recommande aussi la sagesse dans votre septième. On porte quelquefois les filles heureusement, et les garçons ont des fantaisies de venir plus tôt et en prennent le chemin au sept. Faites réflexion sur ce discours ; je défie Mme du Puy-du-Fou de mieux dire. Après cette leçon de matrone, je vous ferai mille compliments de la part de Chésières. (6 septembre 1671 : I, 337)

12Pourtant, Mme de Sévigné ne renonce pas à faire la plus forte impression possible dans l’esprit de Mme de Grignan, pour que celle-ci prenne enfin de bonnes résolutions et les applique. Motivée par la conviction de mieux percevoir que sa fille ce qui est dans son intérêt, l’épistolière formule souvent ses avis (conçus comme autant de rappels à l’ordre) à l’aide de systèmes hypothétiques qui attirent l’attention de sa destinataire sur le caractère inéluctable des maux qu’entraîneront ses négligences. Craignant que la délicatesse de Mme de Grignan ne s’aggrave, Mme de Sévigné exploite la charge comminatoire de la corrélation entre la condition (« épuisez-vous, jouez-vous à n’oser plus baisser la tête sans douleur, et forcez-vous, malgré elle, à écrire et à lire ») et la conséquence (« et vous trouverez que vous ne serez plus bonne à rien ») – corrélation qui repose ici sur la subordination implicite :

Je vous avertis, ma chère enfant, de la part de Mme de La Fayette et de toute la nombreuse troupe des vaporeux, que les vapeurs d’épuisement sont les plus dangereuses et les plus difficiles à guérir. Après cela, épuisez-vous, jouez-vous à n’oser plus baisser la tête sans douleur, et forcez-vous, malgré elle, à écrire et à lire, et vous trouverez que vous ne serez plus bonne à rien, car on devient une femme de verre. (6 avril 1689 : III, 570)

La force persuasive de l’avertissement est d’autant plus forte que l’avis est encadré par des enseignements, qu’ils soient dispensés par une amie maternelle de santé notoirement fragile (« les vapeurs d’épuisement sont les plus dangereuses et les plus difficiles à guérir ») ou par une mère imaginant sans cesse le pire (« car on devient une femme de verre ») – cet avertissement débouchant sur divers conseils pratiques (écrire moins de lettres, se faire saigner, prendre des remèdes à base de pervenche).

13Habituellement, les systèmes hypothétiques sont à l’indicatif : tandis que la subordonnée circonstancielle introduite par si est au présent, la proposition principale est au futur. La corrélation d’hypothèse constitue un procédé linguistique singulièrement efficace pour attirer l’attention de Mme de Grignan sur l’aggravation des symptômes qu’entraînera inévitablement son entêtement à ne pas prendre suffisamment soin d’elle :

Je trouve, ma très chère, que vous écrivez trop ; vous abusez de votre petite santé. Elle ne vous durera guère, si vous la traitez ainsi, et que vous écriviez à bride abattue ; il faut plus de mesures pour conserver votre délicatesse. (13 mai 1680 : II, 927) 

  • 37 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 411. La remarque par laquell...

Au passage, soulignons la rapidité avec laquelle cette séquence d’avertissement enchaîne la réprimande (« vous écrivez trop… »), l’avis (« Elle ne vous durera guère, si vous la traitez ainsi… ») et l’enseignement (« il faut plus de mesures pour conserver votre délicatesse »). Une telle progression argumentative reste exceptionnelle : les avis reposant sur des systèmes hypothétiques ne sont ordinairement accompagnés ni de réprimande ni d’enseignement, la dimension polémique de l’une comme le caractère prescriptif de l’autre risquant de froisser la destinataire. En contexte familier, il n’est guère surprenant que la séquence d’avertissement soit lapidaire et « traite quelquefois d’avis simplement », sans que l’on y « joi[gne] la réprimande et les enseignements37 ». De manière significative, la subordonnée introduite par si est généralement de forme négative, puisqu’il s’agit de dénoncer les manquements de Mme de Grignan, qui s’obstine, en dépit des objurgations de sa mère, à ne pas changer d’appartement malgré la chaleur,

Je vous conjure, ma bonne, si vous m’aimez, de ne point loger dans votre appartement à Grignan. Le Coadjuteur dit que le four est sous votre lit ; je connais celui qui est au-dessus. De sorte, ma bonne, que si vous ne vous tirez de tous ces fours, vous serez plus échauffée que vous ne l’étiez ici ; contentez-moi là-dessus. (18 juin 1677 : II, 469)

à ne pas suivre les prescriptions des médecins,

Mandez-moi donc désormais l’état où vous êtes, mais avec sincérité. Je vous ai mandé ce que je savais pour vos jambes. Si vous ne les tenez chaudement, vous ne serez jamais soulagée. Quand je pense à vos jambes nues, le matin, deux ou trois heures pendant que vous écrivez, mon Dieu ! ma bonne, que cela est mauvais ! (20 octobre 1679 : II, 710)

Si vous ne suivez les avis de Guisoni sur le rafraîchissement, vous tomberez dans une maigreur et une délicatesse qui ne sera plus une vie. (13 septembre 1677 : II, 545)

à ne pas réduire le nombre d’heures qu’elle passe à rédiger des lettres,

Ma fille, vous prenez trop sur vous ; vous abusez de votre jeunesse. Vous voyez que votre tête ne veut plus que vous l’épuisiez par des écritures infinies ; si vous ne l’écoutez pas, elle vous fera un mauvais tour. Vous lui refusez une saignée ; pourquoi ne pas la faire à Aix pendant que vous mangez gras ? Enfin je suis malcontente de vous et de votre santé. (17 avril 1689 : III, 579)

et à ne pas interdire à son mari de lui faire courir le risque d’une nouvelle grossesse :

Je commence même à croire qu’il est temps de faire souvenir M. de Grignan de la parole qu’il m’a donnée. Enfin songez que voici la troisième fois que vous accouchez au mois de novembre ; ce sera au mois de septembre cette fois si vous ne le gouvernez. Demandez-lui cette grâce en faveur du joli présent que vous lui avez fait. (2 décembre 1671 : I, 386)

14Le sujet des grossesses rapprochées de Mme de Grignan étant particulièrement délicat, on ne s’étonnera pas que Mme de Sévigné prenne soin de clore les avertissements qu’elle adresse tantôt à sa fille tantôt à son gendre de quelque propos badin destiné à contrebalancer l’indiscrétion du propos – que la principale soit à l’indicatif futur ou à l’impératif présent :

Je viens à vous, Monsieur le Comte ; vous dites que ma fille ne devrait faire autre chose que d’accoucher tant elle s’en acquitte bien. Eh, Seigneur Dieu ! fait-elle autre chose ? Mais je vous avertis que si, par tendresse et par pitié, vous ne donnez quelque repos à cette jolie machine, vous la détruirez infailliblement, et ce sera dommage. Voilà la pensée que je vous veux donner, mon cher Comte, qui, comme vous voyez, n’est pas du Dimanche gras. (8 mars 1676 : II, 248)

Je veux aussi vous avertir d’une chose que je soutiendrai en face de votre mari et de vous. C’est que si, après être purgée, vous avez seulement la pensée (c’est bien peu) de coucher avec M. de Grignan, comptez que vous êtes grosse. Et si quelqu’une de vos matrones dit le contraire, elle sera corrompue par votre époux. Après cet avis, je n’ai plus rien à dire. (13 janvier 1672 : I, 413)

15D’un point de vue strictement grammatical, l’éventuel représente seulement l’enchaînement fatal entre une condition (l’imprudence de Mme de Grignan) et une conséquence (l’aggravation de son état de santé). À la lumière du contexte biographique, il suggère aussi le caractère hautement probable des maux prédits, dans la mesure où l’hypothèse envisagée semble avoir toutes les chances de se réaliser, malgré les remontrances maternelles. Persuader de l’imminence du danger : tel est l’effet produit par les avis reposant sur des systèmes hypothétiques, qui jouent fortement sur le pathos de la crainte.

Conclusion

  • 38 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 410.

16Si « avertir de son devoir, sans injure, ni offense38, » constitue une véritable gageure, c’est qu’au moment de signaler à son destinataire ce qui est bon pour lui (c’est-à-dire à la fois de dénoncer la faute qui a été commise et de prescrire une autre conduite dans le but de lui être utile), l’épistolier risque fort de lui déplaire. Réussir à faire comprendre à son correspondant la gravité de sa faute et à lui enseigner les moyens de s’améliorer sans paraître ni autoritaire, ni indiscret, ni blessant, ni présomptueux : tel est le défi que doit relever l’épistolier qui formule des avertissements.

  • 39 Sur les procédés stylistiques privilégiés par ces trois types de séquences...

  • 40 Fr. de Fenne, Le Secrétaire à la mode réformé, op. cit., p. 29.

17Dans les lettres à Mme de Grignan, les avertissements s’avèrent plus sobres que les autres séquences de type délibératif – qu’ils mettent l’accent, selon les circonstances, sur les réprimandes, sur les enseignements ou sur les avis. Moins solennels que les conseils chargés de protestations sentimentales, moins poignants que les supplications au lyrisme exacerbé, moins véhéments que les exhortations pressantes39, ils illustrent le caractère périlleux de l’entreprise monitoire, qui, pour avoir une chance de porter ses fruits, nécessite de « s’insinuer adroitement40 ».

Notes

1 Au XVIe siècle, tel est le cas d’Érasme dans De Conscribendis Epistolis [1522], éd. J.-Cl. Margolin, dans Opera Omnia Desiderii Erasmi Roterodami, Ordinis Primis, Tomus Secundus, Amsterdam, North-Holland Publishing Company, 1971, « De monitoria epistola », p. 488-509 ; de Joannes Voellus dans De Ratione conscribendi epistolas utilissimae praeceptiones, Lyon, Jean Pillehotte, 1578, « De epistola monitoria », p. 31-34 ; de Jean Papon dans Secrets du troisième et dernier notaire, Lyon, J. de Tournes, 1583, « Lettres monitoires », p. 67-68 ; de Gabriel Chappuys dans Le Secrettaire [1588], éd. V. Mellinghoff-Bourgerie, Genève, Droz, coll. « Textes littéraires français », 2014, p. 88. Au XVIIe siècle, il en va de même pour Claude Irson dans sa Méthode pour bien écrire & composer des lettres, que l’on appelle épistres, contenue dans la Nouvelle Méthode pour apprendre facilement les principes et la pureté de la langue françoise…, [Paris, Gaspard Meturas, 1656], Genève, Slatkine, 1973, « Lettre d’avis », p. 244-245 : même si le classement des différentes espèces de lettres n’est pas explicité, il est facile de reconnaître les genres rhétoriques auxquels elles appartiennent, Irson les examinant dans le même ordre qu’Érasme. Sur ce point, voir C. Lignereux, « L’art épistolaire de l’âge classique comme champ d’application du savoir rhétorique », Exercices de rhétorique [En ligne], 6 | 2016, http://rhetorique.revues.org/441, § 41-42.

2 C’est ce que fait Paul Jacob dans Le Parfait Secrétaire…, Paris, Antoine de Sommaville, 1646, chap. VII « Des préceptes des lettres d’avertissements », p. 407-416. De même, pour peu que l’on dépasse l’impression de désordre produite par l’« Instruction familière pour faire des lettres » de René Milleran, on s’aperçoit que les cinq espèces de lettres qu’il classe dans la catégorie des « lettres familières » (dont celle « Pour avertir d’une faute ») appartiennent au genre judiciaire, Lettres familières, galantes, Et autres sur toutes sortes de sujets, avec leurs Réponses…, 2nde édition, Bruxelles, Jean Leonard, 1692, « Pour avertir d’une faute », p. 410-411. Voir C. Lignereux, « L’art épistolaire de l’âge classique comme champ d’application du savoir rhétorique », art. cit., § 49.

3 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 407. Nous modernisons l’orthographe de toutes nos sources.

4 Ibid., p. 409. L’idée que les avertissements sont désagréables et qu’ils doivent être adoucis par des louanges, reprise par tous les traités épistolographiques, se trouve déjà chez Érasme : « Et comme presque personne n’est content d’apprendre ses défauts, nous atténuerons l’âpreté de la critique par la louange » (« Et quoniam vix quisdam aequo animo sua discit vitia, ideo reprehensionis acerbitatem laude mitigabimus »), De Conscribendis Epistolis, op. cit., p. 488. Ce thème fonctionne même comme un topos épistolaire, si l’on en croit l’exemple que mentionne Jacques Du Roure, après avoir défini les composantes du « discours » qui « ser[t] à Avertir » : « On peut voir sur ce sujet la seconde Lettre d’Isocrate, qui est adressée au Roi Philippe et qui commence ainsi : Encore que je sache que les louanges sont plus agréables que les avertissements etc. », La Rhétorique françoise, Paris, Chez l’auteur, 1662, p. 76.

5 Ibid., p. 410.

6 J. Papon, Secrets du troisième et dernier notaire, op. cit., p. 67.

7 Données entre parenthèses, les références aux lettres de Mme de Sévigné mentionnent la date de la lettre et sa pagination (tome et page) dans l’édition de référence : Correspondance, éd. R. Duchêne, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 3 volumes, 1972-1978. Dans toutes les citations, les italiques sont nôtres.

8 François de Fenne, Le Secrétaire à la mode réformé ou le Mercure nouveau Contenant les lettres Choisies des plus beaux Esprits de ce Temps…,Leyde, Jacques Hackius, 1684, « Pour donner avis », p. 30.

9 Les manuels d’art épistolaire du XVIe siècle insistent sur ce double objectif : voir Érasme, De Conscribendis Epistolis, op. cit., p. 488 ; Voellus, De Ratione conscribendi epistolas utilissimae praeceptiones, op. cit., p. 32 ; Papon, Secrets du troisième et dernier notaire, op. cit., p. 67.

10 Les modèles fournis par les manuels ne comprennent généralement pas de lettre d’avertissement. Signalons, à titre d’exception, l’« Avis qu’on veut donner sur un habit », qui commence par des critiques sur le vêtement que portait la veille le destinataire, avant de faire l’éloge de son gouverneur, qui est le meilleur que « [lui], et Monsieur [son] père puiss[ent] souhaiter », ce qui prouve que cette lettre s’adresse à un tout jeune homme, R. Milleran, Lettres familières, galantes, Et autres sur toutes sortes de sujets, avec leurs Réponses, op. cit., p. 179-180.

11 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 407.

12 Ibid., p. 409-410.

13 Cl. Irson, Méthode pour bien écrire & composer des lettres, que l’on appelle épistres, op. cit., p. 244.

14 Fr. de Fenne, Le Secrétaire à la mode réformé, op. cit., p. 29-30.

15 R. Milleran, Lettres familières, galantes, Et autres sur toutes sortes de sujets, avec leurs Réponses, op. cit., p. 410-411.

16 C’est par de poignants aveux d’inquiétude que Mme de Sévigné met fin à ses conseils : « Enfin, vous croyez bien que je pense souvent à toutes ces choses, et qu’il n’y a nulle philosophie, nulle résignation et nulle distraction qui puissent m’en détourner. Je m’en accommode le mieux que je puis quand je suis dans le monde, mais de croire que cette pensée ne soit pas profondément gravée dans mon cœur, ah ! ma bonne, vous connaissez trop bien l’amitié pour en pouvoir douter. » (11 octobre 1679 : II, 700)

17 Le passage qui prône l’usage du lait se termine sur une sorte de chantage sentimental empreint de tristesse : « Si vous saviez quel extrême plaisir vous me feriez de ne point changer d’avis sur l’envie de vous conserver, et quelle sorte de tristesse me donnent votre langueur et vos douleurs, ma chère bonne, vous prendriez cette occasion de me marquer toute votre amitié, et ce serait la plus sensible obligation que je puisse vous avoir. Parlez-moi toujours sur ce sujet, qui m’est si sensible ; sans cela, rien n’est écouté. » (23 février 1680 : II, 845)

18 Les exhortations visant à renforcer la détermination de Mme de Grignan à se soigner sont souvent accompagnées de protestations d’amitié hyperboliques : « Vous pouvez penser, ma bonne, que cette inquiétude est bien devenue la plus sensible et la plus grande que je puisse jamais avoir ; tout est loin en comparaison de cet intime sentiment. Vous ne sauriez vous imaginer, quelque bonne opinion que vous ayez de moi, jusqu’à quel point vous m’êtes chère. Conservez-moi donc cette personne que j’aime si parfaitement. » (29 mars 1680 : II, 888)

19 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 410.

20 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 409-410.

21 Cl. Irson, Méthode pour bien écrire & composer des lettres, que l’on appelle épistres, op. cit., p. 245.

22 Fr. de Fenne, Le Secrétaire à la mode réformé, op. cit., p. 30.

23 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 410.

24 R. Milleran, Lettres familières, galantes, Et autres sur toutes sortes de sujets, avec leurs Réponses, op. cit., p. 411.

25 Parmi les arguments qu’il préconise d’utiliser pour le discours d’avertissement (« monitio »), qui est classé dans le genre délibératif, G.-J. Vossius mentionne ceux empruntés « au lieu commun qui se rapporte aux devoirs du véritable ami » (« è loco communi de officio veri amici »): avant de renvoyer à Plutarque, il rappelle que « tout comme le médecin soigne les maladies du corps, il appartient à l’ami sincère de corriger les vices de l’âme, et non de les louer par la flatterie » (« Uti enim medicus sanat corporis morbos : ita sinceri est amici, corrigere animi vitia, non supparasitando ea laudare »), Rhetorices Contractae, sive Partitionum oratoriarum, Brunswick, C.-F Zilliger, 1647, p. 184.

26 M. de Scudéry, « De la complaisance », Conversations sur divers sujets, t. I, Paris, Cl. Barbin, 1680, p. 326.

27 R. Milleran, Lettres familières, galantes, Et autres sur toutes sortes de sujets, avec leurs Réponses, op. cit., p. 408-409.

28 Nous reprenons les analyses de Voellus sur la lettre d’avertissement. Après avoir constaté que les enseignements, les avis et les réprimandes ne se distinguent que par des différences ténues (« Praecepta, admonita, et objurgationes pertenui discrimine separantur »), Voellus les définit successivement ainsi : « on appelle enseignement, ce qui contribue à régler sa vie » (« praecepta dicuntur, quae pertinent ad vitam instituendam ») et « avis, ce qui fait souvenir aux hommes de leurs devoirs, quand on rappelle à leur mémoire ce qui ne leur est pas venu spontanément à l’esprit » (« Admonita, quibus homines de officio suo commonefiunt : cum ea in memoriam revocantur, quae non eis veniebant in mentem sponte sua ») . « Les réprimandes », quant à elles, « sont des critiques plus âpres d’une faute » (« Objurgationes autem acriores alicujus peccati sunt castigationes »), De Ratione conscribendi epistolas utilissimae praeceptiones, op. cit., p. 31.

29 Le Parfait secrétaire, op. cit., p. 411.

30 Ibid., p. 409.

31 « En un mot par un discours fort grave nous lui apprendrons les moyens qu’il doit observer pour bien réussir en nos conseils. On choisit les Sentences les plus rares et les exemples des meilleurs auteurs, et surtout ceux, dont l’autorité est connue de la personne à qui nous écrivons […] », P. Jacob, Le Parfait secrétaire, op. cit., p. 411.

32 Pour P. Jacob, telles sont les quatre étapes de la lettre d’avertissement en bonne et due forme : « Premièrement. On lui mettra devant les yeux sa faute, l’exagérant vivement, si elle est importante. Secondement. Après avoir proposé le fait, on l’appuiera de ses adjoints, et de toutes ses circonstances. Tiercement. Lui faisant connaître que c’est par pure amitié et par affection du tout désintéressée qu’on le reprend ; que c’est elle seule qui nous a mis la plume à la main ; que ses vertus le rendent recommandable parmi les hommes, mais que cette seule petite tache, est une flétrissure à toutes les autres. Quatrièmement. Il lui faut témoigner qu’on a espérance qu’il s’amendera. On y peut mêler, ou prédire les maux qui lui arriveront s’il ne change », Le Parfait secrétaire, op. cit., p. 407-408.

33 Ibid., p. 408.

34 Accusant sa fille d’abandonner trop vite les traitements préconisés, Mme de Sévigné n’hésite pas à formuler des reproches dont la virulence est accentuée par la négation polémique, l’antéoccupation et le système hypothétique à valeur d’irréel du passé : « Vous m’écrivez, ma bonne, une fort grande lettre de votre écriture ; cela commence par me donner beaucoup de chagrin et d’inquiétude quand je pense, ma pauvre bonne, au mal que cela vous a fait. Vous m’aviez tant promis de vous ménager ; vous ne tenez aucune de vos paroles quand il en est question. La Rouvière n’est point content de vous, ni moi par conséquent. Vous me direz que si vous vous trouviez mal, vous n’écririez pas. Ah ! voilà, ma bonne, ce qui n’est pas tout à fait vrai ; vous vous trouvez mal et vous écrivez, et vous ne me dites pas un mot de votre santé. C’est que vous ne voulez pas me dire que vous êtes retombée dans vos incommodités. Je ne laisse pas, ma chère bonne, de le savoir et d’en être extrêmement touchée. Votre médecin prétend que, si vous n’aviez point négligé vos remèdes et votre régime, vous ne seriez pas retombée. J’espère que vous aurez eu quelque pitié de vous et de nous. Je dis toujours la même chose ; c’est qu’il est toujours question aussi de la même chose. » (5 avril 1680 : II 892)

35 Pour persuader Mme de Grignan de poursuivre son régime à base de lait, Mme de Sévigné multiplie les énoncés négatifs visant à contrer la tentation qu’éprouve sa fille de relâcher ses efforts : « Mais ce qui fonde nos espérances, c’est que le lait ne vous incommode point et que l’eau de mauve le fasse passer. C’est Dieu qui nous a envoyé M. de La Rouvière, et c’est à lui qu’on devra tout s’il vous met en état, par cette invention, de faire usage du lait. Ma bonne, ayez de la suite dans votre conduite. Ne vous lassez point de ce lait ; prenez-en du moins une fois le jour. Ne croyez point être guérie pour être un mois sans douleur. Ne vous fatiguez point de vous ménager. Il n’y a que la persévérance qui puisse vous tirer d’affaire ; ce n’est point par des soins de quinze jours que vous serez guérie. » (23 février 1680 : II, 845)

36 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 408.

37 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 411. La remarque par laquelle J. Papon termine le descriptif des « lettres monitoires » insiste également sur le caractère facultatif de ces deux composantes : « La submonitoire sera simple avertissement de ce, qui aura été appris, sans répréhension ni admonestement », Secrets du troisième et dernier notaire, op. cit., p. 68. Érasme quant à lui distingue la lettre d’avertissement qui contient des critiques et celle qui « instruit seulement, sans formuler de réprimande » (« tantum docet, non objurgat »), avant de donner « l’exemple d’une lettre dans laquelle est mêlée une réprimande » (« Exemplum epistolae, quae habet admixtam objurgationem »), De Conscribendis Epistolis, op. cit., p. 489 et 502-503. Cette distinction est reprise par Voellus, qui termine son descriptif en citant chez Cicéron un exemple de « lettre d’avertissement qui comporte une réprimande » (« monitoria quae habet objurgationem ») et deux exemples de lettres d’avertissement « sans réprimande » (« sine objurgatione »), De Ratione conscribendi epistolas utilissimae praeceptiones, p. 32-33 et p. 34.

38 P. Jacob, Le Parfait Secrétaire, op. cit., p. 410.

39 Sur les procédés stylistiques privilégiés par ces trois types de séquences, voir, de C. Lignereux, « Le conseil, un acte de langage contraire aux bienséances ? », dans I. Garnier et O. Leplatre (dir.), « Impertinence générique et genres de l’impertinence (XVI-XVIIIe siècles) », Cahiers du GADGES, n° 10, Genève, Droz, 2012, p. 451-460; « Les supplications maternelles à l’épreuve des convenances épistolaires », dans L. Albert, P. Bruley et A.-S. Dufief (dir.), La supplication. Discours et représentation, Rennes, PUR, coll. « Interférences », 2014, p. 29-39 ; « D’un sous-genre épistolaire à sa mise en œuvre en contexte familier : l’exhortation », dans É. Gavoille et Fr. Guillaumont (dir.), Conseiller, diriger par lettre, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, coll. « Perspectives littéraires », 2017, p. 537-552.

40 Fr. de Fenne, Le Secrétaire à la mode réformé, op. cit., p. 29.

Pour citer ce document

Cécile Lignereux, «Comment avertir de son devoir, sans injure, ni offense, dans la lettre familière», La Réserve [En ligne], La Réserve, Archives Cécile Lignereux, mis à jour le : 10/01/2021, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/reserve/429-comment-avertir-de-son-devoir-sans-injure-ni-offense-dans-la-lettre-familiere.

Quelques mots à propos de :  Cécile  Lignereux

RARE Rhétorique de l’antiquité à la Révolution / UMR 5316 Litt&Arts (CNRS/UGA)

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