Epopée, Recueil Ouvert : Extension de la pensée épique (2016)

Françoise Létoublon

Le rêve d’Europe chez Moschos : une épopée en réduction ?

Résumé

L’Europé ou Europeia du poète hellénistique Moschos, avec ses 166 vers, peut-elle prétendre au titre d’épopée ? La classer comme épyllion n’est pas une solution puisque c’est un terme moderne qui n’a jamais existé dans l’Antiquité. Le cadre de la prairie fleurie et l’ekphrasis de la corbeille dans laquelle Europe rassemble ses bouquets rattachent clairement l’œuvre au genre épique, mais c’est le récit de rêve initial qui fait l’originalité du texte. Le caractère innovant de Moschos tient aussi à son héroïne et à la généalogie par les femmes que présente sa corbeille.

Abstract

Moschos’ dream of Europa : a miniaturized epic?
Does the poem Europa or Europeia by the Hellenistic poet Moschos, with its 166 hexameters, deserve to be called “epos”? The classification as epyllion is not a solution since it is a modern term that never existed in Antiquity. The frame of a flowery meadow and the ekphrasis of the basket used by Europa to gather her bouquets clearly relate the work to the epic genre, but it is the opening narrative of the dream that gives the text its originality. The innovative character of Moschos is also seen in his heroine and in the feminine genealogy denoted by her basket.

Texte intégral

    1Le rêve d’Europe chez Moschos: une épopée en réduction?

    • 1 L’analogie est évidemment volontairement forc...

    • 2 Et le nom de la Béotie dérive du nom de la va...

    2Jusqu’à l’époque alexandrine, le mythe d’Europe est connu en Grèce, avec diverses variantes locales, mais il n’est pas lié, sinon par des étymologies populaires considérées comme fantaisistes par des historiens tels qu’Hérodote, à l’étymologie du nom géographique, l’héroïne Europé ou Europeia se distinguant du continent homonyme. En revanche, chez Moschos à l’époque hellénistique, puis à Rome dans une Ode d’Horace et dans les Fastes d’Ovide, c’est bien le mythe d’Europe qui est chargé d’expliquer le nom de l’Europe : la jeune fille au taureau donne son nom au continent sur lequel elle n’a d’ailleurs jamais mis les pieds, mais où son frère Cadmos, chargé de la retrouver, a en suivant une vache comme elle suivait un taureau1, fondé la cité de Thèbes en Béotie2. Il semble donc s’agir d’une innovation, propre à la culture alexandrine, dont on connaît l’influence sur la poésie latine à la fin de la République et au temps d’Auguste. Cette innovation semble liée étroitement à une “ idéologie culturelle”, à un dessein des auteurs d’utiliser le thème d’Europe unie à Zeus-taureau, peut-être pour faire indirectement l’éloge des Princes dont ils dépendaient.

    • 3 Voir en particulier sur l’invention moderne d...

    • 4 Sur le genre épique, voir l’introduction de J...

    • 5 Ce témoignage souvent cité est très elliptiqu...

    3De la même forme que l’épopée homérique du point de vue de la langue et de la versification, le texte de Moschos est réputé comme l’un des meilleurs représentants d’un genre nouveau à l’époque alexandrine, que l’on a appelé (à l’époque moderne) épyllion3, avec un diminutif du mot grec epos. Autrement dit, le texte de Moschos est présenté à partir de la fin du XVIIIe siècle comme une “petite épopée”. Cela semble contradictoire avec la notion même d’épopée, ordinairement liée à la grandeur sous toutes ses formes, à la majesté des héros comme à l’étendue du temps impliqué aussi bien que celle du temps du récit4. Il semble qu’il y ait eu déjà dans les débuts de l’ère alexandrine une querelle entre Callimaque et Apollonios de Rhodes sur ce thème de la grandeur, dont nous n’avons aucun témoignage direct, mais seulement la maxime de Callimaque “μέγα βίβλιον, μέγα κακόν” (méga biblion, méga kakon), “un grand livre est un grand mal”5. Cependant, on va le voir, on peut argumenter qu’ Europé, reprenant la forme et des thèmes épiques, est une variation à l’intérieur du genre, intéressante et nouvelle.

    • 6 Brill’s Companion to Greek and Latin Epyllion...

    4La publication récente (2012) d’un Companion consacré à ce genre de l’epyllion permet de vérifier que ce nom est une fabrication moderne, sans aucune existence en grec ancien, même s’il a une allure grecque par le radical aussi bien que par la forme du diminutif6.

    • 7 La place de Moschos dans la culture alexandri...

    • 8 Sur l’imitation d’Homère, voir L. M. Raminell...

    5Puisque l’epyllion de Moschos, l’Ode d’Horace et le poème du livre II des Métamorphoses d’Ovide sont en pratique les seuls textes littéraires de plus de quelques vers à prendre explicitement le mythe d’Europe pour sujet central dans l’Antiquité, il faut à mon sens prendre au sérieux la coïncidence entre l’innovation idéologique et le choix du sujet. Mon hypothèse sera la suivante : le poète alexandrin Moschos innove en liant le mythe d’Europe et le nom de l’Europe, suivi par Horace et Ovide qui l’ont éclipsé. Tous ces poètes sont des poètes de cour, dépendant étroitement d’un prince auquel ils portent un attachement et une admiration véritables, loin d’être uniquement économiques. Le royaume des Ptolémée7 et la Rome d’Auguste ont connu des conditions d’aisance matérielle indiscutable, mais aussi un essor culturel et une qualité de vie qui peuvent expliquer que des poètes aient sincèrement, sans aucun avilissement, admiré le régime et les personnes capables de faire durer une telle paix et une telle prospérité. Dans ce cadre où la poésie ne se conçoit pas sans allusions érudites, Moschos a imité bien des auteurs, et particulièrement Homère, créant une variation inédite de l’épopée.8.

    • 9 Sur l’humour des Alexandrins, G. Giangrande, ...

    6Le poème de Moschos mérite donc un réexamen attentif, même s’il comporte bien des mièvreries qui expliquent peut-être l’oubli dans lequel il est tombé. Certains des passages qui nous apparaissent comme tels relèvent peut-être en réalité de traits d’humour, difficiles à apprécier pour nous9.

    I. Le poème alexandrin consacré à Europe

    1. Composition du poème

    • 10 Le texte de Moschos est disponible dans quat...

    • 11 Sur le genre littéraire en cause, qui s’oppo...

    • 12 Bien que cela soit fréquemment affirmé, Call...

    • 13 Sur Alexandrie et sa culture cosmopolite, vo...

    7Le poème de Moschos, 166 vers en hexamètres, est transmis précisément sous le titre Europé10 : Il ne s’agit pas d’une épopée au sens où on l’entend pour Homère, mais d’une épopée-miniature, ce que l’on a appelé epyllion11. L’auteur est un Syracusain du IIe siècle avant J.C., réputé comme poète mais aussi comme philologue, élève d’Aristarque ; il fut l’un des principaux responsables de la bibliothèque d’Alexandrie12. C’est un représentant de la culture cosmopolite, au sens originel du terme13 qui s’est développée autour d’Alexandrie à partir de sa fondation par Alexandre, au IIIe siècle av. J.C. sous le règne des Ptolémée, héritiers de cette partie de l’empire conquis par Alexandre.

    • 14 Peter Kuhlmann présente un schéma du même ge...

    8R. Schmiel a montré le soin apporté à la composition en anneau, avec de nombreux jeux de symétrie internes (voir son schéma, op. cit., figure 1, p. 262)14. Cela implique un travail très subtil, manifestant une grande culture, comme cela était courant dans le milieu alexandrin.

    • 15 Bien qu’il n’écrive pas comme lui en dialect...

    • 16 Sur ce thème, voir les références déjà citée...

    9On rencontre chez Moschos, bien avant eux, certains des éléments mentionnés plus haut chez Horace, Ovide ou Achille Tatius, et il se peut que Moschos soit leur source commune, à moins que certains d’entre eux ne décrivent des œuvres d’art analogues : cadre d’idylle champêtre analogue à celui des Idylles de Théocrite15 et déjà, bien plus tôt dans l’histoire littéraire, sur celui de l’enlèvement de Koré par Hadès dans l’Hymne homérique à Déméter, ce cadre pastoral qui deviendra celui du locus amoenus des poètes latins16. Ici, les objets décrits dans le rêve permettent notamment de figurer l’enjeu du texte. C’est le cas ici de la corbeille et du taureau.

    2. La corbeille

    • 17 Sur cette tradition qui connut un grand succ...

    • 18 Voir une analyse détaillée de ce passage com...

    • 19 Vers 49, ποντοπόρον βοῦν (pontoporon boun).

    • 20 C. Cusset, op. cit., p. 68-69.

    10La description de la corbeille d’Europe (τάλαρος, talaros), en or avec incrustations, aux vers 37 à 62, se situe dans la tradition de la description littéraire d’une œuvre d’art, ekphrasis, tradition qui consiste le plus souvent à mettre la littérature en rivalité avec les arts plastiques17. Cette description très brillante ne se retrouve pas dans les autres textes ; est-ce un indice de ce que la porteuse de corbeille est elle aussi décrite d’après une œuvre d’art18 ? Le contenu de la représentation sur la corbeille, à savoir les amours de Zeus avec Io transformée en vache et traversant la mer19, pourrait le suggérer : on aurait dans la corbeille spéculaire une représentation inversée du sujet traité en grand avec Europe, en même temps qu’un portrait d’ancêtre. Moschos consacre plusieurs vers à expliquer, suivant la tradition homérique, comment la corbeille fabriquée par Héphaïstos est venue dans les mains d’Europe20.

      11On notera aussi d’autres détails remarquables de la description de Moschos qui ne se retrouvent pas chez les auteurs latins et pourraient constituer une source pour la tradition picturale en général : l’énumération des fleurs de la prairie virginale (vers 65 à 68 : narcisse, jacinthe, violette, serpolet, crocus, comme dans le récit de l’enlèvement de Korè dans l’Hymne homérique à Déméter) ; puis le détachement d’une des jeunes filles parmi le groupe charmant opéré par le moyen d’une comparaison – rappelant celle de Nausicaa à Artémis parmi ses compagnes de chasse dans le célèbre passage de l’Odyssée – vers 71 d’Europé :

      • 21 Le remplacement de la chaste Artémis dans l’...

      Telle Aphrodite se distinguait parmi les Grâces21.

        12Le thème de la cueillette des fleurs se lie alors subtilement à celui de la ceinture dénouée dans une anticipation temporelle, aux vers 72-73 : “Elle ne devait pas longtemps prendre plaisir à ces fleurs ni conserver intacte sa ceinture virginale”, cf. vers 163-164 “par un nouveau changement, Zeus reprenait sa figure ; il détacha la ceinture d’Europé ; les Heures lui préparèrent une couche”.

        • 22 Voir en particulier ὑποδμηθεὶς βελέεσσι

        • 23 Remarquable en particulier le rythme ternair...

        13Le spectacle de la jeune fille dans la prairie déclenche explicitement le désir de Zeus, aux vers 74-7622, qui décide alors de tromper (ἐξαπατῆσαι, exapatèsai) à la fois la jalousie de son épouse et la naïveté de la jeune fille en prenant la forme d’un taureau (vers 77-79)23.

        3. Le taureau

        • 24 Vers 80-84 οὐχ οἷος (oukh hoios)…

        • 25 Vers 86 ὄσσε δ᾽ὑπογλαύσεσκε καὶ ἳμερον ἀστρά...

        • 26 Kuhlmann note la dimension érotique de ce dé...

        • 27 K. Gutzwiller cite ces vers pour leur “humou...

        14La description du taureau, qui occupe 9 vers, est l’une des plus amples que nous possédions dans la littérature sur le sujet, commençant par quatre vers de description négative, découpés en trois unités inégales, évoquant les taureaux ordinaires auxquels celui-ci ne ressemble nullement24, développant ensuite les signes particuliers de ce taureau divin, son pelage blanc ou blond, le cercle d’argent qui étincelait sur son front, et son regard brillant de désir25, en écho au regard brûlant de Zeus déjà mentionné. Le récit s’attache alors aux premiers gestes d’approche, Europe caressant la croupe du taureau (vers 91-92) et lui la léchant délicatement (vers 94), jusqu’à ce qu’elle en vienne à l’embrasser (vers 96), nullement dégoûtée par l’écume qu’il a sur le museau (vers 95)26. Maints détails nous surprennent, le charme du taureau qui ne montre jamais sa force, mais pousse un “tendre mugissement” (μειλίχιον μυκήσατο, meilikhion mukèsato, vers 97), semble doux et aimable (πρηύς τ᾽ εἰσιδέειν καὶ μείλιχιος, prèüs t’eisidéein kai meilikhios, vers 105)27. On touche ou dépasse à notre goût les limites acceptables quand Moschos précise même que son odeur est agréable (deux vers, 91-92, sont consacrés à la suave odeur du taureau) : mais on sait combien l’histoire du goût est variable, et cette littérature joue constamment sur les paradoxes.

        • 28 Encore un signe de la culture “allusive” des...

        • 29 Vers 113, le taureau sur la mer “comme un da...

        15À la suite du récit de l’enlèvement commence au vers 125 une description d’Europe sur le taureau qui préfigure étrangement celle d’Achille Tatius, qui connaissait certainement Moschos : on remarque en particulier le péplos comme une voile de navire, aux vers 129-130. Le geste d’Europe se retournant vers ses compagnes restées sur le rivage (vers 111-112) se retrouve certes chez Ovide, mais non celui de la ceinture virginale d’Europe, dont le symbolisme est explicitement lié à celui des fleurs de la prairie (voir ci-dessus sur les vers 77-78). Moschos est le seul aussi à ma connaissance à comparer Zeus-taureau en mer à un dauphin28, et il décrit en détail le cortège de Néréides, de Tritons et d’animaux marins, y compris des dauphins, qui accompagne la traversée, détail que l’on retrouve sous diverses formes dans la tradition littéraire iconographique29.

        • 30 Très mièvre, le dialogue relève du goût alex...

        16A l’image un peu schématique qui ressort d’une confrontation des arts plastiques et de la description romanesque au début de notre ère, Moschos, deux siècles avant, semble ainsi “ajouter” des éléments : outre la corbeille d’or, le dialogue entre la jeune fille et le taureau (v.131-161)30, l’atterrissage en Crète et l’union de Zeus et d’Europe (récit bref : vers 162-166). Mais l’”invention” propre de Moschos, le détail que l’on ne trouve nulle part ailleurs, sauf à spéculer sur les textes perdus, c’est le récit de la nuit antérieure à l’enlèvement, récit centré sur la conscience de la jeune fille.

        II. Le rêve d’Europe

        • 31 Cette assimilation est banale dans la cultur...

        • 32 Ce désir de la terre-mère d’adoption, traves...

        17Dans ses vers 1 à 27, Moschos raconte la nuit passée par Europe avant l’enlèvement : elle fit un rêve, et le caractère prémonitoire de ce rêve lui annonçant l’avenir sous forme symbolique, explique qu’elle n’ait ensuite pas peur du taureau : la peur suscitée par le rêve (vers 16-17 δειμαίνουσα, deimainousa, παλλομένη κραδίην, palloménè kradièn, 20 δειμαλέην ... αὐδήν, deimaléèn... audèn) est en effet par la suite exorcisée par la certitude de la valeur prémonitoire et bienfaisante du rêve. Comme on l’a déjà noté, c’est le seul texte ancien avant Horace et Ovide où la valeur géographique du nom Europe soit justifiée par le mythe, et il importe que cette justification soit faite par un rêve. L’héroïne de Moschos, phénicienne et fille de roi comme dans les autres versions, fait un rêve qui est une sorte de “roman familial”, pour reprendre le terme que Marthe Robert emprunte à Sigmund Freud : deux mères la revendiquent, la terre d’Asie, sa mère biologique assimilée à sa patrie31, et l’autre terre, sans nom, mais qualifiée par opposition à Ἀσίδα (Asida) de "ἀντιπέρην" (antipérèn), l’”opposée” (apparemment une terre sans nom à ce stade de l’histoire). Malgré ses craintes et malgré les arguments de sa mère phénicienne, la jeune fille obéit dans le rêve à la femme venue d’ailleurs, sans résistance (οὐκ ἀέκουσαν, ouk aékousan) et au réveil, prend conscience de son attirance irraisonnée mais irrésistible : vers 25 “le désir d’elle (κείνης πόθος, keinès pothos) me prit”32 ; elle finit par souhaiter que le rêve se réalise (v. 27).

        1. Tradition ou innovation ?

        • 33 Campbell, op. cit., p. 21-23.

        • 34 L’hypothèse de Campbell, p. 23, d’une imitat...

        18Il est faux de dire aussi schématiquement que Moschos a “inventé” le rêve d’Europe : il a bien sûr des sources, et non des moindres. Elles sont bien rassemblées par le commentaire de Campbell33 : dans le genre épique, à la suite de Pénélope dans l’Odyssée, la Médée d’Apollonios de Rhodes a un rêve prémonitoire dans lequel elle voit un étranger, comme Europe voit une étrangère. Mais Moschos reprend le modèle homérique du rêve, alors qu’Apollonios s’en écarte. Surtout, le modèle de Moschos semble être Eschyle, qui dans les Perses (vers 181 sq. ἐδοξάτην μοι δύο γύναικ᾽, edoxatèn moi duo gunaik’) attribue à la reine Atossa un rêve qui oppose sa terre d’Asie à celle d’Europe sous la forme de deux femmes ; un fragment de Sophocle commence d’une manière analogue avec “deux continents” au lieu de deux femmes (fr. 881 ἐδοξάτην μοι τὼ δύ᾽ ἠπείρω μολεῖν, edoxatèn moi tô du’èpeirô molein) : tout ce matériel semble montrer que Moschos a puisé dans une tradition de récits de rêves allégoriques mettant en scène des pays s’affrontant sous la forme de deux femmes, mais sa spécificité concernant Europe subsiste34.

        • 35 Au sens de Jauss : non seulement les contenu...

        19On voit donc en quoi consiste l’apport de Moschos dans son élaboration littéraire personnelle du mythe d’Europe : le nom de la jeune fille est relié à celui du continent géographique (sans qu’on s’explique pourquoi elle débarque en Crète, alors que la région portant ce nom est soit le continent, soit la Thrace), la terre sans nom prendra le nom de sa fille d’adoption, ce qui fait de l’Europe une transfuge de l’Asie. Et ce passage symbolique de la mer Egée, fécond (vers 166, derniers mots, γένετο μήτηρ, généto mètèr : “elle devint mère”), est rêvé et désiré avant d’être vécu. Délicieuse anticipation du désir, le rêve permet d’enlever au passage tout ce qu’il peut comporter d’inquiétant et de dangereux parce qu’inconnu : l’anticipation est une forme de connaissance. Elaboration littéraire personnelle, certes, mais dans un cadre conceptuel très traditionnel, impliquant donc que l’aventure d’Europe, telle que Moschos la représente à son lecteur, s’inscrit pour lui dans un “horizon d’attente” fort classique35.

        2. Types et fonctions du rêve en Grèce ancienne

        • 36 Sur les récits de rêves tels que les Grecs e...

        • 37 E.-R. Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, Par...

        • 38 En ce sens, il s’oppose à la stylisation hel...

        • 39 L’ouvrage d’A.H.M. Kessels, Studies on the D...

        • 40 Sur les “mots du rêve” en grec, voir M. Case...

        • 41 E.-R. Dodds, op. cit., p. 110.

        20C’est chez E.R. Dodds que l’on trouve la présentation la plus claire de la théorisation grecque du rêve36, en relation avec la “structure culturelle”, depuis l’époque archaïque où domine une attitude irrationnelle, non intellectualisée, jusqu’au positivisme inauguré sur ce point par Aristote selon Dodds37. Postérieur à Aristote dans le temps, Moschos semble en fait se faire du statut du rêve une idée archaïque38 assez proche de la représentation homérique, ce qui peut s’expliquer par la situation de son héroïne dans les temps mythiques et par la forme épique adoptée (en hexamètres dactyliques, entraînant constamment des homérismes de style) plutôt que par les prémisses d’un retour de l’irrationnel connu à l’époque tardive. Son vers introducteur se rattache explicitement à cette tradition archaïque du rêve comme être objectif qui vient au chevet du rêveur39, puisque c’est Cypris (c’est-à-dire Aphrodite de Paphos, dans l’île de Chypre) qui envoie à Europe un rêve, ou plutôt qui lui envoie Rêve : on pourrait mettre une majuscule au nom grec ὄνειρον (oneiron) à la fin du vers 1, ce qui rapprocherait le texte de Moschos encore davantage du chant II de l’Iliade dans lequel Zeus envoie à Agamemnon Oneiros. Le songe envoyé par Cypris à Europe est véridique, tandis que celui qu’envoie Zeus est machiavéliquement trompeur. Mais la tradition est visiblement la même, attribuant au rêve une réalité “objective” : c’est un être qui vient “au-dessus” du dormeur (notons la préposition-préverbe ἐπί, épi, “sur, au-dessus de” dans le vers 1 de Moschos comme dans la tradition homérique). Cette opposition entre les représentations grecques et nos représentations modernes se traduit dans le langage40 : le rêveur grec “voit” un rêve tandis que la langue française utilise des expressions subjectives “avoir un rêve”41, voire “faire un rêve”.

          21Dodds montre que la tradition grecque avait établi une sorte de classification des rêves :

          • 42 E.-R. Dodds, op. cit., p. 112.

          La distinction fondamentale était entre les rêves qui sont significatifs et ceux qui ne le sont pas ; ceci est apparent chez Homère dans le passage qui parle des portes d’ivoire et de corne, et cela demeure vrai pendant toute l’Antiquité42.

            22Le rêve d’Europe fait visiblement partie des rêves significatifs. Parmi ceux-ci, on distinguait trois modèles stéréotypés :

            • 43 Les citations de Dodds renvoient à Macrobe.

            L’un est le rêve symbolique “qui habille de métaphores, comme une espèce d’énigme, une signification qui ne peut être comprise sans interprétation.” Un autre est le horama ou “vision” qui préfigure en clair un événement futur... Le troisième s’appelle un chrèmatismos ou “oracle” et doit se reconnaître “quand, au cours du sommeil, l’un des parents du rêveur, ou quelque autre personnage révéré ou impressionnant, un prêtre ou même un dieu, révèle sans symboles ce qui doit ou ne doit pas advenir, ou ce qui doit ou ne doit pas être fait43.

              23Le dernier type cité est aussi appelé “envoyé des dieux”, et la littérature ancienne en donne de nombreux exemples : Hipparque vit “un homme grand et beau” qui lui donna un oracle versifié, Socrate vit une “belle et noble femme” qui le prévint du jour de sa mort avec une citation d’Homère, Alexandre sur le point de fonder Alexandrie affirmait avoir vu Homère lui-même et avoir profité de ses instructions.

                24Le rêve attribué par Moschos à Europe est bien sûr du troisième type : envoyé par les dieux, il fait d’une jeune fille somme toute ordinaire bien que princesse une héroïne épique, prédestinée pour une aventure exceptionnelle.

                • 44 “Une comparaison célèbre nous apprend que le...

                • 45 Il faut citer ici quelques vers du monologue...

                25Mais en outre, c’est visiblement aussi un rêve d’anxiété, comme les Grecs en connaissaient aussi déjà chez Homère44, vécu par Europe comme un cauchemar : la surdétermination psychologique du récit contribue à son intérêt littéraire. Dans le rêve, la jeune fille ne voit que ses deux mères, aucun homme, dieu ni taureau. Il semble s’agir seulement de savoir à qui elle appartient. Mais évidemment comme la “terre d’en face”, qui a des traits étrangers, la revendique et l’entraîne, le passage d’Europe de l’autre côté est clairement annoncé dans le rêve : le vecteur du passage (Zeus-taureau) et son moyen (l’union sexuelle) seulement sont omis. Alors que selon le Prométhée Enchaîné d’Eschyle, Io faisait des rêves que l’on pourrait appeler érotiques avant d’être transformée en vache par Zeus45, Europe semble faire chez Moschos un rêve politique et familial, ambigu puisque d’abord vécu comme un cauchemar, mais laissant ensuite le souvenir d’un violent désir.

                  26Quel est l’intérêt du récit de rêve de Moschos ? Il est évident qu’il donne à la jeune fille une dimension psychologique très intéressante, montrant que son voyage n’est pas vécu comme un déchirement mais plutôt comme la réalisation d’un destin qu’elle a désiré.

                    27Par rapport à la question du genre littéraire, le récit du rêve d’Europe rattache très clairement Moschos à la tradition homérique qui faisait des rêves prémonitoires et des oracles les deux principaux moyens d’anticipation de l’avenir : l’épopée se rattache au passé par sa dimension de récit d’événements fondateurs, mais elle anticipe fréquemment sur le futur par les prédictions et par sa dimension onirique.

                    3. Rêve d’identité ou rêve de traversée ?

                      28Il est étrange que le mythe de l’enlèvement d’Europe, probablement lié dans l’imaginaire à un rêve de traversée d’eau auquel il pourrait devoir son succès, ne donne lieu à aucun détail sur la traversée rêvée dans la seule version où Europe rêve explicitement sa propre aventure : si l’on adopte la perspective sur le rêve de Gaston Bachelard, on pourrait soutenir que l’Europe de Moschos, en rêvant, non pas qu’elle traverse la mer pour s’unir à un dieu-animal et en avoir des enfants, mais que deux mères se disputent âprement à son sujet, cherche à s’assurer de son existence, à fonder l’unité de sa personne, au moment capital où elle va passer de l’adolescence à l’âge adulte :

                      • 46 G. Bachelard, La Poétique de la rêverie, Par...

                      Dans le Rien ou dans l’Eau sont les rêves sans histoire, des rêves qui ne pourraient s’éclairer que dans une perspective d’anéantissement. Il va donc de soi que dans de tels rêves, le rêveur ne trouvera jamais une garantie de son existence. De tels rêves nocturnes, ces rêves d’extrême nuit, ne peuvent être des expériences où l’on peut formuler un cogito. Le sujet y perd son être, ce sont des rêves sans sujet46.

                        29D’après Bachelard, le sujet de l’action du rêve n’est pas le sujet du rêve. Ici, cela signifie que c’est le spectateur (Moschos ; son récepteur ; nous) qui rêve le rêve, et non l’acteur (Europe). Ainsi, paradoxalement, Europe traverse la mer sur le dos d’un taureau parce que nous rêvons cette traversée pour elle – nous, depuis l’Antiquité, depuis les textes et les images qui la représentent – mais elle, dans son anticipation rêvée de son aventure, évite le rêve de traversée maritime que nous faisons pour elle – et cherche en rêve une justification de son identité de Phénicienne transfuge, de son passage d’une mère à une autre.

                        III. Europe du mythe à l’épopée

                          30Pourquoi Moschos invente-t-il le rêve d’Europe ? Finalement, c’est plutôt la question inverse qui se pose désormais : pourquoi ne trouve-t-on que chez Moschos un récit du rêve d’Europe ? Le rêve donne à l’amante de Zeus une psychologie complexe, et permet un somptueux jeu littéraire sur le temps réel vécu et sur l’anticipation psychologique de l’avenir ; dans l’Antiquité, il confère en outre une dimension religieuse au récit et surdétermine la psychologie par la volonté divine. Pourquoi ni Ovide, ni Horace n’ont-ils exploité ce passage de Moschos, le plus réussi peut-être de son poème ? C’est chez Achille Tatius qu’on comprend le mieux l’absence du récit de rêve, parce que le rêve est difficile à représenter dans les arts plastiques, du moins dans l’Antiquité. Il faut peut-être en conclure que Moschos, mieux que les poètes latins, a su s’écarter de la tradition de l’ekphrasis pour donner à son héroïne, par le rêve, une dimension plus proprement épique.

                          1. Rêve et mythe

                            31Dodds fait un rapprochement intéressant entre le rêve et le mythe, sur un plan général :

                            • 47 Dodds (op. cit., p. 109) fait ici référence ...

                            Dans bien des sociétés primitives il y a des types de structure onirique qui dépendent d’un schéma de croyances transmises à l’intérieur de la société elle-même, et (...) ils cessent de se produire quand la croyance cesse d’être entretenue. Non seulement le choix de tel ou tel symbole, mais le caractère du rêve lui-même semble se soumettre à une structure traditionnelle rigide. Il est évident que de tels rêves sont proches parents du mythe, qui est, comme on l’a fort justement remarqué, le “penser onirique” d’un peuple, tout comme le rêve est le mythe de l’individu47.

                              32Le texte de Moschos est fascinant sur ce point au moins, puisqu’il semble suggérer que nous rêvons tous collectivement l’aventure d’Europe, donc que nous en faisons un mythe, et qu’elle, en tant qu’individu pris dans une aventure singulière, fait un rêve à la fois angoissant et délicieux, dans lequel son existence comme personne est posée comme un problème, mais aussi dans lequel le problème trouve sa solution heureuse.

                              • 48 Je pense à son Dictionnaire des mythes litté...

                              33Même si dans la tradition, on a généralement oublié le rêve d’Europe chez Moschos, et même si la suite du récit alexandrin est beaucoup moins réussie littérairement, cette magistrale ouverture justifie la postérité littéraire et esthétique de ce poète : c’est de Moschos que nous datons l’accession d’Europe au statut de « mythe littéraire », pour reprendre l’expression de Pierre Brunel48.

                              • 49 . Dodds (op. cit., p. 109) fait ici référenc...

                              34Dans bien des sociétés primitives il y a des types de structure onirique qui dépendent d’un schéma de croyances transmises à l’intérieur de la société elle-même, et (...) ils cessent de se produire quand la croyance cesse d’être entretenue. Non seulement le choix de tel ou tel symbole, mais le caractère du rêve lui-même semble se soumettre à une structure traditionnelle rigide. Il est évident que de tels rêves sont proches parents du mythe, qui est, comme on l’a fort justement remarqué, le “penser onirique” d’un peuple, tout comme le rêve est le mythe de l’individu.49

                                35Le texte de Moschos est fascinant sur ce point au moins, puisqu’il semble suggérer que nous rêvons tous collectivement l’aventure d’Europe, donc que nous en faisons un mythe, et qu’elle, en tant qu’individu pris dans une aventure singulière, fait un rêve à la fois angoissant et délicieux, dans lequel son existence comme personne est posée comme un problème, mais aussi dans lequel le problème trouve sa solution heureuse.

                                • 50 Je pense à son Dictionnaire des mythes litté...

                                36 Même si dans la tradition, on a généralement oublié le rêve d’Europe chez Moschos, et même si la suite du récit alexandrin est beaucoup moins réussie littérairement, cette magistrale ouverture justifie la postérité littéraire et esthétique de ce poète : c’est de Moschos que nous datons l’accession d’Europe au statut de « mythe littéraire », pour reprendre l’expression de Pierre Brunel50.

                                2. Mythe et nom du continent

                                • 51 M. Campbell, op. cit., p. 6 : “while the epi...

                                37Le récit du rêve d’Europe fait l’originalité et la qualité littéraire de l’œuvre de Moschos51. Mais son œuvre est originale par un autre côté, déjà évoqué plus haut : dans l’Antiquité, c’est le seul auteur littéraire qui, avant Horace et l’Ovide des Fastes suggère, moins explicitement qu’eux il est vrai, et par la relation entre la fin et le rêve initial, la dénomination du continent européen par le mythe d’Europe :

                                • 52 Vers 154-164, traduction Ph. E. Legrand.

                                “Rassure-toi, jeune fille ; ne crains pas les vagues de la mer. Je suis Zeus en personne, bien que, de près, j’aie l’air d’être un taureau ; il est en ma puissance de paraître ce que je veux. C’est mon amour pour toi qui m’a poussé à parcourir une telle étendue marine, sous l’aspect d’un taureau. Mais la Crète te recevra bientôt ; elle m’a nourri moi-même ; c’est là que se célébreront tes noces. Et je te rendrai mère de nobles fils, qui tous, parmi les hommes, seront des porteurs de sceptres.” Il dit ; et ce qu’il avait dit était chose accomplie. Déjà apparaissait la Crète ; par un nouveau changement, Zeus reprenait sa figure ; il détacha la ceinturé d’Europé ; les Heures lui préparaient une couche.52

                                • 53 Voir les termes utilisés : inuicti Iouis, ma...

                                38Cet isolement reste à expliquer, et le ton très nettement politique d’Horace53 me semble autoriser l’hypothèse d’un dessein politique conscient déjà chez Moschos, bien qu’il soit moins explicitement affirmé dans son œuvre. Le rôle presque officiel d’Horace auprès d’Auguste à Rome pourrait fort bien expliquer cette différence. Moschos vivait à la cour d’Alexandrie, et c’est la politique d’expansion de Philippe et d’Alexandre que son œuvre viserait à légitimer après coup plutôt que celle des Ptolémée. On pourrait aussi suggérer que les deux poètes chantent leurs princes sous le masque du dieu-taureau. Europe donnant son nom au continent et fondant une lignée de rois est surtout le symbole de la prospérité permise par la paix à laquelle aspiraient les peuples, sous Auguste comme sous les Ptolémée. Il faudra réfléchir sur les fondements idéologiques de ces représentations.

                                Conclusion. Une (petite) épopée ? tradition et innovation

                                  39Revenons au problème du genre : l’Europe de Moschos est-elle une épopée ? La miniaturisation empêche-t-elle de rattacher cette œuvre au genre épique ?

                                  • 54 Même si Jason s’avère dans les Argonautiques...

                                  • 55 On peut évoquer l’Hécalé de Callimaque, qui ...

                                  40Du genre épique, Moschos a retenu d’abord la forme, la dimension narrative et le rattachement à un lointain passé mythologique. Tout cela dans une grande fidélité à Homère. Mais la dimension héroïque de la tradition épique grecque, respectée encore à l’époque alexandrine par Apollonios de Rhodes54, célèbrait un héroïsme viril : dans les deux camps, Achille et Hector en étaient les champions avec quelques comparses. Mais ni Andromaque ni même Hélène n’ont ce statut héroïque. Aucune épopée, parmi les œuvres conservées, n’a une femme en son centre comme celle de Moschos55.

                                    41La dimension idéologique à laquelle le rêve d’Europe renvoie fait évidemment partie des traits épiques caractéristiques du texte. Mais il faut peut-être revenir sur des points sur lesquels notre première partie est passée rapidement, les descriptions d’objets et les généalogies.

                                    • 56 Sur la description comme histoire des objets...

                                    42Dans la tradition épique, les objets décrits ne le sont jamais gratuitement. Il ne s’agit pas d’objets d’art, mais souvent d’armes ou d’insignes de pouvoir. Le principal intérêt de l’objet se trouve dans son « histoire », intervenant en général par l’intermédiaire d’une proposition relative qui suit immédiatement la mention de l’objet en question. Cette histoire d’un objet consiste en un récit de fabrication et/ou de transmission. Qu’il ait été fabriqué par tel ou tel artisan divin ou humain, puis donné à Untel ou Untel, l’histoire de l’objet lui donne un prestige qui retentit sur son possesseur actuel56. Dans plusieurs cas, comme celui de la grande coupe de Nestor, de la lance d’Achille en frêne du Pélion ou des verrous de la porte qui ferme la « baraque » d’Achille, le héros est seul capable de manier cet objet, alors qu’il faut plusieurs hommes pour cela dans la réalité quotidienne.

                                      43Dans la même tradition, le héros expose longuement sa généalogie à l’appui d’un discours de défi, préparant un combat singulier. Le plus long de ces exposés généalogiques, une des formes du catalogue, est présenté par Énée devant Achille, et le duel attendu n’aura pas lieu, car Aphrodite soustrait son fils au danger. Bien qu’il se targue d’être né d’une déesse, il montre seulement ses ascendants mâles, de la même manière qu’Achille, lui aussi fils d’une déesse, est désigné par ses patronymes (Péléide et Éacide) comme descendant d’Éaque et de Pélée, jamais comme descendant de Thétis.

                                      • 57 La corbeille d’Hélène est aussi en or, ce qu...

                                      • 58 A l’exception notable d’un passage dans la N...

                                      • 59 Sur le rôle des femmes chez Homère et partic...

                                      • 60 Sur Europe dans les Dionysiaques de Nonnos, ...

                                      44Dans le texte de Moschos, la description de la corbeille en or d’Europe paraît remplir ces deux fonctions épiques simultanément : l’histoire de la corbeille donne à l’héroïne le halo de la distance épique. Cette description s’inspire assez précisément de celle de la corbeille d’Hélène dans l’épisode de la visite de Télémaque chez Ménélas (chant IV de l’Odyssée)57. Et suivant la tradition des descriptions d’objets chez Homère, elle comporte une description véritable : une sculpture en bas-relief qui représente Io naviguant sur la mer sous la forme d’une génisse. Mais l’histoire de la transmission de l’objet, qui relève elle aussi de la tradition homérique, donne la liste des femmes qui ont possédé cette corbeille avant Europe, à partir de Téléphassa. Or là aussi, l’innovation se mêle intimement à la tradition puisque chez Homère, aussi bien dans les catalogues de possesseurs d’un objet que dans les exposés généalogiques ne figurent que des hommes58. Les femmes qui ont possédé la corbeille d’Europe sont ses ancêtres en ligne féminine, et Io représentée en bas-relief sur la corbeille est sa descendante : la corbeille sert d’exposé généalogique et de brillant emblème pour la jeune fille, mettant au féminin la tradition épique. Certes ce nouveau modèle d’épopée n’a pas les dimensions habituelles, peut-être parce qu’une héroïne n’a guère d’autres exploits à proposer que son enlèvement et son voyage loin de sa famille59. À ma connaissance, cette innovation fut aussi sans postérité : Horace et Ovide imitèrent Moschos sans reprendre le modèle d’une épopée en réduction, et Nonnos, auteur du plus long texte de toute l’Antiquité, a bien composé une épopée, avec beaucoup de traits manifestant une imitation d’Homère très précise, mais Europe n’est l’héroïne que d’une sorte de préface à l’épopée du voyage de Dionysos en Inde60. Imitant Homère autant qu’elle s’en éloigne, l’Europé de Moschos explore l’envers d’un thème classique et exclusivement masculin, et donne aux femmes, sur plus de cent cinquante vers, une place inusitée.

                                      Notes

                                      1 L’analogie est évidemment volontairement forcée. Que l’on n’aille pas prendre notre comme trop au sérieux. Mais les bovins en Grèce et en Crète à l’époque minoenne et mycénienne semblent avoir eu une grande importance et peut-être été objet de culte, voir W. Burkert, Greek Religion, Cambridge Mass., 1985, p. 65.

                                      2 Et le nom de la Béotie dérive du nom de la vache, βοῦς (bous).

                                      3 Voir en particulier sur l’invention moderne du mot les articles respectifs dus à Virgilio Masciadri, “Before the Epyllion : Concepts and Texts”, et Stefan Tilg, “On the Origins of the modern term ‘Epyllion’ : Some Revisions to a Chapter in the History of Scholarship”, Brill’s Companion to Greek and Latin Epyllion and its Reception, Manuel Baumbach & Silvio Bär eds, Leiden, 2012. Alors que l’on faisait remonter le mot à Wolf, Tilg montre qu’il est dû à Ilgen, auteur d’une édition des Hymnes homériques publiée en 1796. Le point important reste que ce terme n’existe pas dans l’Antiquité, et qu’on n’y trouve aucun mot pour désigner le genre qui nous occupe ici.

                                      4 Sur le genre épique, voir l’introduction de J. M. Foley au Companion to Ancient Epic, Malden, 2005 et dans le même volume, R. P. Martin, “Epic as Genre” , p. 9-19, et ici-même F. Goyet, « Le travail épique, définition de l’épopée refondatrice », Recueil Ouvert [En ligne], mis à jour le : 18/02/2016, URL : http://ouvroir-litt-arts.u-grenoble3.fr:8080/revues/projet-epopee//revues/projet-epopee/165-le-travail-epique-definition-de-l-epopee-refondatrice.

                                      5 Ce témoignage souvent cité est très elliptique et mystérieux (Call. Fr. 365 = Ath. Deipn. III, 72). Sur la querelle, voir C. L. Bundy, “The Quarrel between Kallimachos and Apollonios”, Calif. Stud. In Class. Ant. 5, 1972, p. 39-94, T. M. Klein, “Callimachus, Apollonius Rhodius, and the Concept of the Big Book”, Eranos 73, 1975, p. 16-25, et M. Lefkowitz, “The Quarrel between Callimachus and Apollonius”, ZPE 40, 1980, p. 1-19. Il faut peut-être mettre cette maxime en relation avec la revendication par Callimaque d’une “muse légère” (fr. 1.17).

                                      6 Brill’s Companion to Greek and Latin Epyllion and its Reception, ci-dessus, note 3.

                                      7 La place de Moschos dans la culture alexandrine est bien vue par P. M. Fraser, Ptolemaic Alexandria, Oxford, Clarendon Pr., 1972, p. 647-649, qui montre en particulier la finesse du remaniement d’éléments empruntés à l’Iliade ou aux Hymnes homériques.

                                      8 Sur l’imitation d’Homère, voir L. M. Raminella, “Mosco imitatore di Omero”, Maia 4, 1951, p. 262-279, et surtout R. Schmiel, ”Moschus’ Europa”, CP 76, 1981, p. 261-272. Sur l’imitation d’Hésiode, Catal. des femmes, M. Campbell, Moschus Europa, Hildesheim, Olms, 1991, p. 1-3. Toutes ces dimensions intertextuelles sont prises en compte par P. Kuhlmann dans l’article publié dans Baumbach-Bär 2012, “The Motif of the Rape of Europa : Intertextuality and Absurdity of the Myth in Epyllion and Epic Insets”, p. 473-490.

                                      9 Sur l’humour des Alexandrins, G. Giangrande, L’humour des Alexandrins, Amsterdam, 1975.

                                      10 Le texte de Moschos est disponible dans quatre éditions “européennes” : la meilleure du point de vue scientifique est l’édition allemande, avec traduction et commentaire, W. Bühler, Die Europa des Moschos, Hermes Einzelschriften 13, 1960 ; la seule édition française, due à un grand helléniste, est déjà ancienne, Ph. E. Legrand, Bucoliques grecs, Paris, Belles Lettres, Coll. des Universités de France, 1927 ; il existe une anthologie alexandrine britannique (A Hellenistic Anthology, sel. and ed. by N. Hopkinson, Cambridge, 1988, 19994, texte complet avec notes et commentaire succinct), la plus récente, texte grec avec traduction et commentaire en anglais chez un éditeur allemand, vise explicitement un public plus large que celui de Bühler : M. Campbell, Moschus Europa, Hildesheim, Olms, 1991.

                                      11 Sur le genre littéraire en cause, qui s’oppose à la pratique de l’épopée telle qu’Apollonios de Rhodes l’a conçue et réalisée dans Les Argonautiques, voir K. J. Gutzwiller, Studies in the Hellenistic Epyllion, Meisenheim/Glan, Hain, 1981 ; M.M. Crump, The Epyllion From Theocritus to Ovid, (éd. orig. Blackwell, 1931), Bristol, Blackwell/Bristol Class.Pr., 1997. Voir en particulier sur l’Europe de Moschos Gutzwiller, p. 63-76, Crump, p. 67-71. Un article paru récemment en français fait le point sur la terminologie du genre et étudie le texte de Moschos avec finesse, C. Cusset, “Le jeu poétique dans l’Europé de Moschos”, BAGB 1, 2001, p. 62-82.

                                      12 Bien que cela soit fréquemment affirmé, Callimaque ne fut jamais directeur de la Bibliothèque : ce fut son élève Apollonios qui succéda à Zénodote, puis Eratosthène. Mais il joua un rôle important dans son organisation, en particulier en établissant les Pinakes, première forme de catalogue (A. W. Bulloch, “Hellenistic poetry”, The Cambridge History of Classical Literature III, The Hellenistic Period and the Empire, Cambridge, 1985, p. 9-10.

                                      13 Sur Alexandrie et sa culture cosmopolite, voir entre autres F. Chamoux, La civilisation hellénistique, Paris, Arthaud, 1983, P. Lévêque, Le monde hellénistique, 1992 (rééd. à part de la dernière partie de L’aventure grecque), p. 111-261 et Fraser, Ptolemaic Alexandria, op. cit. Le mot cosmopolite est d’origine grecque et a peut-être ses origines dans la culture alexandrine, voir sur ce point F. Létoublon, “Un cercle d’ébène sur son bras d’ivoire. La culture grecque face au métissage”, Métissages, J. M. Racault et J. C. Marimoutou edd., Université de St Denis de la Réunion, L’Harmattan, 1992, 83-97.

                                      14 Peter Kuhlmann présente un schéma du même genre sans le citer (Kuhlmann 2012, p. 476).

                                      15 Bien qu’il n’écrive pas comme lui en dialecte dorien, Moschos est Syracusain comme Théocrite. Sur le genre littéraire de l’idylle auquel ils se rattachent, voir principalement, dans un ordre chronologique, D.M. Halperin, Before Pastoral. Theocritus and the Ancient Tradition of Bucolic Poetry, New Haven, Yale U.P., 1983, K.H. Stanzel, Liebende Hirten. Theokrits Bukolik und die alexandrinische Poesie, Stuttgart, Teubner, 1995, et E. Kegel-Brinkgreve, The Echoing Woods. Bucolic and Pastoral from Theocritus to Wordsworth, Amsterdam, Gieben, 1990. Voir aussi l’introduction de J.D. Reed, Bion of Smyrna, Cambridge, CUP, 1997 ; p. 3-15, avec des considérations qui dépassent largement l’œuvre de Bion à proprement parler.

                                      16 Sur ce thème, voir les références déjà citées, en particulier Curtius pour le locus amoenus, A. Motte, Prairies et jardins de la Grèce antique, Bruxelles, 1973, pour les enlèvements de jeunes filles dans des prairies fleuries, P. Rosenmeyer pour l’imitatio.

                                      17 Sur cette tradition qui connut un grand succès dans la littérature à l’époque impériale, voir R. Webb, Ekphrasis, Imagination and Persuasion in Ancient Rhetorical Theory and Practice, Farnham, 2009. Et F. Zeitlin, “Figure : Ekphrasis”, G&R 60, 2013, p. 17-31.

                                      18 Voir une analyse détaillée de ce passage comme ekphrasis chez F. Manakidou, Beschreibung von Kunstwerken in der Hellenistischen Dichtung, Stuttgart, Teubner, 1993, p. 174-211.

                                      19 Vers 49, ποντοπόρον βοῦν (pontoporon boun).

                                      20 C. Cusset, op. cit., p. 68-69.

                                      21 Le remplacement de la chaste Artémis dans l’Odyssée par Aphrodite donne au passage de Moschos une forte teinte érotique, bien notée par Kuhlmann.

                                      22 Voir en particulier ὑποδμηθεὶς βελέεσσι

                                      23 Remarquable en particulier le rythme ternaire du vers 79

                                      24 Vers 80-84 οὐχ οἷος (oukh hoios)…

                                      25 Vers 86 ὄσσε δ᾽ὑπογλαύσεσκε καὶ ἳμερον ἀστράπεσκεν (ossé d’hupoglauseske kai himéron astrapesken).

                                      26 Kuhlmann note la dimension érotique de ce détail.

                                      27 K. Gutzwiller cite ces vers pour leur “humour léger” (A Guide to Hellenistic Literature, Malden, 2007, p. 96-97).

                                      28 Encore un signe de la culture “allusive” des Alexandrins : il s’agit à mon avis d’un remaniement érudit d’une comparaison homérique : en Il. XXI, 237, le débordement du fleuve Scamandre révolté par la violence d’Achille entraine en effet la comparaison entre le fleuve et un taureau mugissant (μεμυκὼς ἠύτε ταῦρος, mémukôs èüté tauros).

                                      29 Vers 113, le taureau sur la mer “comme un dauphin”, ἠύτε δελφίς (èüté delphis), entouré d’énormes poissons, de Néréides et de Tritons, 116-126 : on pense en particulier à la faune marine de l’Europe de Titien et de nombreuses autres œuvres d’art.

                                      30 Très mièvre, le dialogue relève du goût alexandrin. Il cherche peut-être à montrer qu’Europe est encore enfant, comme Ph. E. Legrand le suggère dans une note de son édition (1953, p. 141-142).

                                      31 Cette assimilation est banale dans la culture grecque et romaine, et s’y marque dans la langue : Létoublon, 1987 b.

                                      32 Ce désir de la terre-mère d’adoption, travestissement du désir non encore éprouvé pour le dieu-taureau, fait évidemment d’Europe un parfait sujet de psychanalyse.

                                      33 Campbell, op. cit., p. 21-23.

                                      34 L’hypothèse de Campbell, p. 23, d’une imitation de la tragédie perdue d’Eschyle, Europa / Les Cariens manque à mon sens de support philologique.

                                      35 Au sens de Jauss : non seulement les contenus appartiennent à un répertoire partagé, mais le rêve apparaît en plus comme une forme reconnue, qui oriente et contraint sa réception. Voir Hans R. Jauss, “Littérature médiévale et théorie des genres” [1970], in G. Genette et T. Todorov (éds.), Théorie des genres, p. 37-76, p. 42 : “Dans cette mesure, toute œuvre littéraire appartient à un genre, ce qui revient à affirmer purement et simplement que toute œuvre suppose l’horizon d’une attente, c’est-à-dire d’un ensemble de règles préexistant pour orienter la compréhension du lecteur (du public) et lui permettre une réception appréciative.”

                                      36 Sur les récits de rêves tels que les Grecs eux-mêmes les analysaient, il faut bien sûr renvoyer à l’Onirocritique d’Artémidore, disponible dans une traduction française commode (J.-Y. Boriaud, Artémidore. La clef des songes, Paris, Arléa, 1998), voir aussi la traduction de Festugière chez Vrin, 1972. Voir un bon aperçu sur le rêve d’un point de vue anthropologique dans R. Caillois et G. E. von Gruenebaum, Le rêve et les sociétés humaines, Paris, Gallimard, 1967 (en particulier l’article de Roger Caillois, “Prestiges et problèmes du rêve”, p. 24-46).

                                      37 E.-R. Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, Paris, Flammarion, 1977 (éd. orig. en angl. 1959, Ière éd. en français, 1965), p. 126 : “Sa manière d’aborder le problème est entièrement scientifique et non religieuse ; et l’on peut d’ailleurs se demander si, en cette matière, la science moderne l’a beaucoup dépassé.” Sur la modernité d’Aristote en ce domaine, voir aussi J. Frère, “L’aurore de la science des rêves”, Ktèma 8, 1983, p. 27-37.

                                      38 En ce sens, il s’oppose à la stylisation hellénistique habituelle, qui attribue aux héros archaïques (ainsi Hécalé ou Héraclès) des sentiments contemporains.

                                      39 L’ouvrage d’A.H.M. Kessels, Studies on the Dream in Greek Literature, Utrecht, 1979, est sous un titre un peu trompeur une bonne étude des formes et du vocabulaire du rêve chez Homère.

                                      40 Sur les “mots du rêve” en grec, voir M. Casevitz, “Les mots du rêve en grec ancien”, Ktèma 7, 1982, p. 67-72.

                                      41 E.-R. Dodds, op. cit., p. 110.

                                      42 E.-R. Dodds, op. cit., p. 112.

                                      43 Les citations de Dodds renvoient à Macrobe.

                                      44 “Une comparaison célèbre nous apprend que le rêve d’anxiété ordinaire était aussi familier à l’auteur de l’Iliade qu’à nous-mêmes : “De même que dans un rêve l’un fuit et l’autre ne peut pas le poursuivre, l’un ne peut pas remuer pour s’échapper ni l’autre pour le poursuivre, ainsi Achille ne pouvait pas rattraper Hector dans sa course, ni Hector lui échapper.” Le poète n’attribue pas de tels cauchemars à ses héros, mais ils lui sont familiers et il fait un emploi brillant de cette expérience pour exprimer la frustration.” (Dodds, op. cit., p. 111).

                                      45 Il faut citer ici quelques vers du monologue prêté à Io par Eschyle : “j’hésite, honteuse, à vous dire seulement d’où est venue la tourmente divine qui, détruisant ma forme première, s’est abattue sur moi, misérable ! Sans répit, des visions nocturnes (ὄψεις ἔννυχοι, opseis ennukhoi) visitaient ma chambre virginale et, en mots caressants, me conseillaient ainsi : “O fortunée jeune fille, pourquoi si longtemps rester vierge, quand tu pourrais avoir le plus grand des époux ? Zeus a été par toi brûlé du trait du désir, il veut avec toi jouir des dons de Cypris : garde-toi, enfant, de repousser l’hymen de Zeus ; mais pars, dirige-toi vers Lerne et sa praire herbeuse, vers les parcs à moutons et à bœufs de ton père, afin que l’œil de Zeus soit délivré de son désir !” Voilà les rêves qui toutes les nuits me pressaient, malheureuse ! jusqu’au jour où j’osai révéler à mon père quels songes hantaient mon sommeil.” (Eschyle, Prométhée Enchaîné, v. 642-657, trad. de P. Mazon, Paris, Belles Lettres, 1949). On est frappé par le parallèle autant que par les différences entre les deux textes.

                                      46 G. Bachelard, La Poétique de la rêverie, Paris, PUF, 1960, 9e éd., 1986, p. 126.

                                      47 Dodds (op. cit., p. 109) fait ici référence (note 5) à Jane Harrisson, W.H.R. Rivers, L. Lévy-Bruhl et C. Klucksohn : je ne peux pas reprendre ici sa bibliographie.

                                      48 Je pense à son Dictionnaire des mythes littéraires et à son introduction à ce volume. Pour montrer le statut de Moschos dans le développement du mythe littéraire d’Europe, voici quelques pistes : G. Schwab utilise les textes de Moschos et d’Horace réunis. Moschos a eu d’autres imitateurs : Bodo Guthmüller (D’Europe à l’Europe I, p. 156) a cité le beau poème d’Antoine de Baïf ; l’historien d’art Colin Bailey a montré de manière convaincante qu’il avait probablement influencé l’Europe Boucher de 1747. (“ “Mythologie galante” ou “l’art ingénieux” : les récits cachés dans la peinture mythologique en France au XVIIIe siècle ”, in A travers l’image. Lecture iconographique et sens de l’œuvre, études réunies par S. Deswarte-Rosa, Paris, Klincksieck, 1994, 151-163, sur ce point p. 160).

                                      49 . Dodds (op. cit., p. 109) fait ici référence (note 5) à Jane Harrisson, W.H.R. Rivers, L. Lévy-Bruhl et C. Klucksohn : je ne peux pas reprendre ici sa bibliographie.

                                      50 Je pense à son Dictionnaire des mythes littéraires et à son introduction à ce volume. Pour montrer le statut de Moschos dans le développement du mythe littéraire d’Europe, voici quelques pistes : G. Schwab utilise les textes de Moschos et d’Horace réunis. Moschos a eu d’autres imitateurs : Bodo Guthmüller (D’Europe à l’Europe I, p. 156) a cité le beau poème d’Antoine de Baïf ; l’historien d’art Colin Bailey a montré de manière convaincante qu’il avait probablement influencé l’Europe de Boucher de 1747. (“ “Mythologie galante” ou “l’art ingénieux” : les récits cachés dans la peinture mythologique en France au XVIIIe siècle ”, in A travers l’image. Lecture iconographique et sens de l’œuvre, études réunies par S. Deswarte-Rosa, Paris, Klincksieck, 1994, 151-163, sur ce point p. 160).

                                      51 M. Campbell, op. cit., p. 6 : “while the epic dramatisation of the dream may be Moschus’ own, the dream itself could be a particular rather than a general tragic borrowing ; and ecphrasis [... ] is not a that remarkable a package”.

                                      52 Vers 154-164, traduction Ph. E. Legrand.

                                      53 Voir les termes utilisés : inuicti Iouis, magnam fortunam, sectus orbis. L’expression ducere nomen, permettant de terminer le poème sur le futur prophétique ducet, n’est peut-être pas sans quelque ambiguïté, car ce verbe a le plus souvent le sens de “diriger, dominer”. Il pourrait donc faire allusion au rôle de dux d’Auguste.

                                      54 Même si Jason s’avère dans les Argonautiques un “anti-héros” par plusieurs points, l’épopée se fonde au moins au départ et en apparence sur un héroïsme masculin généralisé et même multiplié par 50, le nombre des héros qui embarquent sur Argo, avec parmi eux Héraclès, héros s’il en fut. Sur Jason comme anti-héros, voir G. Lawall, "Apollonius’s Argonautica : Jason as Anti-Hero", YCS 19, 1966, p. 119-169, et T. M. Klein, "Apollonius’ Jason : Hero and Scoundrel ?", QUCC 42, n. s. 13, 1983, p. 115-126.

                                      55 On peut évoquer l’Hécalé de Callimaque, qui subsiste en fragments seulement (A. S. Hollis, Callimachus Hecale, Oxford, 1990). Elle racontait sous forme épique l’accueil de Thésée par une paysanne âgée de l’Attique, probablement avec beaucoup d’aspects novateurs difficiles à évaluer.

                                      56 Sur la description comme histoire des objets, voir Létoublon, “Descriptions dans l’Iliade », in Quaestiones Homericae, actes du colloque de Namur, L. Isebaert et R. Lebrun éds, Louvain, Peeters, collection d’Etudes classiques, 1998, p. 163-186, et “Η περιγραφή στην Οδυσσεια η το βλέμμα του Οδυσσέα” (È périgraphè stèn Odusseia è to blemma tou Odussea) (“La description dans l’Odyssée ou le Regard d’Ulysse”, in ΟΜΗΡΙΚΑ. Από τα Πρακτικά του Συνεδρίου για την Οδύσσεια, (OMERIKA. Apo ta Praktika tou Sunedriou gia tèn Odusseia) M. Apostolopoulou éd,) Ithaca, 1998, p. 219-238. Voir aussi J. P. Crielaard, "Cultural biography or materail goods in Homer’s epics", Gaia 7, 2003, p. 49-62, et J. Grethlein, "Memory and material objects in the Iliad and Odyssey", JHS 128, p. 27-51.

                                      57 La corbeille d’Hélène est aussi en or, ce qui se justifie peut-être mieux pour des travaux de laine que pour la cueillette de bouquets dans les prairies.

                                      58 A l’exception notable d’un passage dans la Nekuia de l’Odyssée sur les illustres femmes qu’Ulysse rencontre aux Enfers (11.225-327), et du Catalogue des femmes d’Hésiode qui ne subsiste que sous forme fragmentaire. Sur les exposés généalogiques dans l’Iliade, voir Létoublon, “Défi et combat dans l’Iliade”, REG 96, 1983, p. 27-48, sur les catalogues, S. Perceau, La parole vive. Communiquer en catalogue dans l’épopée homérique, Louvain-Paris, Peeters, 2002.

                                      59 Sur le rôle des femmes chez Homère et particulièrement sur leur parole, Létoublon, “Femmes, tissage et mythologie », in Donna, mito, mitourgia, I Quaderni del Ramo d’Oro online 3, 2010, p. 18-36.

                                      60 Sur Europe dans les Dionysiaques de Nonnos, Kuhlmann 2012, op. cit., p. 485-489.

                                      Bibliographie

                                      Bachelard, Gaston, La poétique de la rêverie, Paris, Presses universitaires de France, 1986.

                                      Bailey, Colin, “‘Mythologie galante’ ou ‘l’art ingénieux’ : les récits cachés dans la peinture mythologique en France au XVIIIe siècle”, in Deswarte-Rosa, Sylvie (éd.), A travers l’image. Lecture iconographique et sens de l’œuvre, Paris, Klincksieck, 1994, p. 151‑163.

                                      Boriaud, Jean-Yves, Artémidore. La clef des songes, Paris, Arléa, 1998.

                                      Brunel, Pierre, Dictionnaire des mythes littéraires, Monaco, Éditions du Rocher, 1994.

                                      Bühler, Winfried, Die Europa des Moschos, Wiesbaden, Steiner : Hermes Einzelschriften 13, 1960.

                                      Bulloch, Anthony W., “Hellenistic Poetry”, in Patricia E. Easterling & Bernard M. W. Knox, The Cambridge History of Classical Literature, I, 4 The Hellenistic Period and the Empire. Cambridge, Cambridge University Press, 1985, p. 9‑10.

                                      Bundy, Elroy L. “The Quarrel between Kallimachos and Apollonios”, Calif. Studies in Class. Ant. 5 (1972), p. 39‑94.

                                      Burkert, Walter, Greek Religion, [1977], trad. angl. Cambridge Mass., 1985.

                                      Caillois, Roger, “Prestiges et problèmes du rêve”, in Roger Caillois et G. E. von Gruenbaum, .Le rêve et les sociétés humaines, Paris, Gallimard, 1967, p. 24‑46.

                                      Campbell, Malcolm, Moschus Europa, Hildesheim, Olms.

                                      Casevitz, Michel, “Les mots du rêve en grec ancien”, Ktèma 7 (1982), p. 67‑72.

                                      Chamoux, François, La civilisation hellénistique, Paris, Arthaud, 1983.

                                      Crielaard, Janpaul, “Cultural biography or material goods in Homer’s epics”, Gaia 7 (2003), p. 49‑62.

                                      Crump, M. Marjorie, The Epyllion From Theocritus to Ovid. [1931], 1997, Blackwell/Bristol Classical Press.

                                      Curtius, Ernst Robert. La littérature européenne et le Moyen Âge latin, [1952, Europäische Literatur und lateinisches Mittelalter], Paris, Presses universitaires de France, 1956.

                                      Cusset, Christophe, “Le jeu poétique dans l’Europé de Moschos”, Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 1 (2001), p. 62‑82.

                                      Dodds, Eric R., Les Grecs et l’irrationnel. [1951, The Greeks and the Irrational], Paris, Flammarion, 1965.

                                      Foley, John M., Companion to Ancient Epic, Malden, Blackwell Companions to the Ancient World, 2005.

                                      Fraser, Peter M., Ptolemaic Alexandria, Oxford, Clarendon Press, 1972.

                                      Frère, Jean, “L’aurore de la science des rêves”, Ktèma 8 (1983), p. 27‑37.

                                      Giangrande, Giuseppe, L’humour des Alexandrins, Amsterdam, Hakkert, 1975.

                                      Goyet, Florence, “L’épopée refondatrice”, Recueil Ouvert [En ligne]. http://ouvroir-litt-arts.u-grenoble3.fr:8080/revues/projet-epopee//revues/projet-epopee/165-l-epopee-refondatrice.

                                      Grethlein, Jonas, “Memory and material objects in the Iliad and Odyssey”, JHS 128 27‑51.

                                      Gutzwiller, Kathryn J., Studies in the Hellenistic Epyllion. Meisenheim am Glan, Anton Hain, 1981. BzkP 114.

                                      Gutzwiller, Kathryn J., A Guide to Hellenistic Literature, Malden, Blackwell, 2007.

                                      Halperin, David M., Before Pastoral, Theocritus and the Ancient Tradition of Bucolic Poetry, New Haven, Yale University Press, 1983.

                                      Hollis, Adrian S., Callimachus Hecale, Oxford, Clarendon Press, 1990.

                                      Hopkinson, Neil, A Hellenistic Anthology, Cambridge, Cambridge University Press, Cambridge Greek and Latin Classics, 1988.

                                      Jauss, Hans R., “Littérature médiévale et théorie des genres”, in Gérard Genette & Tsvetan Todorov, Théorie des genres, Paris, Seuil, 1970, p. 37‑76.

                                      Kegel-Brinkgreve, E. The Echoing Woods. Bucolic and Pastoral from Theocritus to Wordsworth, Amsterdam, Gieben, 1990.

                                      Kessels, Antonius H. M., Studies on the Dream in Greek Literature, Utrecht, Hes, 1979.

                                      Klein, Theodore M., “Callimachus, Apollonius Rhodius, and the Concept of the Big Book”, Eranos 73 (1975), 16‑25.

                                      Kuhlmann, Peter, “The Motif of the Rape of Europa : Intertextuality and Absurdity of the Myth in Epyllion and Epic Insets”, in Manuel Baumbach & Silvio Bär, Brill’s Companion to Greek and Latin Epyllion and its Reception, Leiden / Boston, Brill, 2012, p. 473‑490.

                                      Lawall, Gilbert, “Apollonius’s Argonautica : Jason as Anti-Hero”, Yale Classical Studies 19 (1966), p. 119‑169.

                                      Legrand, Philippe-Ernest, Bucoliques grecs, Paris, Les Belles Lettres, 1927. Collection des universités de France.

                                      Lefkowitz, Mary, “The Quarrel between Callimachus and Apollonius”, Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 40 (1980), p. 1‑19.

                                      Létoublon, Françoise, Fonder une cité, Grenoble, Ellug, 1987.

                                      Létoublon, Françoise, “Un cercle d’ébène sur son bras d’ivoire, La culture grecque face au métissage”, in Jean-Michel Racault et Jean-Claude Carpanin Marimoutou, Métissages, Paris / Université de Saint-Denis de la Réunion, L’Harmattan, 1992, p. 83‑97.

                                      Létoublon, Françoise, “Η περιγραφή στην Οδυσσεια η το βλέμμα του Οδυσσέα (La description dans l’Odyssée ou le Regard d’Ulysse)”, in Machi Apostolopoulou, ΟΜΗΡΙΚΑ, Από τα Πρακτικά του Συνεδρίου για την Οδύσσεια, Ithaca, Center for Odyssean Studies, 1998, p. 219‑238.

                                      Létoublon, Françoise, “Femmes, tissage et mythologie”, I Quaderni del Ramo d’Oro, Donna, mito, mitourgia 3 (2010), p. 18‑36, http://www.qro.unisi.it/

                                      Lévêque, Pierre, Le monde hellénistique, Paris, Armand Colin [1969], 1992.

                                      Manakidou, Flora. Beschreibung von Kunstwerken in der Hellenistischen Dichtung. Stuttgart, Teubner, 1993.

                                      Martin, Richard P., “Epic as Genre”, in John M. Foley, Companion to Ancient Epic, Malden, 2005, p. 9‑19.

                                      Masciadri, Virgilio. “Before the Epyllion : Concepts and Texts”, in Manuel Baumbach & Silvio Bär, Brill’s Companion to Greek and Latin Epyllion and its Reception, Leiden / Boston, Brill, 2012, p. 3-28.

                                      Motte, André, Prairies et jardins de la Grèce antique, De la religion à la philosophie, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1973.

                                      Perceau, Sylvie, La parole vive, Communiquer en catalogue dans l’épopée homérique. Louvain-Paris, Peeters, 2002.

                                      Raminella, Lidia Marzo, “Mosco imitatore di Omero”, Maia 4 (1951), p. 262‑279.

                                      Reed, Joseph D., Bion of Smyrna, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.

                                      Schmiel, Robert, “Moschus’ Europa”, CP 76 (1981), p. 261‑272.

                                      Stanzel, Karl Heinz, Liebende Hirten. Theokrits Bukolik und die alexandrinische Poesie, Stuttgart, Teubner, 1995.

                                      Tilg, Stefan, “On the Origins of the modern term ‘Epyllion’”, in Manuel Baumbach & Silvio Bär, Brill’s Companion to Greek and Latin Epyllion and its Reception. Leiden / Boston, Brill, 2012, p. 29-54.

                                      Webb, Ruth, Ekphrasis, Imagination and Persuasion in Ancient Rhetorical Theory and Practice, Farnham, Ashgate, 2009.

                                      Zeitlin, Froma I. “Figure : Ekphrasis”, Greece and Rome 60 (2013), p. 17‑31.

                                      Pour citer ce document

                                      Françoise Létoublon, «Le rêve d’Europe chez Moschos : une épopée en réduction ?», Le Recueil Ouvert [En ligne], mis à jour le : 22/09/2016, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr:8080/revues/projet-epopee//revues/projet-epopee/236-le-reve-d-europe-chez-moschos-une-epopee-en-reduction

                                      Quelques mots à propos de :  Françoise  Létoublon

                                      Françoise Létoublon est Professeur émérite de langue et Littérature grecque à l’Université Grenoble Alpes. Elle a publié Il allait, pareil à la nuit. Les verbes de mouvement en grec : supplétisme et aspect verbal (Paris 1985), Fonder une cité (Grenoble 1987, republié en ligne sur le site www.u-grenoble3.fr/ellug), Les lieux communs du roman (Leiden 1993). Elle est responsable des ouvrages collectifs La langue et les textes en grec ancien. Colloque Pierre Chantraine (Amsterdam 1993), Le ruche grecque et l’empire de Rome (Grenoble 1995), Impressions d’îles (Toulouse 1996), Hommage à Milman Parry. Le style formulaire de l’épopée homérique et la théorie de l’oralité poétique (Amsterdam 1997), et en commun avec C. Volpilhac-Auger Homère en France après la Querelle (Paris 1999), avec André Hurst La mythologie et l’Odyssée (Genève 2002), avec C. Abry et P. Hameau, Les rites de passage. De la Grèce d’Homère à notre XXIe siècle (Grenoble 2010). Elle travaille actuellement sur la linguistique grecque, Homère et la mythologie grecque et sur le roman grec (Mythological Paradigms" in The Construction of the Real and the Ideal in the Ancient Novel éd. M. Paschalis and S. Panayotakis (ANS 17, 2013), “The Magnetic Stone of Love. Greek Novel and Poetry”, et "“Respect these Breasts and Pity Me”. Greek Novel and Theater” (en collaboration avec Marco Genre), in A Companion to the Ancient Novel, ed. E. P. Cueva and Shannon P. Byrne, Malden MA).