Dossier Acta Litt&Arts : Le style Sévigné. A l'occasion de l'agrégation 2013/2014

Christine Noille

Les lettres de Sévigné sont-elles informes ? éléments pour une rhétorique de la disposition

Initialement paru dans : C. Lignereux dir., Lectures de Madame de Sévigné : lettres de l’année 1671, P.U.R, nov. 2012.

Texte intégral

1. Informité/infirmité : les contours d’un problème de forme

1.1. Rapsodies, fatras et causerie

  • 1 Nous utiliserons trois éditions des Lettres : pour les lettres de l’année 1...

  • 2 Lettre de Pauline de Simiane jointe à l’envoi des lettres de sa grand-mère,...

  • 3 A Mme de Grignan, le 15 juin 1680, éd. Raffalli, p. 293 : « Je ne réponds r...

  • 4 A Bussy-Rabutin, le 13 novembre 1687, éd. Raffalli, p. 348 : « […] je ne me...

  • 5 C’est un de termes attestés à l’époque pour désigner le composite. Voir La ...

  • 6 A Mme de Grignan, le 10 juin 1671, lettre 52, p. 213 : « Mais peut-on jamai...

1Il y a un mythe Sévigné – comme si les éditeurs et les lecteurs s’étaient passé le mot1 : c’est qu’une lettre galante et mondaine n’est pas disposée. Pas de plan préétabli, pas de structure d’ensemble, mais – et les formules sont célèbres – un « style négligé et sans liaisons2 », un « fatras de bagatelles3 », et partout une allure « à bride abattue, sans retenue et sans mesure4 ». Donc, la lettre n’est pas une composition, au sens où elle n’est pas un ensemble ordonné ; c’est un composite, un « ramas5 » de morceaux divers et souvent beaux, une enfilade de « rapsodies6 ». Nous dirons simplement (en laissant de côté tout jugement de valeur) : une collection de séquences autonomes, sans aucune mise en forme qui motive leur présence ou même soutienne leur succession.

2Car ce qui fait ici défaut dans la disposition de la lettre telle qu’elle est habituellement représentée, n’est pas uniquement un plan d’ensemble mais également un principe de transition, de rappel ou de liaison d’une partie à l’autre. Autrement dit, il est tenu pour une vérité que non seulement la lettre n’obéit pas à un modèle extérieur mais que son déroulé même opère selon un degré maximal d’imprévisibilité – à l’exception des formules de congé, où l’on s’accorde généralement à reconnaître un processus d’auto-standardisation progressive. Partout ailleurs dans le corps de la lettre, la seule règle serait donc de ne pas en avoir, de passer constamment du coq à l’âne, d’abandonner en quelque sorte toute responsabilité d’auteur dans la composition et de céder l’initiative à la plume. Où l’on voit ici comment un motif formel (sur les dispositifs d’ordonnancement et leur lacune) rejoint une thématique auctoriale bien répertoriée concernant le processus d’écriture, en l’occurrence l’allure à sauts et à gambades – dont le modèle majeur serait celui de la conversation. A la façon d’une « causerie » infinie (à Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, p. 119), l’épistolière ne se lance-t-elle pas dans la lettre sans savoir où elle va, ne la finit-elle pas souvent sans se rappeler par où elle est passée, seulement guidée par la fantaisie de sa « plume » ? C’est elle même qui nous le dit :

  • 7 A Mme de Grignan, le 30 juillet 1677, éd. Raffalli, p. 215.

« Quand je commence, je ne sais point du tout où cela ira, si ma lettre sera longue ou si elle sera courte ; j’écris tant qu’il plaît à ma plume, c’est elle qui gouverne tout : je crois que cette règle est bonne, je m’en trouve bien, et je la continuerai7. »

  • 8 A Mme de Grignan, le 11 mars 1672, éd. Duchêne, p. 457.

« Quelquefois même il arrive une singulière chose, c’est qu’oubliant ce que je vous ai mandé au commencement de ma lettre, j’y reviens encore à la fin, parce que je ne relis ma lettre qu’après qu’elle est faite […]8. »

3Donc, comme dirait Mme de Sévigné, nous avons la caution de l’auteur pour ne pas considérer comme pertinent le sujet de la dispositio, pour mettre hors jeu toute enquête un peu serrée sur la composition d’ensemble et traiter chaque morceau séparément – ici une narration, là une « radoterie » religieuse, et là des nouvelles. Voilà un texte sans ordre ni plan, un texte cousu de morceaux, un texte aléatoire – pour ne pas dire informe : au fond, pas même un texte, si tant est qu’un texte (textus) est un tissu, un écrit qui est tissé, tramé, qui est globalement mis en forme. Pas de plan, pas de forme, pas de texte : petites causes, mais grands effets.

1.2. Un texte en crise : instabilité, mouvance, malléabilité

  • 9 Selon la formule même de R. Duchêne, « Note sur le texte », Gallimard, 1972...

4Ce présupposé de textualité défaite, composite et aléatoire, a alors entraîné des problèmes massifs dans l’édition et l’histoire des lettres. Car en l’absence quasi complète de lettres autographes, toutes les éditions depuis le XVIIIe siècle ont dû fabriquer le texte de chaque lettre – ont dû « essayer d’établir l’autorité9 » de la textualité qu’elles donnaient à lire. La conséquence la plus massive en est qu’avec ce que nous sommes habitués à appeler les « lettres de Mme de Sévigné », nous sommes en présence d’un texte qui depuis sa première réception n’a jamais été intangible, a constamment été retouché, n’a pas cessé de varier.

  • 10 Voir la mise au point capitalissime de Roger Duchêne dans sa « Note sur le...

5Entre la source originelle généralement forclose et l’imprimé tel qu’il est aujourd’hui donné à lire, se sont en effet interposées au moins trois séries d’interventions lourdes qui toutes ont travaillé à composer un tissage de lettres et à arranger chaque lettre en texte : les interventions des descendants directs (consignes données aux copistes concernant les passages à conserver, à modifier, à censurer) ; les interventions des premiers éditeurs (travail de datation des morceaux, c’est-à-dire de fixation des millésimes, presque jamais notés par Mme de Sévigné : et donc travail d’ordonnancement des séries ; travail de réfection et de recomposition à l’intérieur des lettres de façon à mettre par exemple ensemble les séquences sur le même sujet, comme en témoigne la comparaison avec les rares autographes conservés ; travail généralisé de modification lexicale et syntaxique, autrement dit de récriture10).

  • 11 Nous mettons les termes de restitution et de correction entre guillemets, ...

  • 12 Tout cela est explicité par R. Duchêne lui-même dans sa « Note sur le text...

6Troisième série d’interventions enfin, celles de l’éditeur qui a établi le texte qui fait pour nous aujourd’hui référence, Roger Duchêne, lequel à la façon de Viollet-le-Duc, a produit à son tour une troisième couche extrêmement complexe de ce qu’il présente volontiers comme une « restitution » philologique (tantôt suivant telle copie ou telle édition, et tantôt « corrigeant11 ») – tout en optant en même temps ( !) pour une modernisation systématique de l’orthographe, pour une correction de tout ce qu’il a jugé être des « fautes » d’orthographe, pour des « corrections » de détail concernant le vocabulaire, plus encore pour une réfection intégrale de la ponctuation (remplacement des virgules, omniprésentes dans la graphie sévignéenne, par toute la gamme des signes de ponctuation forte en français contemporain, points, points-virgules, etc.) et, sommet de l’intervention, pour l’introduction généralisée de paragraphes (retours à la ligne et alinéas) là où la lettre sévignéenne est habituellement composée d’un seul bloc12.

7Que dire de plus sinon qu’entre les lettres recomposées, les morceaux censurés, la ponctuation changée et le paragraphage surajouté, le terrain textuel semble définitivement ruiné pour qui voudrait s’intéresser malgré tout à la forme d’une lettre. Ou comme le dit sans ambages l’éditeur des Lettres dans la collection « La Pléiade », lorsqu’il dresse le bilan de ses vérifications sur les rares cas où l’autographe lui est parvenu,

  • 13 R. Duchêne, « Note sur le texte », op. cit., p. 812.

« L’éditeur de Mme de Sévigné se trouve en fin de compte dans une situation embarrassante. Il doit constater que l’absence de transitions étant habituelle dans les lettres, il lui aurait été impossible de deviner l’existence de suppressions, s’il n’avait pas connu l’autographe. Il ne peut donc jamais garantir que le texte qu’il publie est complet […]. En outre, comme aucune de celles-ci [i.e. les sources intermédiaires, copies et imprimés] n’est fidèle, il sait aussi que son texte sera nécessairement imparfait13. »

1.3. Ce que décrire un plan veut dire

8Reste qu’il existe un certain nombre d’autographes, six pour l’année 1671 – ce qui représente un corpus suffisant pour qui voudrait malgré tout raisonner un peu plus avant sur ces questions de structuration à partir d’un corpus un peu moins précaire, un corpus autorisé du point de vue auctorial :

- la lettre 25 en entier (A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, p. 101) ;

- la lettre 29, en entier en ce qui concerne le premier ensemble rédigé, en partie pour le troisième (A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, p. 119) ;

- la lettre 54 en entier (A d’Hacqueville, le 17 juin 1671, p. 214) ;

- la lettre 55 en entier (A Mme de Grignan, le 21 juin 1671, p. 216) ;

- la lettre 95 dans sa dernière partie adressée spécifiquement à M. de Grignan et non datée mais raccrochée à la lettre du 4 novembre 1671, adressée à Mme de Grignan (p. 349) ;

- la lettre 103 en entier (A Guitaut, le 2 décembre 1671, p. 363).

9Si on laisse de côté les trois billets plus brefs adressés à des intermédiaires ou à Grignan, cela fait pour 1671 trois ensembles intégraux un peu longs adressés tels quels à Mme de Grignan (les lettres 25 et 55, le premier morceau de la lettre 29). Avons-nous alors le droit de leur poser la question de leur dispositio ? Ferions-nous un contresens si nous nous lancions dans le relevé de dispositifs potentiellement embrayeurs de structuration dont on aurait fait l’expérience à la lecture (en-dehors du paragraphage dont on sait qu’il n’est pas « d’époque ») ? Ou pour le dire en termes d’exercice scolaire, est-il légitime (et pertinent) de décrire le plan d’une lettre autrement que sous l’angle d’une liste ouverte et aléatoire, d’une collection de séquences autonomes (étant entendu que dans cette optique, la liste n’est pas analysable en tant qu’effet de structuration, mais est tenue en quelque sorte pour une donnée immédiate et non travaillée, ce qu’on pourrait appeler le degré zéro de la structuration) ?

10Ce qui apparaît avec évidence ici, c’est que quelque chose d’aussi peu risqué et d’aussi habituel que la description d’un texte, de sa forme, de sa structure, engage de fait tout un système de lecture qui conforte ou hypothèque par avance les gestes techniques qu’une telle analyse met en œuvre. Mme de Sévigné ne planifie pas ce qu’elle va dire, ses premiers lecteurs ont (sans doute) volontiers pratiqué une lecture à la découpe (en discontinu), ses éditeurs ont géré à leur façon la discontinuité en recomposant le patchwork des envois : voilà qui suffit dans nos habitudes critiques à bloquer l’idée même d’une dispositio d’ensemble originale, et avec elle, l’idée d’une forme spécifique du texte sévignéen.

11La première tâche sera donc pour nous de remotiver la thèse d’une véritable composition épistolière, avant de proposer quelques outils pour la décrire.

2. Lisibilité de la lettre et gestion de l’étendue textuelle

12Que Mme de Sévigné se soucie - au plus haut point – de la composition des lettres, tout un faisceau de déclarations vient l’accréditer.

2.1. Lire pour le plaisir (de lire)

13Première série d’éléments à verser au dossier, tous les éloges qu’elle adresse aux lettres de sa fille et tous ceux que ses correspondants lui adressent et que l’on devine dans ses réponses. Tous redisent une même chose, le plaisir de la lecture, qui n’est pas attaché à tel morceau de la lettre en particulier, mais qui est bien celui d’une lecture en continu, d’une lecture in extenso. Déclinaison positive du motif, le correspondant proteste d’une lecture de toute la lettre, d’un seul trait :

  • 14 A Mme de Grignan, le 1er avril 1671, lettre 30, p. 130.

« Pour moi, je les aime [i.e. vos lettres] jusqu’à la folie. Je les lis et les relis. Elles me réjouissent le cœur, elles me font pleurer. Elles sont écrites à ma fantaisie14. »

  • 15 La Rochefoucauld, à Mme de Sévigné, le 09 février 1673, donné dans l’éd. R...

« Vous ne sauriez croire le plaisir que vous m’avez fait de m’envoyer la plus agréable lettre qui ait jamais été écrite ; elle a été lue et admirée comme vous le pouvez souhaiter […]15. »

14Déclinaison négative du même motif, l’épistolière proteste d’une écriture illisible, qui fait qu’on ne pourra pas lire la lettre jusqu’au bout :

  • 16 A Mme de Grignan, le 15 juin 1680, éd. Raffalli, p. 293.

« Je ne réponds rien à ce que vous dites de mes lettres, ma bonne ; je suis ravie qu’elles vous plaisent ; mais si vous ne me le disiez, je ne les croirais pas supportables. Je n’ai jamais le courage de les lire toutes entières […]16. »

  • 17 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 504.

« Ma bonne, quelle espèce de lettre est-ce ici ? Je pense que je suis folle. A quoi peut servir une si grande narration17 ? »

  • 18 A Mme de Grignan, le 10 juin.1671, lettre 52, p. 213.

« Mais peut-on jamais être plus insensée que je le suis en vous écrivant à l’infini toutes ces rapsodies ? Ma chère enfant, je vous demande excuse à la mode du pays18. »

15Autre déclinaison, collaborative, dudit motif, l’épistolière met un terme à ce qui, sinon, deviendrait insupportable :

  • 19 A Mme de Grignan, le 1er avril 1671, lettre 30, p. 130-131

« Il n’y a pas de raison à toutes les louanges que vous me donnez. Il n’y en a point aussi à la longueur de cette lettre ; il faut la finir, et mettre des bornes à ce qui n’en aurait point, si je me croyais. Adieu […]19. »

  • 20 A Mme de Grignan, le 09 mars 1672, éd. Duchêne, p. 456.

« J’écris sans mesure ; encore faut-il finir20. »

16Comme on le voit, le motif est ici duel : il engage non seulement le plaisir qu’il y a à lire la lettre d’un trait, mais la jouissance que peut procurer précisément sa longueur si elle est maîtrisée. Étendue de l’écriture et tenue de l’écriture : voilà bien qui caractérise l’expérience lectoriale d’un plaisir du texte, que l’on peut à bon droit nommer une expérience de la lisibilité.

2.2. Le calcul de la lisibilité

17On trouve alors toute une série d’éléments allant dans le sens d’un travail considérable de la lisibilité. Ce sont d’abord des indications sur la composition matérielle des lettres. Mme de Sévigné revient à plusieurs reprises sur les raisons des lettres que nous pouvons nommer à rallonges, marquées par des reprises d’écriture avec mention inaugurale d’un changement de jour (ou de moment dans la journée) :

  • 21 A Mme de Grignan, le 11 mars 1672, éd. Duchêne, p. 457.

« J’ai entrepris de vous écrire aujourd’hui la plus petite lettre du monde ; nous verrons. Ce qui rend celles du mercredi un peu infinies, c’est que je reçois le lundi une de vos lettres ; j’y fais un commencement de réponse à la chaude. Le mardi, s’il y a quelque affaire ou quelque nouvelle, je reprends ma lettre et je vous mande ce que j’en sais. Le mercredi, je reçois encore une lettre de vous ; j’y fais réponse, et je finis par là. Vous voyez bien que cela compose un volume21. »

18La lettre à rallonges est plus exactement une lettre à recommencements multiples, avec présence d’une formule de congé dans le morceau censé être écrit juste avant la fermeture du « paquet » (le plus souvent, le dernier morceau, parfois l’avant-dernier).

  • 22 Voir la lettre du 30 août 1671 (A Mme de Grignan, lettre 76, p. 292) : « V...

  • 23 Nous laissons ici de côté un autre découpage matériel aisé à visualiser pa...

19Notons au passage que Mme de Sévigné utilise pour sa description un lexique hérité des imprimés : elle parle ici de la lettre à recommencements multiples comme d’un « volume », ailleurs des motifs récurrents à l’incipit des lettres comme de « chapitres » habituels – le chapitre sur le temps qu’il fait, le chapitre sur les aléas postaux22. Que les termes métaphoriques utilisés relèvent de la reliure (agencement par liasse, volume) ou du chapitrage (répartition par ensembles à la fois délimités et continués), il n’en reste pas moins que le lexique de la structuration permet à Mme de Sévigné de guider le destinataire dans le massif de l’écriture. Autant dire que la gestion de la lisibilité s’effectue d’abord par l’introduction de repères matériels (nouvelle datation23) et sémantiques (insertion d’énoncés décrivant comment est matériellement composée la lettre) dans le massif sans paragraphage et le plus souvent sans ponctuation forte de la lettre manuscrite.

20Une autre sorte de repères graphiques semble avoir été utilisée par l’épistolière, l’habitude de « raies », de traits de plume ressemblant à des virgules, pour souligner des points importants, pour mettre en relief tel développement :

  • 24 A Mme de Grignan, le 3 janvier 1689, éd. Raffalli, p. 359.

« Il est vrai que j’aime mes petites raies : elles donnent de l’attention ; elles font faire des réflexions, des réponses ; ce sont quelquefois des épigrammes et des satires ; enfin on en fait ce qu’on veut24. »

21Ce qui apparaît ici, c’est que ce que Roger Duchêne décrit comme une saturation de l’espace graphique par des « virgules » obéit moins à un principe de ponctuation grammaticale qu’à un principe de scansion rhétorique : capter l’attention, faciliter la compréhension, suggérer des mouvements d’humeur. On aura reconnu les trois buts traditionnels de la rhétorique (conciliare, docere, movere) : on notera que ce sont également en ces termes que sont habituellement énoncées deux des trois visées de l’exorde (se concilier l’attentio et la docilitas de l’auditoire, la troisième visée étant de se concilier un pathos spécifique, la benevolentia) – l’exorde dont la raison d’être est précisément d’aménager les conditions d’une bonne réception, de travailler en amont à la lisibilité de ce qui suit.

22Or, et c’est là un autre élément à apporter au souci de la lisibilité, Mme de Sévigné ne cesse de parsemer sa correspondance de formulations destinées à préparer stratégiquement le destinataire à une lecture favorable, ce que l’on pourrait donc nommer très strictement des dispositifs exordiaux de captatio : tout un art de se concilier les bonnes dispositions de l’autre, en particulier par insinuatio, dans les cas où menace le risque de rejet, de malentendu ou d’insupportation. Ce serait là l’objet d’une autre étude que d’étudier toutes les ressources exordiales dans l’écriture sévignéenne qui sont destinées à lever l’hypothèque d’une mésentente ; et nous nous contenterons d’une seule illustration, célébrissime, où l’insinuatio mêle captatio benevolentiae et disculpatio de façon à ramener dans de bons sentiments à son égard une destinataire qui eût pu être froissée :

  • 25 Début de la lettre d’apparat, en prosimètre, adressée à la Grande Mademois...

« Ô belle et charmante princesse / vos adorables qualités / […] font […] / que toujours l’on voudrait se trouver près de vous […]. C’est donc avec justice, Mademoiselle, que Votre Altesse Royale fut persuadée que j’aurais bien voulu être du nombre de celles […] qui se trouvèrent sur son passage, en allant à Forges […]25. »

23Bref, la lisibilité de la lettre est un enjeu – social autant que privé – tout à fait essentiel et Mme de Sévigné ne néglige ni l’art de l’exorde, ni les ressources de la graphie, ni la description de la façon dont la lettre est matériellement composée, pour négocier au mieux la lisibilité de ses écrits. C’est alors précisément dans ce cadre que le soin apporté aux questions de disposition et d’étendue prend toute son importance.

2.3. Qu’on ne peut aimer les longues lettres…

24Dernière série d’éléments venant en effet corroborer le souci apporté à la composition de la lettre comme tout, Mme de Sévigné développe un ensemble d’arguments, extrêmement cohérents, autour du motif de la lisibilité d’une grande lettre. Tout commence avec un (bon ?) mot, un peu malheureux, qu’aurait tenu le gendre, peut-être même avant le mariage : les longues lettres l’assomment, très littéralement… Mme de Sévigné n’arrêtera pas de le seriner dans les années 1670-1672, à M. de Grignan lui-même :

  • 26 A M. de Grignan, le 16 janvier 1671, lettre 7, p. 51.

25« Adieu, mon très cher Comte, je vous tue par la longueur de mes lettres […]26. »

A sa fille, surtout :

  • 27 A Mme de Grignan, le 12 avril 1671, lettre 35, p. 145.

« Si M. de Grignan, qui dit qu’on ne peut aimer les longues lettres, avait jamais eu cette pensée quand il recevait les vôtres, je présenterais requête pour vous séparer, et j’irais vous ôter à lui, au lieu d’aller en Bretagne27. »

  • 28 A Mme de Grignan, le 1er avril 1671, lettre 31, p. 130.

« M. de Grignan est plaisant de croire qu’on ne les lit qu’avec peine [i.e. vos lettres] ; il se fait tort. Veut-il que nous croyions qu’il n’a pas toujours lu les vôtres avec transport ? Si cela n’était pas, il en était bien indigne28. »

26Et encore, le 30 mars 1672 :

  • 29 A Mme de Grignan, le 30 mars 1672, éd. Duchêne, p. 464.

« Mais ce pauvre Grignan a bien affaire d’avoir la complaisance pour vous de lire de tels volumes [i.e. mes lettres]. Je me souviens toujours de l’avoir vu admirer qu’on pût lire de longues lettres ; il a bien changé d’avis29. »

27Variation aimable sur le même sujet, le risque de fatigue qu’encourt Mme de Grignan à la lecture d’une lettre « infinie » :

  • 30 A Mme de Grignan, le 03 avril 1671, lettre 31, p. 132.

« Je fermerai ma lettre ce soir, mais en vérité je ne veux pas la faire longue ; vous me paraissez accablée30. »

  • 31 Ibid., p. 133.

« Adieu, ma très aimable enfant ; je ne veux point vous fatiguer, il y a raison partout31. »

  • 32 A Mme de Grignan, le 07 juin 1671, lettre 51, p. 205.

« Si vous n’êtes fatiguée de ce récit, vous avez une bonne santé ; je fais vœu de n’en faire jamais un si long32. »

  • 33 A Mme de Grignan, le 28 juin 1671, lettre 57, p. 230.

« Voici une lettre d’une telle longueur que je vous pardonne de ne la point achever ; je le comprendrai plus aisément que de demeurer au septième tome de Cassandre et de Cléopâtre. Je vous embrasse très tendrement. M. de Grignan est bien loin de comprendre qu’on puisse lire des lettre de cette longueur ; mais, tout de bon, les lisez-vous en un jour33 ? »

28Broderie railleuse, donc, sur un motif cependant fort clair, à savoir que le plaisir des grandes lettres est lié à leur lisibilité paradoxale, en ce que leur longueur n’y est pas synonyme de lourdeur, en ce que leur étendue n’entrave pas leur tenue, mieux, en ce qu’elle en augmente l’agrément :

  • 34 A Mme de Grignan, le 30 mars 1672, éd. Duchêne, p. 464.

« Enfin, ma chère fille, vous aimez mes lettres ; vous voulez qu’elles soient grandes, et vous me flattez de la pensée que vous les aimez moins quand elles sont petites34. »

29Et on en arrive ici à cette idée-force : l’extension de la lettre est une donnée extrêmement négociée, sous surveillance, espérée, risquée, félicitée. Autrement dit, un enjeu esthétique majeur de cette correspondance – outre les habituelles fonctions d’information, de maintien du contact, d’expression et d’émotion – est bien la réussite de la lettre comme tout, comme un ensemble qui vaut à la fois par son extension et par sa tenue, par le tour de force de sa longueur. Au cœur du dispositif épistolaire sévignéen, il y a bel et bien une expérience de la dispositio, l’expérimentation de leur composition d’ensemble, de leur travail de mise en forme.

  • 35 A Mme de Grignan, le 12 avril 1671, lettre 35, p. 145.

« N’allez pas prendre patron sur mes lettres […]35. »

30La lettre sévignéenne vaut donc comme « patron », comme modèle structuré, soit. Mais comment décrire alors la forme de ce texte, si les canevas institués ne servent pas de relais, si les stratégies répertoriées d’arrangement sont révoquées ? Où l’on voit que la lettre sévignéenne nous force à expliciter et peut-être à enrichir nos façons de parler du tissage textuel.

3. Rhétorique (lectoriale) de la disposition

3.1. Une théorie de la mise en forme

  • 36 Voir, pour le genre de la recommandation, le début de la lettre 25, dont o...

31Que savons-nous exactement en matière de rhétorique de la disposition? Peu de choses, au fond, sinon que l’art ancien de la dispositio semble consacré à la description de blocs monolithiques inter-agissants, censés représenter toutes les parties possibles d’un discours (l’exorde, la proposition, la narration, la réfutation, la confirmation, la péroraison) ; sinon, également, que la tradition des secrétaires rassemble des canevas-type pour chacune des grandes occasions d’écrire (lettres de félicitations, de remerciements, de compliments, de sollicitation, de recommandation…) : tout un arsenal éminemment technique, certes, mais qui semble sans prise pour parler du tissage sévignéen, émancipé de tous les modèles architecturés – fût-ce au moment même où il pourrait les reprendre, quand par exemple la lettre annonce un but rhétorique répertorié, tel que recommander un tiers auprès de Mme de Grignan ou se justifier du renvoi d’un domestique recommandé par un tiers36.

32Avançons d’un pas : ainsi présentées, ces techniques dispositionnelles peuvent être tenues pour des arts à destination auctoriale, des préceptes pour les auteurs, pour leur permettre d’inscrire une forme, une disposition, dans un texte. Et il en va des règles pour bien disposer comme de n’importe quel autre art d’écrire, rien ne vient garantir que l’auteure Sévigné ait acquis un quelconque savoir spéculatif et pratique en matière de rhétorique du discours. La compétence rhétoricienne de Mme de Sévigné est assurément un sujet d’étude à part entière, mais qui nous entraînerait assez loin de la description du plan des lettres, d’abord parce que cela supposerait un relevé exhaustif des références rhétoriques dans ses lettres, et ensuite parce qu’on aboutirait assez vite à la conclusion que nous possédons déjà, à savoir que l’écriture sévignéenne de la lettre échappe généralement aux modèles institués des lettres-type et aux règles abstraites de la disposition discursive.

33En revanche, nous pouvons avec beaucoup plus de fruit déplacer la question de la disposition, de l’écriture vers la lecture, de la maîtrise technique d’un plan vers l’expérimentation d’une tenue et d’une forme d’ensemble de la lettre. Car la lisibilité est d’abord une expérience (et un jugement) de lecteurs, une expérience à la fois perceptive, affective et cognitive de la forme que prend le texte au fur et à mesure de sa lecture. Et d’une certaine façon, les contemporains de Mme de Sévigné ont précisément attesté pour nous de cette pratique lectoriale, eux qui ont expérimenté combien l’extension de la lettre sévignéenne n’était synonyme ni de défection du texte ni d’un quelconque déficit d’intelligibilité – de même que Mme de Sévigné (re)lectrice de ces lettres n’a cessé de témoigner de son expérience inquiète de la forme prise par l’étendue de sa lettre.

34Où voulons-nous en venir ? A ceci exactement : qu’en se situant du côté de l’expérience lectoriale, la perception d’une forme (d’une structure) s’ancre (par définition) dans le repérage de dispositifs embrayeurs de structuration sémantique, opérateurs de la mise en forme du sens du texte. Ou pour le dire autrement, le repérage d’une forme du texte va dépendre de la compétence du lecteur à repérer non seulement des indices de mise en forme inscrits (plus ou moins discrètement ici) par l’auteur mais également à motiver des éléments textuels comme embrayeurs (indicateurs) de forme, à investir certains dispositifs textuels d’un fonctionnement structurant.

35Bien évidemment, auteur, éditeurs et lecteurs sont tous ici dans la même position : des lecteurs tentant de tenir l’hypothèse d’une textualité tissée, autrement dit des opérateurs de structuration – en ce que la perception d’une forme textuelle (d’une structure) sera ici considérée comme une activité de structuration du perçu, du texte lu. Bien évidemment aussi, chaque lecteur pourra activer (actualiser) une forme du texte différente, en investissant tel embrayeur dispositionnel et en en ignorant tel autre. Mais dans la perspective (qui est la nôtre) d’une étude méthodique des ressorts structurels de la lettre sévignéenne, il importera ici de se doter d’une description précise et un peu ordonnée de toutes les options possibles de mise en forme, de tous les dispositifs possibles embrayeurs de structuration – car c’est bien là ce qu’on est en droit d’attendre d’une rhétorique (lectoriale) de la disposition.

3.2. La forme du texte : trois gestions possibles de la dispositio

36Étudier la forme d’une lettre suppose d’abord une stabilité consensuelle (une autorité) de la textualité littérale : aussi nous focaliserons-nous sur les lettres autographes de l’année 1671 que nous avons répertoriées un peu plus haut, quittes à conforter nos hypothèses par le recours à un corpus plus large. Qu’en est-il donc des dispositifs possibles embrayeurs de structuration dans les lettres 25, 29 (pour le premier ensemble, en date du 24 mars 1671), 54, 55 et 103 ?

  • 37 Ainsi, pour la lettre 29 (A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, p. 119 sq.), ...

37Rappelons tout d’abord que la textualité matérielle se heurte à une absence de paragraphage à l’intérieur de chaque ensemble qui suit une date ainsi que de ponctuation autre que les « raies ». Ce qui revient à dire que Mme de Sévigné n’a pas séquencé en blocs distincts les grandes masses de chacun de ses textes rangés sous une datation propre, ni en sous-ensembles phrastiques le fil de son écriture37. D’emblée, les seuls indicateurs de structuration seront donc des indicateurs purement sémantiques. Ainsi reformulée, la question devient : quelles expressions et quels motifs peuvent fonctionner comme opérateurs de structuration ? Et encore : quel type de structuration mettent-ils en œuvre ?

  • 38 Voir par exemple, en contexte certes dénégatif, la proposition suivante de...

  • 39 Voir une lettre hâtive de Madame de la Fayette envoyée à Mme de Sévigné, a...

38Premier fait, très simple : on peut se donner comme référent minimal de structuration de la lettre, un formatage importé (passe-partout) que nous considérerons en quelque sorte comme le degré zéro du travail de formatage, l’énumération pure et simple des nouvelles (nouvelles de soi, nouvelles du monde : domestiques, proches, lointains). Ce formatage vise à remplir en quelque sorte un cahier des charges implicite entre les destinataires38 : et il correspond de fait à un morcellement complet de la lettre, parfois accompagné d’un ordonnancement minimal des nouvelles (du plus important au moins important, du proche au lointain, etc…). Il produit généralement une lettre en forme de liste, chaque item commençant par la mention de la personne dont il va être question39 et se poursuivant sur un énoncé propositionnel sommaire (propositions brèves et le plus souvent juxtaposées).

39Disons qu’il s’agit là pour nous d’un formatage minimal en ce que la succession n’est réglée ni par un principe d’ordonnancement, ni par un principe de transition ; redisons aussi que l’art de Mme de Sévigné, pour ses contemporains comme pour elle-même, consiste précisément (dans le cas des lettres de nouvelles) à étendre et distendre la liste, tout en introduisant des dispositifs multiples qui permettent au lecteur de donner forme au texte de la lettre. Ou comme elle le dit à Bussy-Rabutin en 1675,

  • 40 A Bussy-Rabutin, le 06 août 1675, éd. Raffalli, p. 166.

« Vous me demandez où je suis, comment je me porte, et à quoi je m’amuse. Je suis à Paris, je me porte bien, et je m’amuse à des bagatelles. Mais ce style est un peu laconique, je veux l’étendre40. »

  • 41 Nous nous appuyons ici sur les travaux que nous menons dans le cadre de l’...

40Je veux l’étendre : certes, mais comment ? comment passe-t-on de l’effet de liste aléatoire à une lettre tissée, que l’on éprouve comme un ensemble textuel, et non comme une succession de micro-textes indépendants, interchangeables, supprimables, déplaçables ? Nous nous permettons de proposer ici quelques hypothèses méthodologiques – en partant des leçons de l’ancienne rhétorique pédagogique, non seulement celle des techniques de dispositio argumentative, mais aussi celle de la divisio (l’art de séquencer un texte en unités remarquables) et celle des modèles de discours et de lettres (les répertoires de canevas-type)41.

41Car l’ancienne rhétorique de la disposition est loin d’être réductible à des recettes de plans prêts à l’emploi pour l’imitateur zélé : elle enseigne d’abord à lire les textes (ceux de Cicéron, Virgile, Tite-Live…), à remarquer ce qu’il y a en eux de remarquable (histoire de les mémoriser), et pour cela à analyser leur composition, en mettant au centre de l’analyse la description du plan d’ensemble, ce qu’elle nomme synopsis, argument, archétype… Si dans l’écriture la dispositio n’est qu’une des parties de l’art oratoire (avec l’inventio, l’elocutio, la memoria et l’actio), en revanche dans l’ancienne pédagogie de la lecture, la dispositio – l’art de mettre en forme le texte, l’art de repérer les dispositifs remarquables, opérateurs de structuration –, est absolument centrale.

42Et plus précisément, l’archéologie des gestes dispositionnels mobilisés par les différentes pratiques de lecture savante dans l’ancienne rhétorique invite à distinguer trois grandes gestions distinctes de la dispositio :

- l’arrangement des parties (penser des hiérarchies, des réseaux, bref, des modélisations d’ensemble) : il s’agit là d’une mise en forme par ordonnancement des séquences syntagmatiques en canevas possibles ;

- la transition (subordonner la disposition à la dynamique du syntagme, par un travail duel, de la liaison mais également du rythme, de la scansion) : il s’agit là d’une mise en forme par organisation du processus textuel dans le temps ;

- la division (opérer des délimitations en distinguant des parties dans le texte, en apprenant à séquencer le flux textuel) : il s’agit là d’une mise en forme par autonomisation et identification des séquences textuelles.

43Qu’en est-il alors des dispositifs de mise en forme dans le texte sévignéen ? Disons pour simplifier qu’il existe assurément des dispositifs de cohésion, d’ordonnancement global ; mais l’essentiel de la structuration tient au travail de la liaison et de la scansion, autrement dit au rythme, qui littéralement porte le déroulé de la lettre, la structure dans le temps et l’empêche de sombrer dans le diffus et le confus. Enfin, l’art sévignéen du rythme est à ce point prégnant qu’il subordonne et intègre à lui les dispositifs de délimitation de chacune des séquences.

44Reste donc pour nous à apporter quelques éclaircissements et à illustrer le propos.

4. Les dispositifs d’ordonnancement des séquences autonomes

45Commençons par tordre le coup à l’idée d’une correspondance placée sous le signe du « fatras » et du « ramas ».

46Il existe d’une part un certain nombre de lettres qui ne « ramassent » pas plusieurs sujets, mais sont bel et bien « monothématiques », en particulier les lettres envoyées à d’autres qu’à Mme de Grignan. Dans notre corpus autographe, c’est le cas des lettres 54 (à d’Hacqueville) et 103 (à Guitaut) ; ailleurs on peut citer la série des lettres à Coulanges sur le mariage échoué de la Grande Mademoiselle (lettres 1, 2, 5 et 6) ainsi que, entre autres, la lettre dite des foins (lettre 65, peut-être apocryphe). Or ces lettres monothématiques sont bel et bien arrangées, mises en forme (et pour certaines au plus haut point : songeons à la mise en forme d’apparat d’une lettre qui a précédé de quelques années notre corpus, la lettre envoyée à la grande Mademoiselle le 30 octobre 1656). Ce qui revient à dire que ces lettres n’étant pas des billets (c’est-à-dire des énoncés du thème en peu de mots), elles ont elles aussi négocié une extension structurée de l’écriture, selon des ressorts que l’on retrouve au demeurant à l’œuvre dans l’art de développer chacun des « sujets » qui composent les lettres pluri-thématiques. Et on reviendra un peu plus loin sur la façon dont l’extension interne d’un point est gérée, que ce point soit unique ou soit suivi d’autres points.

47Mais en ce qui concerne les lettres qui correspondent le mieux à l’image de variété et de fantaisie sans entraves telle qu’elle a été construite autour de la correspondance galante, à savoir les lettres pluri-thématiques, il est tout à fait possible de trouver dans leur structure des principes de rangement des séquences les unes après les autres comme il est également possible d’établir entre les séquences des réseaux, de mettre en relation et en écho un certain nombre de séquences entre elles. Nous sommes donc ici en présence de ce que nous avons appelé des dispositifs d’ordonnancement, certes généralement discrets, qu’il s’agisse de dispositifs de rangement selon un plan préétabli ou de dispositifs d’association souple et de récurrence entre séquences.

4.1. Possibilité d’un rangement préétabli des séquences

  • 42 Le terme est souvent employé par Mme de Sévigné. Voir par exemple ce jeu d...

48Tout d’abord, il s’avère très imprudent de partir sur l’idée qu’il n’y a jamais de plan préétabli dans le cas de la lettre pluri-thématique et que la plume de la Marquise ne se soucie absolument pas de savoir où elle ira. Il existe un formatage très simple, importé du contexte dans le texte et donnant à éprouvant l’ordonnancement du texte autrement que selon une succession purement aléatoire : la réponse point à point et tour à tour. En effet, dans ce cas-là, le déroulement de la réponse suit en écho le déroulement de la lettre reçue et accentue généralement l’effet de discontinuité, en se focalisant sur quelques points (qui tous commencent par la mention de l’appréciation qu’ils engendrent chez la lectrice) et en s’émancipant des possibles effets de liaison et de subordination que la lettre reçue pouvait contenir. La lettre autographe 55 (A Mme de Grignan, le 21 juin 1671) en est une illustration claire. On trouve ainsi, après un développement initial sur les retards postaux (que R. Duchêne diffracte en deux paragraphes), les amorces suivantes pour introduire chacun des points en « réplique42 »:

  • 43 A Mme de Grignan, lettre 55, p. 217-218.

« Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la Fête-Dieu […]. Je suis encore plus contente du reste de vos lettres. Enfin, ma pauvre bonne, vous êtes belle […]. C’est une belle chose, ce me semble, que d’avoir fait brûler les tours blonds et retailler les mouchoirs […]. J’ai vu avec beaucoup de plaisir ce que vous écrivez à notre abbé […]. J’avais fort envie de savoir tel temps vous aviez en votre Provence, et comme vous vous accommodiez des punaises […]43. »

49Si la structure en réponse soutient ainsi le développement d’une partie de la lettre, ce n’en reste pas moins un principe de structuration à la fois extérieur (sans motivation sémantique interne), et surtout local, parcellaire, le plus souvent convoqué à l’initiale de la lettre, avant que celle-ci ne se lance dans la liste des nouvelles propres et travaille à leur développement en mobilisant d’autres dispositifs sémantiques opérateurs de forme. C’est ainsi que dans la lettre 55, nous trouvons, enchaîné à la citation ci-dessus, le raccord suivant :

  • 44 Ibid., p. 218

« […] J’avais fort envie de savoir tel temps vous aviez en votre Provence, et comme vous vous accommodiez des punaises. Vous m’apprenez ce que j’avais dessein de vous demander. Pour nous, depuis trois semaines, nous avons eu des pluies continuelles […]. […] Nous avons ici beaucoup d’affaires […]. Nous lisons fort ici […]44. »

50Deux espaces textuels se côtoient ainsi, celui de la réponse point à point et celui des nouvelles listées. Ajoutons juste que le passage de l’un à l’autre, tel que nous l’avons sous nos yeux, nous permet d’ores et déjà d’introduire concrètement quelques autres dispositifs de structuration, en l’occurrence des procédés d’enchaînement. Très clairement en effet, nous pouvons noter que le motif du temps permet un premier enchaînement entre là-bas et « ici », entre « vous » et « nous », et qu’à leur tour, « nous » et « ici » vont fonctionner comme rappel et permettre, par la sorte de refrain stylistique qu’ils introduisent, de faire liaison entre diverses nouvelles, le temps, les affaires, les divertissements.

4.2. Cadrage d’ensemble : possibilité de séquences d’ouverture et de clôture

51Autre déclinaison, plus souple, de passages ritualisés à des endroits précis dans le développement de la lettre, les motifs que Mme de Sévigné nomment ses « chapitres » et qui viennent scander très régulièrement l’ouverture et la clôture de la missive (même si on peut les retrouver parfois ailleurs). C’est ainsi que, au même titre que les aléas postaux et les nouvelles météorologiques, le hic et nunc (la description du lieu présent de l’écriture et/ou de l’état d’âme où est l’épistolière au moment où elle écrit) ouvrent avec une certaine régularité la lettre, tandis que les demandes de nouvelles sur la santé de Mme de Grignan et sur les affaires du Comte précèdent souvent la ponctuation finale (à savoir les formules de congés avec protestations d’« amitié », amor et fides). Mais encore une fois, ces passages ne sont pas « obligés » et la schématisation avec variantes (en particulier de l’ouverture : ou sur l’état présent de l’épistolière, ou sur le temps, ou sur les arrivées du courrier) n’est qu’un des formatages possibles de la lettre.

  • 45 A Coulanges, le 15 décembre 1670, lettre 1, p. 41.

  • 46 A Coulanges, le 19 décembre 1670, lettre 2, p. 43.

52Un autre formatage possible dans l’agencement initial est l’équivalent de ce qu’en rhétorique on nomme un début « ex abrupto » – non pas tout à fait sans préparation de l’auditoire ni des circonstances de l’écriture, ce qui voudrait dire sans souci de la réception, mais plutôt, sur arrière-fond implicite d’une entrée en matière ritualisée, la démonstration qu’on s’exempte de toute entrée en matière pour valoriser les effets d’urgence, d’importance ou de monopolisation de l’intérêt. Le modèle pourrait en être la lettre 1 (à Coulanges : « Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante […]45 »), avec une variante relevant de la poétique dans la lettre suivante (début non pas ex abrupto, mais in medias res avec retour en arrière ensuite : « Ce qui s’appelle tomber du haut des nues, c’est ce qui arriva hier au soir aux Tuileries ; mais il faut reprendre les choses de plus loin […]46 »). Comme on le voit dans les deux cas, un tel début, se privant d’une entrée en matière, produit un effet d’interpolation fort – le lecteur éprouvant qu’une séquence vient littéralement s’immiscer à la place d’une autre. Ajoutons qu’il s’agit là d’un dispositif central dans l’art sévignéen de la composition, que l’on aura l’occasion de retrouver dans d’autres lieux de la mise en forme.

4.3. Récurrences internes : cycles, va-et-vient, séries

53Avant cela, notons pour en finir avec les dispositifs d’agencement global, tout ce qui relève d’un ordonnancement souple des séquences (sans plan hiérarchique préétabli, sans travail d’un cadrage global), et d’abord, tout ce qui relève des effets de « tresse » d’une même séquence à l’intérieur d’une lettre ou sur plusieurs lettres. Il en va ainsi de la traversée du Rhône, qui met a posteriori en résonnance avec la première occurrence du motif (lettre 12) les lettres 16, 17, 20, 21, 22, 24 (implicitement, dans la réticence à l’égard de Grignan, à la toute fin), 28, 29, 30 et 34, jusqu’à former un quasi motif romanesque (une « aventure », avec un début, un milieu et une fin, selon la définition minimale de l’histoire selon Aristote).

  • 47 L’exemple le plus clair est, dans notre corpus, la double narration de l’i...

  • 48 Voir R. Duchêne, « Note sur le texte », op. cit., p. 800 : « Cela [un regr...

54Il en va ainsi, à l’intérieur d’une même lettre, non seulement du motif de l’absence, qui ressurgit à divers endroits d’un même ensemble (comme dans la lettre 16), mais aussi de telle nouvelle, traitée deux ou plusieurs fois sous un angle différent (avec une reprise souvent amusée47). L’on s’est aperçu, par confrontation avec les autographes conservés, que les éditeurs du XVIIIe siècle n’hésitaient pas à regrouper et coudre ensemble dans un seul endroit de la lettre les diverses séquences sur un même sujet ; c’est dire si le mouvement interne de « va-et-vient48 » est à la fois une des formes possiblement structurantes de la lettre et un dispositif sans doute fortement minoré par le filtre des éditions et la réfection du formatage à laquelle elles se sont livrées.

  • 49 Pour l’articulation entre analyse et interprétation, voir les travaux de M...

  • 50 Sur la notion de texte possible, voir l’entrée correspondante dans l’Ateli...

55Dernier effet de mise en réseau interne à une lettre – mais mobilisant cette fois-ci, outre une mémoire du texte, une véritable interprétation de la part du lecteur –, la jonction de séquences par étoilement autour de ce que le lecteur postule être un commun dénominateur contaminant de sa couleur toute la lettre, par exemple l’étoilement des nouvelles autour du motif de la grossesse dans la lettre du 1er mai 1671 (lettre 41, p. 173). Les séquences font alors série (à la façon où les suites de maximes sur un même sujet sont aujourd’hui nommées des séries). Ce qui apparaît ici cependant, c’est que l’embrayage d’un principe de cohésion entre séquences non consécutives dépend à la fois des faits textuels (des dispositifs sémantiques embrayeurs de structuration) et de la compétence du lecteur à opérer (ou non) des rapprochements49 ; ou encore, autre façon de dire la même chose, les dispositifs sémantiques de cohésion autorisent un ou plusieurs parcours de rapprochement possibles à l’intérieur des séquences d’une même lettre, la mise en forme d’un ou plusieurs textes possibles et le choix de privilégier telle cohérence sur telle autre est toujours en dernier ressort une décision lectoriale50.

56On peut bien évidemment en dire autant des dispositifs possibles de mise en forme par marquage d’un rythme (qu’il s’agisse des dispositifs embrayeurs de délimitation, de scansion, de transition ou de vitesse) : il revient au lecteur d’actualiser ou non une forme possible du textes mais ajoutons cependant que, face à la relative discrétion des dispositifs de cohésion dans le texte sévignéen, les dispositifs de dynamisation paraissent en comparaison sur-inscrits et les lecteurs moins libres de les ignorer.

5. Les dispositifs de structuration par le rythme

57Dans l’expérience de lecture que constitue la lecture d’une grande lettre, l’on se souvient que deux modèles attestés dans l’encyclopédie lectoriale servent en quelque sorte de repoussoirs : la lettre diffuse, dispersée, informe et la lettre énumérative, sèche, en forme de liste. On vient de voir que le texte sévignéen n’était pas exempt de dispositifs d’ordonnancement qui permettaient d’embrayer sur un arrangement des séquences plus cohérent que celui de la pure succession aléatoire. Mais la gestion principale de la mise en forme s’effectue essentiellement par tous les dispositifs possibles de structuration par le rythme qui sont repérables à l’intérieur de chaque séquence (qu’une séquence dure quelques lignes ou couvre à elle seule la lettre entière) aussi bien que dans le raccordement des séquences qui se succèdent (dans les cas d’une lettre couvrant plusieurs sujets). On peut les classer en dispositifs d’allongement structuré d’une séquence, en dispositifs de scansion interne de chaque séquence et en dispositifs de transition rythmée d’une séquence à l’autre.

5.1. Les dispositifs d’allongement structuré d’une séquence

  • 51 A Bussy-Rabutin, le 06 août 1675, éd. Raffalli, p. 166.

« Je suis à Paris, je me porte bien, et je m’amuse à des bagatelles. Mais ce style est un peu laconique, je veux l’étendre51. »

58L’extension d’une nouvelle peut aisément verser dans le diffus. Disons que plus une séquence est longue, et plus le texte met en place des dispositifs de délimitation et d’identification de la séquence, qui permettent non seulement de l’encadrer et de la ponctuer, mais ce faisant de la faire ressortir comme temps fort dans le déroulement de la lettre.

59Commençons par les dispositifs d’ouverture et de clôture, autrement dit d’encadrement d’une séquence. Mme de Sévigné recourt très régulièrement à des formules de présentation de ce qui va faire le sujet de la séquence (sa propositio en termes de rhétorique) et non moins régulièrement, elle reprend souvent les mêmes termes (ou des termes en écho) à la clôture du sujet (sa recapitulatio). La forme la plus visible de ce dispositif encadre des séquences narratives étendues. On trouve à l’incipit un dispositif ouvrant :

  • 52 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 502.

  • 53 Ibid., p. 503

« Ma <bonne>, il faut que je vous conte. C’est une radoterie que je ne puis éviter52. » « C’était la plus belle décoration qu’on puisse imaginer ; Le Brun avait fait le dessin53. »

60Et à la fin le même dispositif, renversé en dispositif fermant :

  • 54 Ibid., p. 504

« Ma <bonne>, quelle espèce de lettre est-ce ici ? Je pense que je suis folle. A quoi peut servir une si grande narration ? Vraiment, j’ai bien satisfait le désir que j’avais de conter.54 »

  • 55 Ibid., p. 503

« Jamais il ne s’est rien vu de si magnifique, ni de si bien imaginé ; c’est le chef-d’œuvre de Le Brun55. »

61Autres variations, moins exactes, sur le même dispositif d’encadrement :

  • 56 A Coulanges, le 15 décembre 1670, lettre 1, p. 41.

« Je m’en vais vous mander la chose […] »
/ « Voilà un beau sujet de discourir […]56 »

  • 57 A Mme de Grignan, le 20 février 1671, lettre 17, p. 73.

« Vous saurez, ma petite […] cela n’est pas extraordinaire. Mais ce qui l’est beaucoup […]. » / « Voilà les tristes nouvelles de notre quartier57. »

  • 58 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 101-102.

« M. de La Brosse veut que ma lettre l’introduise auprès de vous ; n’est-ce pas se moquer des gens ? » / « Vous voyez donc bien que ma lettre ne peut lui être utile58. »

  • 59 Ibid., p. 102.

« Je me trouve heureuse d’avoir commencé ma journée par vous. » / « Je dois passer cette journée avec moins de chagrin que les autres59. »

  • 60 A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, 119-120.

« Voici une terrible causerie, ma pauvre bonne. Il y a trois heures que je suis ici […]. » / « L’état où ce lieu ici m’a mise est une chose incroyable60. »

62Enfin, variante plus approximative, avec disjonction entre propositio et recapitulatio, avec déplacement entre ce qui est annoncé comme le sujet et ce qui présenté comme le sujet qui vient d’être traité :

  • 61 A Mme de Grignan, le 06 février 1671, lettre 11, p. 55-56.

« Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la décrire ; je ne l’entreprendrai pas aussi. » / « Car pour moi, voilà ce que je sais avec les douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici61. »

63L’allongement de la séquence conduit ainsi à structurer le texte par une ponctuation sémantique ouvrante et une ponctuation fermante.

64Mais la délimitation de la séquence peut aussi conduire, par-delà les dispositifs d’encadrement, à la présence de dispositifs de rappels et de ponctuation interne. Autrement dit, la forme de la séquence est ici négociée par des dispositifs d’allongement ponctué. On trouve ainsi des dispositifs conventionnels d’allongement par division explicite en points (avec parfois une sur-inscription ironique) :

  • 62 A Mme de Grignan, le 04 mai 1672, éd. Duchêne, p. 499.

« Je ne vous puis dire combien je vous plains, combien je vous loue, combien je vous admire ; voilà mon discours divisé en trois points. Je vous plains […]. Je vous loue […]. Et je vous admire […]62. »

  • 63 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, p. 503.

« Je fus hier à un service de monsieur le Chancelier à l’Oratoire. Ce sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les orateurs qui en ont fait la dépense ; en un mot, les quatre arts libéraux63. » [S’ensuit le développement de chacun des arts.]

65On trouve également des dispositifs (là aussi assez rhétoriques) d’allongement par insertion d’une narratio probatoire :

  • 64 A Mme de Grignan, le 07 juin 1671, lettre 51, p. 204.

« Il est vrai, ma bonne, que j’eus, il y a quelque temps, une colique très fâcheuse, mais j’admire M. d’Hacqueville de vous avoir écrit que je ne lui avais point mandé. Ce qui est plaisant, c’est qu’il a eu tort en cette occasion […]. Voici comment la chose se passa […]64. »

  • 65 A Coulanges, le 22 juillet 1671, lettre 65, p. 254.

« […] et comme il est frère du laquais de Mme de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte de mon procédé. Vous savez que […]65. »

  • 66 Sur la notion de script, voir R. Baroni, « Le rôle des scripts dans le réc...

66Mais l’allongement ponctué peut également reposer sur la structure syntaxique, comme l’allongement par script66, qui joue sur l’énumération parataxique d’une série de verbes d’action :

  • 67 A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, p. 120.

« Je vous vois ; vous m’êtes présente. Je pense et repense à tout. Ma tête et mon esprit se creusent […]. Sur cela […]67. »

  • 68 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 102.

« […] d’avoir commencé ma journée par vous. Le petit Pecquet était au chevet de mon lit […] ; nous parlions de vous, et de là je passe à vous écrire68. »

67Ou comme l’allongement par recension de toutes les parties du point abordé, recension qui est portée par la répétition et éventuellement par un adverbe d’appui pour marquer l’ultime membre de ce qu’en rhétorique des lieux communs l’on nomme un développement raisonné par enumeratio :

  • 69 A Coulanges, le 15 décembre 1670, lettre 1, p. 41.

« Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus […] ; enfin une chose dont […] ; une chose que […] ; une chose enfin qui […]69. »

  • 70 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 101-102.

« Vous savez l’estime et l’amitié […]. Vous savez que son père […]. Vous savez vous-même le mérite […] et vous avez pour eux […]70. »

  • 71 A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, p. 119.

« […] dans le dessein de me retirer [….] je prétends être en solitude […) je veux y prier […], y faire mille […]. J’ai dessein d’y jeûner […], marcher […] et, sur le tout, m’ennuyer […]71. »

  • 72 Ibid., p. 120.

« Il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni…, ni…, ni… ni… où je ne vous aie vue. Il n’y en a point qui ne me […]72. »

  • 73 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 503.

« Mais en sortant de son trouble, il est entré dans un chemin si lumineux, il a si bien … il a donné… des louanges si mesurées ; il a passé … avec tant d’adresse ; il a si bien mis… ; il a fait des traits… si à propos et de si bonne grâce, que tout le monde […]73. »

5.2. Les dispositifs de scansion interne de la séquence

68La ponctuation de la séquence, qu’elle soit ouvrante, fermante ou récurrente, concourt bien évidemment à son (re)marquage comme temps fort de la lettre, et à ce titre participe à la scansion de l’ensemble du dispositif textuel. Mais il existe également un certain nombre de dispositifs assurant la scansion interne d’une séquence, soit par impulsion initiale, soit par l’équivalent sémantique de ce que les latins nommaient clausules, autrement dit une scansion finale forte venant marquer par un battement la fin de la séquence.

69La structuration par impulsion et temps fort à l’initiale de la séquence tout d’abord est assez systématiquement assumé dans la textualité sévignéenne par tous les procédés dialogiques, saturant habituellement le début des séquences et procurant ainsi un effet de relance, de (re)démarrage fort. Outre l’exemple trop rebattu de la lettre d’annonce du mariage de la grande Mademoiselle, dont chaque moment est structuré par un changement et une relance du procédé dialogique, on peut également exemplifier la chose par nombre de formulations d’interpellation glanées un peu au hasard et toutes impulsant une nouvelle séquence :

« Mais, ma pauvre bonne, ce que je ferai beaucoup mieux […]. » (A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, p. 119)

« Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant […]. » (Ibid., p. 120)

« Ah ! ma fille, il y a aujourd’hui eux ans qu’il se passa une étrange scène à Livry […]. » (A Mme de Grignan, le 04 novembre 1671, lettre 95, p. 347)

« Parlons un peu de M. de Nicole […]. » (Ibid., p. 347)

  • 74 Ibid., p. 347. Nouvelle séquence, que R. Duchêne n’a pas analysé comme tel...

« Devinez ce que je fais […]74 »

70Attirons également l’attention sur les dispositifs de clausule sémantique, portés le plus souvent par des figures fortes (en particulier de réversion) et permettant une scansion finale de la séquence :

« […] Mademoiselle, cousine germaine du Roi ; Mademoiselle, destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. » (A Coulanges, le 15 décembre 1670, lettre 1, p. 42)

« […] Il vous rend compte de tout ; c’est pourquoi je ne vous dis rien. » (A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 102)

« […] Elle sert toujours à me soulager présentement ; c’est tout ce que je lui demande. » (A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, p. 120)

71Que la séquence soit limitée et associée à d’autres séquences (lettre à plusieurs sujets) ou qu’elle occupe le principal espace de la lettre, l’idée est bien qu’impulsion et scansion finale ne concourent pas uniquement à une délimitation, mais à une mise en rythme, avec des temps forts, nettement marqués (initiaux et/ou conclusifs) et des temps comparativement plus faibles (le développement intermédiaire). Il s’agit là d’un effet de rythme interne à la séquence, mais qui revêt une importance supplémentaire si on le met en relation avec un autre travail du rythme, celui qui est lié au repérage des dispositifs de transition inter-séquentielle (dans le cas des lettres à plusieurs sujets).

5.3. Les dispositifs de transition dynamique entre deux séquences consécutives : 1. la liaison

72Nous dirons ici que l’effet de liste et de rajout successif est constamment déjoué dans la lettre sévignéenne par la mobilisation de deux types de procédés, parfaitement inverses, d’une part des dispositifs de transition souple qui assurent la fluidité du déplacement thématique, et d’autre part des dispositifs d’interpolation et de « raccord cut » qui ménagent des effets de vitesse et de reprise de rythme.

73Tout d’abord, la transition souple entre deux séquences hétérogènes (sur des sujets différents) est apparemment un art mondain et même galant de la liaison, un ingenium à enchaîner par les mots et parfois même par un jeu de mots des choses dissemblables. Nous nous appuierons ici sur une lettre que La Rochefoucauld envoie à Mme de Sévigné, toujours au moment de son premier séjour en Provence en 1673, où le dispositif en question est particulièrement travaillé. Première liaison, entre les compliments sur la lettre à laquelle il répond et les congratulations sur la bonne santé de la Marquise (nous soulignons le lexique qui assure la continuité, par variation métaphorique) :

  • 75 La Rochefoucauld, A Mme de Sévigné, le 09 février 1673, éd. Duchêne, p. 575.

« Il me serait difficile de vous rien envoyer de ce prix-là [du prix de votre lettre], mais je chercherai à m’acquitter, sans espérer néanmoins d’en trouver les moyens dans le soin de votre santé, car vous vous portez si bien […]75. »

74Autre liaison, entre la nouvelle de pensions royales et le chagrin de l’absence de Mme de Sévigné, par variation sur le lexique du paiement, dont nous abrègerons la métaphore longuement filée :

  • 76 Ibid.

« Si je suis le premier à vous apprendre ceci, voilà déjà la lettre de M. de Coulanges à demi payée. Mais qui nous paiera le temps que nous passions ici sans vous ? Cette perte est si grande […]76. »

75Le procédé est ici patent, ostentatoire, et nous incite à la plus grande prudence quant à la supposée négligence qui serait au cœur de l’esthétique galante.

76Si nous revenons d’ailleurs au corpus sévignéen, on s’aperçoit sans peine que ce même dispositif de transition fine et ingénieuse est là aussi constamment mobilisé, sous deux versions, la transition in factis (avec explicitation lourde des termes faisant continuité) et la transition in rebus (avec des thématiques en continuité, dont la proximité peut être explicitée par les mots). Du côté des transitions in verbis, les exemples abondent, que les termes servant de liaison soient repris dans le même sens littéral (répétition) ou dans un sens métaphorique (nous marquons par une barre de séparation le changement de séquence) :

  • 77 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 102.

« Vous voyez donc bien que ma lettre ne peut lui être utile [à Monsieur de La Brosse]. / C’est à moi qu’elle est très bonne, car en vérité j’aime à vous écrire […]77. »

  • 78 Ibid., p. 102.

« […] et l’étrange pesanteur qu’on trouve à écrire aux autres. / Je me trouve heureuse d’avoir commencé ma journée par vous […]78. »

  • 79 Ibid., p. 102.

« Vous savez que Benserade ne se consolait de n’être pas […]. / Mais qui me consolera de ne point recevoir de nos lettres79 ? »

  • 80 A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, p. 120.

« […] où je vous ai vue quelquefois couchée. / Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici […]80 ? »

  • 81 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 504.

« Cette folie a fait rire Guitaut, sans aucun respect de la pompe funèbre. / Ma <bonne>, quelle espèce de lettre est-ce ici ? je pense que je suis folle […]81. »

77On peut même aboutir, si un espace textuel bref enchaîne plusieurs liaisons par les mots, à des effets de fugue enchaînée (des travaux agricoles à la pluie, de la pluie à Paris, de Paris à Mme de La Fayette) :

  • 82 A Mme de Grignan, le 04 novembre 1671, lettre 95, p. 348.

« […] et dont je tiens moi-même les arbres quand il ne pleut pas à verse. Mais le temps nous désole, et fait qu’on souhaiterait un sylphe pour nous porter à Paris. Mme de la Fayette me mande [de Paris] que […]82. »

  • 83 Pour un semblable processus d’assemblage et de déplacement permettant de m...

78L’on voit également ici, dans le dernier cas, une transition in factis, dans la mesure où le lien entre Paris et Mme de la Fayette n’est pas explicité dans les mots, mais est présent dans les choses, par glissement et travail du texte avec la mémoire83. Autres illustrations du même dispositif :

  • 84 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 102.

« Je dois passer cette journée avec moins de chagrin que les autres [qui l’ont précédée]. Pour hier au soir, j’avais ici assez de gens […]84. »

  • 85 Ibid., p. 102.

« […] et ces gens si obligeants, qui partent à minuit […] n’ont point assez de soin […]. [Au sujet de gens obligeants et de soin] Nous parlons sans cesse de vos affaires, l’Abbé et moi […]85. »

79Que la transition entre deux séquences soit uniquement portée par les mots ou également par les sujets, qu’elle soit le travail de ce que La Fontaine appellerait la « mémoire » ou qu’elle active des dispositifs textuels potentiellement embrayeurs de liaison, il n’empêche qu’elle introduit dans le déroulement de la lettre une forme de souplesse et de fluidité. Elle se distingue en cela fortement d’un dernier ensemble de dispositifs de scansion structurant la dynamique textuelle, à savoir les effets d’interpolation et de raccord « cut ».

5.4. Les dispositifs de transition dynamique entre deux séquences consécutives : 2. l’interpolation

  • 86 C’est ainsi que la lettre autographe du 21 juin 1671 (à Mme de Grignan, le...

80Tout se passe alors comme si une nécessité interne d’impulsion et de vitesse obligeait tout d’abord à limiter l’extension de chaque séquence et à scander la lettre par des volumes de texte d’étendue à peu près égale86 ; d’autre part, à interrompre une séquence perçue comme longue, susceptible de se défaire, par une relance du rythme grâce à l’interpolation d’une ou plusieurs séquences en rupture ; et enfin à soutenir la vitesse du texte par des enchaînements par la rupture, ce qu’au cinéma l’on nomme des « raccords cut ».

  • 87 Voir la lettre du 18 mars 1671 (à Mme de Grignan, lettre 26), second mouve...

81Du côté de l’interpolation, l’on sait que le processus se caractérise strictement par l’expérimentation d’un corps (textuel) étranger entre deux éléments qui sinon feraient continuité. Il y a alors dans notre corpus un certain nombre de cas qui relèvent de cette interpolation matérielle (un tiers insert un billet et interrompt pour ce faire le cours du texte sévignéen87) ; mais on peut également étendre le dispositif à tous les effets d’interpolation sémantique. Le plus célèbre est sans doute celui que Mme de Sévigné commente elle-même comme interpolation (conclusive) de son développement sur la mort de Vatel :

  • 88 A Mme de Grignan, le 24 avril 1671, lettre 39, p. 166.

« Je ne doute pas que la confusion n’ait été grande ; c’est une chose fâcheuse à une fête de cinquante mille écus. M. de Menars épouse Mlle de La Grange Neuville. Je ne sais comme j’ai le courage de vous parler d’autre chose que de Vatel88. »

  • 89 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 503 : « Ma < bonne >,...

82La parenthèse sémantique est alors une des ressources privilégiées de l’enchaînement par la rupture, qu’elle soit marquée dans la ponctuation89, désignée par une formule métadiscursive :

  • 90 Ibid., p. 503.

« J’étais auprès de Monsieur de Tulle, de M. Colbert, de M. de Monmouth, beau comme du temps du Palais-Royal, qui, par parenthèse, s’en va à l’armée trouver le Roi. Il est venu un jeune père de l’Oratoire […]90. »

83Ou qu’elle soit implicite, par décrochage des registres (nous mettons entre chevrons les énoncés que la lecture éprouve comme interpolés) :

  • 91 Ibid., p. 503.

« Toute l’église était parée de tableaux […]. Plusieurs actions principales y étaient peintes. < Mme de Verneuil voulait acheter toute cette décoration un prix excessif. Ils [les héritiers] ont tous, en corps, résolu d’en parer une galerie […] >. L’assemblée était belle et grande […]91. »

  • 92 A Coulanges, le 22 juillet 1671, lettre 65, p. 254 (avec, entre chevrons s...

  • 93 C’est là, de part et d’autre de la digression, une variation sur le cinqui...

84L’interpolation la plus forte repose ainsi sur un double marquage, en amont le marquage d’une démarcation, en aval le marquage d’une reprise. Mais il existe alors des versions plus discrètes du dispositif, proches de la simple digression, en ce que l’entrée dans l’énoncé interpolé n’est pas fortement marquée, le glissement syntagmatique naturalisant en quelque sorte le glissement thématique ; mais en ce que la sortie de l’énoncé est quant à elle soulignée par des formules de reprise et de poursuite de ce qui était avant, au premier rang desquelles le fameux « donc » sévignéen, qui n’est ni un « donc » argumentatif, ni une cheville d’appui dialogique, mais qui marque, dans le cheminement d’un argument, le retour à l’idée principale, autrement dit la sortie de la digression et par là même la désignation après coup d’un énoncé en position d’interpolation. On songe bien sûr à la lettre des foins, qui réitère le procédé plusieurs fois92 ; mais tout aussi bien, à l’incipit de la première lettre indiscutée de la séparation, où le pathos de la pitié puise d’abord dans la ressource (le lieu commun) de la description impossible de la misère présente, pour enchaîner, donc, sur un tableau de chacune des états constitutifs de la disgrâce maternelle93 :

  • 94 A Mme de Grignan, le 06 février 1671, lettre 11, p. 55.

« Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; je ne l’entreprendrai pas aussi. < J’ai beau chercher ma fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu’elle fait l’éloignent de moi. > Je m’en allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant […]94. » [Nous mettons entre chevrons le digressif]

85Mais que ce soit dans sa version forte (interpolation avec double interruption) ou dans sa version faible (digression), le dispositif de rupture n’est pas un embrayeur de discontinuité, mais un véritable opérateur potentiel de continuité par un processus duel, d’une part d’ellipse, d’interruption ou d’abrégement de la séquence précédente ; et d’autre part, d’interposition et de démarcation d’une séquence étrangère. Il est à ce titre le support essentiel des effets de vitesse et de « va-et-vient » de la lettre sévignéenne dont parlait R. Duchêne et on peut le retrouver alors sous d’autres formes, par exemple dans le raccord par démarcation explicitée :

  • 95 A Mme de Grignan, le 04 novembre 1671, lettre 95, p. 347.

« Il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines pensées qui égratignent la tête. Parlons un peu de M. de Nicole ; il y a longtemps que nous n’en avons rien dit […]95. » [Nous soulignons]

  • 96 Ibid., p. 348.

« Je fais dire tous les jours la messe pour vous ; voilà mon emploi, et d’avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront de rien, mais qu’il est impossible de n’avoir pas. Cependant j’ai dix ou douze charpentiers en l’air, qui élèvent ma charpente, qui courent […]96. »

86Ou encore dans l’accrochage toujours abrupt et sans prévisibilité des dispositifs de congé, qui viennent clore la lettre de façon dynamique, sur un rebond, par abruption de la séquence pénultième et accélération dans la séquence d’adieu, comme dans la lettre autographe du 15 mars 1671 :

  • 97 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 102. Suscription donnée d...

« Nous parlons sans cesse de vos affaires, l’Abbé et moi. Il vous rend compte de tout ; c’est pourquoi je ne vous dis rien. Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont les trois points de mon esprit, d’où je tire une conclusion que je vous laisse méditer. [Suscription] Pour Mme la comtesse de Grignan97. »

87Même dispositif, mais quasiment explicité, dans la lettre autographe du 04 novembre 1671 :

  • 98 A Mme de Grignan, le 04 novembre 1671, lettre 95, p. 349.

« Nous lisons beaucoup et l’on trouve le soir et le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma chère enfant ; je suis à vous, sans aucune exagération ni fin de lettre, hasta la muerte inclusivement […]98. »

88Je suis à vous jusqu’à la mort, inclusivement : comme on le voit ici, Mme de Sévigné n’ignore rien de la rhétorique de la péroraison (des « fins de lettre ») où dominent habituellement le pathos et les « exagérations », tout en s’en démarquant : dénégation prétéritive, collage citationnel, impossibilité logique (« jusqu’à la mort / inclusivement ») et surtout évacuation du mouvement de confortation du destinataire dans des dispositions de benvolentia (ou amor) et de memoria ; la « fin de lettre » sévignéenne repose sur une ultime scansion forte et dynamique ; en refusant le pathos et l’amplification, elle maintient le rythme – ce rythme rapide et scandé qui est la forme même de la lettre sévignéenne.

6. L’art de la forme : la lettre, au plus intime

89Qu’il s’agisse ainsi des dispositifs d’allongement ponctué, de scansion ou de transition, la lettre sévignéenne n’est pas avare d’éléments potentiellement embrayeurs de structuration, en l’occurrence une structuration dynamique du syntagme qui lui assure lisibilité et rythme. Il est ainsi possible de parler de la mise en forme du texte sévignéen, de sa composition, d’abord dans l’expérience de lecture, en tant qu’elle est susceptible d’éprouver et d’activer comme opérateurs de forme l’un ou l’autre de ces dispositifs ; mais également dans le recours par l’auteure à des dispositifs ostensiblement inscrits, tels que, au hasard, la division par point, la liaison, l’interruption…

90Nous dirons que la théorisation de la dispositio que nous avons mise en œuvre à l’épreuve du texte sévignéen est une proposition un peu articulée sur ce que c’est que décrire un plan de texte et sur les grands gestes susceptibles d’opérer de façon maîtrisée la chose, tels que le séquençage, l’ordonnancement, la transition et la scansion. Mais il est bien évidemment possible et souhaitable à partir de là de réinscrire dans une contextualisation (qu’elle soit historique, générique ou pragmatique) ces grands gestes théoriques de mise en forme, et de réfléchir, d’un côté, aux pratiques de structuration d’ensemble telles qu’elles sont mises en œuvre intentionnellement par Sévigné au fur et à mesure des années et suivant les destinataires ; et de l’autre côté, aux pratiques de structuration mises en œuvre par les premiers lecteurs (lectures en continu, lectures par morceaux choisis…) et par les éditeurs successifs de la correspondance (réfection de chaque morceau en un « ensemble », ordonnancement des lettres…).

91Ce que nous tenons à dire ici, c’est assurément qu’il y a une légitimité forte au développement de savoirs contextuels sur l’ensemble de ces gestes de mise en forme comme autant de pratiques à l’intérieur d’une pluralité de champs (écrivains, genres, éditions, lecteurs…). Mais il fallait, auparavant, valider ces gestes d’un point de vue théorique et technique, comme modalités épistémologiquement et heuristiquement pertinentes de la disposition, de la mise en forme d’un texte. Et c’est aussi ce à quoi a œuvré le présent travail, par l’exemple sévignéen.

  • 99 Adresse de la lettre autographe 55, A Mme de Grignan, le 21 juin 1671, p. ...

  • 100 Voir Michel Charles, « Trois hypothèses pour l’analyse, avec un exemple »...

92Il nous reste donc à revenir au cas Sévigné, pour conclure tout à fait. Nous voudrions juste encore suggérer ceci : non seulement la forme de la lettre, sa structure rythmique, est décisive quant à sa lisibilité, mais c’est peut-être également là que se joue l’essentiel entre les deux femmes absentes l’une à l’autre, entre l’épistolière retenue dans sa domus et la destinataire enfermée dans « son château d’Apollidon99 ». Car s’il est vrai que percevoir la forme d’un texte est une expérience à la fois sensible, affective et cognitive, alors il existe en partage entre l’auteure et sa lectrice, dans le temps de la lecture comme dans celui de l’écriture, quelque chose de concret, de physique presque, à savoir l’expérience commune d’un rythme singulier soutenant le déroulé de la lettre et lui donnant forme, ce que Michel Charles nomme l’expérience d’un aménagement spécifique de la durée100. Disons simplement, en adaptant la formule de Michel Charles, que c’est alors par cette expérience de la forme que la relation au texte – et entre les deux femmes – est la plus intime.

Notes

1 Nous utiliserons trois éditions des Lettres : pour les lettres de l’année 1671, l’édition que mentionne le programme de l’agrégation 2013 et à laquelle nous nous référerons dans le fil de l’article ; pour la correspondance qui va de mars 1646 à juillet 1675, le tome 1 de l’édition donnée par R. Duchêne (Gallimard, « La Pléiade », 1972) ; pour un choix de lettres ultérieures, l’édition de B. Raffalli (GF-Flammarion, 1976).

2 Lettre de Pauline de Simiane jointe à l’envoi des lettres de sa grand-mère, à la première page d’une des copies manuscrites des lettres, le fameux manuscrit Capmas (dans l’éd. Raffalli, p. 424) : « Vous savez mon cher cousin, ou si c’est à un lecteur indifférent auquel je parle, il saura que c’est ici une mère qui écrit à sa fille tout ce qu’elle pense comme elle l’a pensé sans avoir jamais pu croire que ses lettres tomberaient en d’autres mains que les siennes. Son style négligé et sans liaisons est cependant si agréable et naturel que je ne puis croire qu’il ne plaira aux gens d’esprit et du monde qui en feront la lecture. »

3 A Mme de Grignan, le 15 juin 1680, éd. Raffalli, p. 293 : « Je ne réponds rien à ce que vous dites de mes lettres, ma bonne ; je suis ravie qu’elles vous plaisent ; mais si vous ne me le disiez, je ne les croirais pas supportables. Je n’ai jamais le courage de les lire toutes entières, et je dis quelquefois : Mon Dieu ! que je plains ma fille de lire tout ce fatras de bagatelles ! »

4 A Bussy-Rabutin, le 13 novembre 1687, éd. Raffalli, p. 348 : « […] je ne me suis point amusée aujourd’hui à vous répondre : je me suis laissée aller à la tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue et sans mesure. »

5 C’est un de termes attestés à l’époque pour désigner le composite. Voir La Rochefoucauld, Lettre au Père Thomas Esprit, dans Maximes, éd. J. Lafond, Gallimard (Folio), 1995, p. 262, à propos de son propre texte : un « ramas de diverses pensées », parues « sans être achevées et sans l’ordre qu’elles devaient avoir ».

6 A Mme de Grignan, le 10 juin 1671, lettre 52, p. 213 : « Mais peut-on jamais être plus insensée que je le suis en vous écrivant à l’infini toutes ces rapsodies ? »

7 A Mme de Grignan, le 30 juillet 1677, éd. Raffalli, p. 215.

8 A Mme de Grignan, le 11 mars 1672, éd. Duchêne, p. 457.

9 Selon la formule même de R. Duchêne, « Note sur le texte », Gallimard, 1972, t. 1, p. 813.

10 Voir la mise au point capitalissime de Roger Duchêne dans sa « Note sur le texte », ibid., p. 755-830 ; en particulier le bilan dressé p. 812-813.

11 Nous mettons les termes de restitution et de correction entre guillemets, non seulement parce qu’on les trouve sous la plume de R. Duchêne, mais surtout parce que ce ne sont pas des restaurations de la lettre du texte stricto sensu, étant donné que ces interventions ont été établies en l’absence pure et simple des originaux (et par conséquent au nom d’un échafaudage philologique extrêmement complexe).

12 Tout cela est explicité par R. Duchêne lui-même dans sa « Note sur le texte », op. cit., p. 825-826 : « Nous avons donc adopté l’orthographe moderne […]. Pour les mêmes causes, nous avons ponctué l’ensemble des textes selon les habitudes d’aujourd’hui. […] Nous avons, dans le même esprit, remodelé les paragraphes selon la logique des idées […]. » On voit dès lors combien est inexacte telle remarque de l’édition au programme de l’agrégation 2013. Voir N. Freidel, « Note sur l’édition », p. 36 : « Nous avons repris dans la présente édition le texte ainsi établi [i.e. par R. Duchêne], en respectant (sic) l’orthographe, la syntaxe et la ponctuation de Mme de Sévigné. » Nous soulignons.

13 R. Duchêne, « Note sur le texte », op. cit., p. 812.

14 A Mme de Grignan, le 1er avril 1671, lettre 30, p. 130.

15 La Rochefoucauld, à Mme de Sévigné, le 09 février 1673, donné dans l’éd. R. Duchêne des Lettres, op. cit., p. 575.

16 A Mme de Grignan, le 15 juin 1680, éd. Raffalli, p. 293.

17 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 504.

18 A Mme de Grignan, le 10 juin.1671, lettre 52, p. 213.

19 A Mme de Grignan, le 1er avril 1671, lettre 30, p. 130-131

20 A Mme de Grignan, le 09 mars 1672, éd. Duchêne, p. 456.

21 A Mme de Grignan, le 11 mars 1672, éd. Duchêne, p. 457.

22 Voir la lettre du 30 août 1671 (A Mme de Grignan, lettre 76, p. 292) : « Vraiment, ma bonne, il n’en faut pas douter : je perds toutes les semaines une de vos lettres, ou du moins très souvent. […] Un chagrin que cela me donne encore, c’est que je commence toutes mes lettres par ce sot chapitre ; c’est un beau début et bien agréable ! » Ou encore (A Mme de Grignan, le 24 juin 1671, lettre 56, p. 221) : « Je ne vous parlerai plus du temps ; je serais aussi ennuyeuse que lui si je ne finissais ce chapitre. »

23 Nous laissons ici de côté un autre découpage matériel aisé à visualiser par le changement de graphie et de signature, les textes écrits par d’autres épistoliers et interpolés dans le déroulé du manuscrit sévignéen.

24 A Mme de Grignan, le 3 janvier 1689, éd. Raffalli, p. 359.

25 Début de la lettre d’apparat, en prosimètre, adressée à la Grande Mademoiselle (Mademoiselle de Montpensier) le 30 octobre 1656 (éd. Duchêne, p. 40).

26 A M. de Grignan, le 16 janvier 1671, lettre 7, p. 51.

27 A Mme de Grignan, le 12 avril 1671, lettre 35, p. 145.

28 A Mme de Grignan, le 1er avril 1671, lettre 31, p. 130.

29 A Mme de Grignan, le 30 mars 1672, éd. Duchêne, p. 464.

30 A Mme de Grignan, le 03 avril 1671, lettre 31, p. 132.

31 Ibid., p. 133.

32 A Mme de Grignan, le 07 juin 1671, lettre 51, p. 205.

33 A Mme de Grignan, le 28 juin 1671, lettre 57, p. 230.

34 A Mme de Grignan, le 30 mars 1672, éd. Duchêne, p. 464.

35 A Mme de Grignan, le 12 avril 1671, lettre 35, p. 145.

36 Voir, pour le genre de la recommandation, le début de la lettre 25, dont on se souvient que l’autographe a été conservé (A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, p. 101) ; et pour le genre de l’excuse, l’incipit de la lettre des foins (A Coulanges, le 22 juillet 1671, lettre 65, p. 254).

37 Ainsi, pour la lettre 29 (A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, p. 119 sq.), qui est un volume (une lettre à rallonges, à recommencements et à suite), sont distingués par des dates distinctes trois textes (nous supprimons les rajouts, entre crochets, effectués par l’éditeur) : celui qui suit la mention « A Livry, Mardi saint 24e mars » ; celui qui suit la mention « A Livry, Jeudi saint 26e mars » ; enfin celui qui suit la mention « Suite. A Paris, ce Vendredi saint ». Mais chacun de ces trois ensembles est de fait, dans l’autographe, un bloc monolithique. On constatera combien le paragraphage introduit par R. Duchêne change littéralement la physionomie du dernier bloc, le plus long, ou pour le dire à notre façon, recompose littéralement la forme du texte sévignéen.

38 Voir par exemple, en contexte certes dénégatif, la proposition suivante de Mme de Sévigné (A Mme de Grignan, le 10 juin 1671, lettre 52, p. 213) : « Je cause avec vous, cela me fait plaisir ; gardez-vous bien de m’y faire réponse. Mandez-moi seulement des nouvelles de votre santé, un demi-brin de vos sentiments, pour voir seulement si vous êtes contente et comme vous trouvez Grignan ; voilà tout. »

39 Voir une lettre hâtive de Madame de la Fayette envoyée à Mme de Sévigné, alors en Provence, le 15 avril 1673 (éd. Duchêne, p. 579-580), dont nous donnons le tout début, la fin, et entre les deux, le début de chaque item : « Mme de Northumberland me vint voir hier ; j’avais été la chercher avec Mme de Coulanges. Elle me parut une femme […]. M. de La Rochefoucauld et Mme de Thianges, qui avaient envie de la voir, ne virent […]. Montaigu m’avait mandé qu’elle viendrait me voir. Je lui ai fort parlé d’elle […]. M. de Chaulnes partit hier, et le comte Tott aussi. Ce dernier est très affligé […]. La maréchale de Gramont s’est trouvée mal. D’Hacqueville y a été […]. Adieu, mon amie. J’ai le sang si échauffé, et j’ai tant eu de tracas ces jours passés, que je n’en puis plus. Je voudrais bien vous voir, pour me rafraîchir le sang. »

40 A Bussy-Rabutin, le 06 août 1675, éd. Raffalli, p. 166.

41 Nous nous appuyons ici sur les travaux que nous menons dans le cadre de l’équipe de recherche RARE – Rhétorique de l’Antiquité à la Révolution (E.A. 3017, Stendhal Grenoble 3) ainsi que sur notre interprétation des propositions avancées par Michel Charles, en particulier dans « Trois hypothèses pour l’analyse, avec un exemple », Poétique 164, nov. 2010, p. 387-417.

42 Le terme est souvent employé par Mme de Sévigné. Voir par exemple ce jeu de réponse sur réponse ainsi introduit (A Bussy-Rabutin, le 28 août 1668, éd. Duchêne, p. 100) : « Encore un petit mot, et puis plus : c’est pour commencer une manière de duplique à votre réplique. »

43 A Mme de Grignan, lettre 55, p. 217-218.

44 Ibid., p. 218

45 A Coulanges, le 15 décembre 1670, lettre 1, p. 41.

46 A Coulanges, le 19 décembre 1670, lettre 2, p. 43.

47 L’exemple le plus clair est, dans notre corpus, la double narration de l’incendie, dans une version héroï-tragique d’abord, puis dans une version burlesque (voir A Mme de Grignan, le 20 février 1671, lettre 17, p. 72 sq.) ; autre exemple, telle nouvelle domestique concernant un cuisinier (lettre du 25 février 1685), donnée d’abord de façon détaillée et critique, puis, à nouveau vers la fin de la lettre, dans un style plus amusé. Un tel exemple n’est pas sans rappeler ce que nous avons avec le renvoi de Picard, mais sur deux lettres du même jour envoyées à deux destinataires (ce nous avons appelé ci-dessus la « tresse » d’un motif sur plusieurs lettres) : première narration sur un mode antiphrastique et synthétique dans la lettre du 22 juillet 1671 à Mme de Grignan (lettre 64, un « paragraphe », p. 252-253), seconde narration sur un mode ludique et amplifié dans la lettre du même jour à Coulanges (lettre 65 en entier, p. 254-255).

48 Voir R. Duchêne, « Note sur le texte », op. cit., p. 800 : « Cela [un regroupement de passages traitant de la santé de Mme de Grignan] permet d’ôter à la lettre son mouvement de va-et-vient autour d’idées semblables, exprimées, laissées, puis exprimées de nouveau, et d’offrir au lecteur un texte ordonné […] », ordonné selon un principe d’ordonnancement systématique, ajouterons-nous. Le principe du va-et-vient peut tout autant être un principe d’arrangement.

49 Pour l’articulation entre analyse et interprétation, voir les travaux de Michel Charles sur la théorie de la composition (en particulier Introduction à l’étude des textes, Seuil, 1995). Ajoutons ici que, dans l’optique qui est spécifiquement la nôtre de partir de l’expérience de lecture plus que des prescriptions auctoriales, le lecteur peut toujours à tout moment ignorer des marqueurs sur-inscrits de forme (par les pratiques auctoriales ou éditoriales : indices institutionnels et intentionnels de structuration) et valoriser tel marqueur discret (sémantique…) sur tel autre (matériel…). Pour reprendre (mutatis mutandis) la proposition de Valéry, les idées que l’auteur et le lecteur se font de la disposition n’ont pas forcément vocation à coïncider : il doit pouvoir en résulter des malentendus créateurs (créateurs de textes possibles).

50 Sur la notion de texte possible, voir l’entrée correspondante dans l’Atelier Fabula, sur le site www.fabula.org ; et en particulier, le texte que nous y avons publié (Ch. Noille, « L’affaire des textes possibles. Enquête/Inédit »).

51 A Bussy-Rabutin, le 06 août 1675, éd. Raffalli, p. 166.

52 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 502.

53 Ibid., p. 503

54 Ibid., p. 504

55 Ibid., p. 503

56 A Coulanges, le 15 décembre 1670, lettre 1, p. 41.

57 A Mme de Grignan, le 20 février 1671, lettre 17, p. 73.

58 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 101-102.

59 Ibid., p. 102.

60 A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, 119-120.

61 A Mme de Grignan, le 06 février 1671, lettre 11, p. 55-56.

62 A Mme de Grignan, le 04 mai 1672, éd. Duchêne, p. 499.

63 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, p. 503.

64 A Mme de Grignan, le 07 juin 1671, lettre 51, p. 204.

65 A Coulanges, le 22 juillet 1671, lettre 65, p. 254.

66 Sur la notion de script, voir R. Baroni, « Le rôle des scripts dans le récit », Poétique, 2002, 129, p. 105-126.

67 A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, p. 120.

68 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 102.

69 A Coulanges, le 15 décembre 1670, lettre 1, p. 41.

70 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 101-102.

71 A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, p. 119.

72 Ibid., p. 120.

73 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 503.

74 Ibid., p. 347. Nouvelle séquence, que R. Duchêne n’a pas analysé comme telle parce qu’elle continue le motif « Nicole » et qu’il n’a donc pas marqué par un alinéa : mais ce que nous proposons ici, c’est de voir que la relance par l’interpellation est un embrayeur suffisant pour signaler le commencement possible d’une séquence – fût-elle, à la pratique, en résonance avec la précédente. Cela suppose aussi de se prêter à une lecture « à l’écoute » des tempos, des relances, des vitesses, des effets de résonance et des effets de rupture : toute une mémoire et une négociation de la forme du texte en prise avec le déroulé syntagmatique.

75 La Rochefoucauld, A Mme de Sévigné, le 09 février 1673, éd. Duchêne, p. 575.

76 Ibid.

77 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 102.

78 Ibid., p. 102.

79 Ibid., p. 102.

80 A Mme de Grignan, le 24 mars 1671, lettre 29, p. 120.

81 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 504.

82 A Mme de Grignan, le 04 novembre 1671, lettre 95, p. 348.

83 Pour un semblable processus d’assemblage et de déplacement permettant de mettre le discontinu en forme, voir le dispositif des Fables dans le premier recueil de 1668, ainsi explicité par La Fontaine lui-même (L. IV, fable 16) : « Ce Loup me remet en mémoire / Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris. » (Nous soulignons.)

84 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 102.

85 Ibid., p. 102.

86 C’est ainsi que la lettre autographe du 21 juin 1671 (à Mme de Grignan, lettre 55, p. 216 sq.) est scandée par des développements successifs d’une demi page à une page entière, avec une abréviation des dernières séquences (à partir de « L’abbé, qui est exact et scrupuleux […] », p. 220-221) qui correspond à une accélération de la fin de la lettre. Autre rythme, toujours scandé par des mesures à peu près égales, mais plus rapides (de cinq lignes à une demi-page), celui de la lettre du 13 mars 1671 (à Mme de Grignan, lettre 24, non autographe, p. 99).

87 Voir la lettre du 18 mars 1671 (à Mme de Grignan, lettre 26), second mouvement (« Du même jour, 18 mars », p. 109) : « Avant que d’envoyer mon paquet, je fais réponse à votre lettre du 11, que je reçois. Je suis plus désespérée que vous que l’on retarde… DE MONSIEUR DE BARRILLON. J’interromps la plus aimable mère du monde […]. Adieu, Madame, je quitte Paris sans regret. [DE MME DE SéVIGNé] C’est ce pauvre Barillon qui m’a interrompue […]. »

88 A Mme de Grignan, le 24 avril 1671, lettre 39, p. 166.

89 A Mme de Grignan, le 06 mai 1672, éd. Duchêne, p. 503 : « Ma < bonne >, ce jeune homme a commencé en tremblant ; tout le monde tremblait aussi. Il a débuté par un accent provençal (il est de Marseille ; il s’appelle Laisné). Mais en sortant de son trouble, il est entré […]. »

90 Ibid., p. 503.

91 Ibid., p. 503.

92 A Coulanges, le 22 juillet 1671, lettre 65, p. 254 (avec, entre chevrons surajoutés, le digressif, c’est-à-dire ce qui après coup fonctionne comme interpolation sémantique) : « Vous savez que Mme la Duchesse de Chaulnes est à Vitré ; elle y attend le duc, son mari, < dans dix ou douze jours, avec les états de Bretagne : vous croyez que j’extravague ? > Elle attend donc son mari […]. »

93 C’est là, de part et d’autre de la digression, une variation sur le cinquième lieu de la pitié (le cinquième type d’argument répertorié pour prouver les raisons d’avoir pitié) dans le De Inventione. Voir Cicéron, De L’invention, dans Œuvres complètes de Cicéron, dir. M. Nisard, Paris, t. I, 1840, I, LV : « Le cinquième [lieu] est le tableau de chacun de nos malheurs, tableau si vif et animé, que l’auditeur semble les voir, et se laisse attendrir moins par le récit que par la vue de nos disgrâces. » Ce n’est d’ailleurs pas le seul lieu de pitié qui est convoqué dans cette lettre.

94 A Mme de Grignan, le 06 février 1671, lettre 11, p. 55.

95 A Mme de Grignan, le 04 novembre 1671, lettre 95, p. 347.

96 Ibid., p. 348.

97 A Mme de Grignan, le 15 mars 1671, lettre 25, p. 102. Suscription donnée dans l’éd. Duchêne, p. 186.

98 A Mme de Grignan, le 04 novembre 1671, lettre 95, p. 349.

99 Adresse de la lettre autographe 55, A Mme de Grignan, le 21 juin 1671, p. 221.

100 Voir Michel Charles, « Trois hypothèses pour l’analyse, avec un exemple », op. cit., p. 397 : « [le] lecteur s’inscrit effectivement dans la configuration dynamique du texte : il passe avec le texte d’une émotion à une autre ; […] il partage avec lui une organisation, un mode de succession des affects, une structure temporelle, un aménagement de la durée. Cet aménagement est le fait du texte même […] : découpage, scansion, vitesse, ruptures temporelles ou thématiques, mais aussi retours et reconnaissances. C’est par cette forme que la relation au texte est la plus intime. »

Pour citer ce document

Christine Noille, «Les lettres de Sévigné sont-elles informes ? éléments pour une rhétorique de la disposition», Acta Litt&Arts [En ligne], Acta Litt&Arts, Le style Sévigné. A l'occasion de l'agrégation 2013/2014, mis à jour le : 23/11/2015, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/88-les-lettres-de-sevigne-sont-elles-informes-elements-pour-une-rhetorique-de-la-disposition.

Quelques mots à propos de :  Christine  Noille

Université Grenoble Alpes / U.M.R. Litt&Arts –  Rare Rhétorique de l’Antiquité à la Révolution