Dossier Acta Litt&Arts : Le style Sévigné. A l'occasion de l'agrégation 2013/2014

Cécile Lignereux

Les caprices syntaxiques de Mme de Sévigné : une épistolière sourde aux prescriptions ?

Initialement paru dans : S. Branca-Rosoff, J.-M. Fournier, Y. Grishpun et A. Régent-Susini (dir.), Langue commune et changements de normes, Paris, Champion, coll. « Linguistique historique », 2011, p. 321-332

Texte intégral

  • 1 Rappelons à titre indicatif que la marquise a vingt-et-un ans lorsque parai...

  • 2 Voir la « Note sur le texte » de R. Duchêne (ibid. : i, 797-800).

1De toute évidence, Mme de Sévigné multiplie les tournures syntaxiques qui enfreignent allègrement les recommandations de Vaugelas et de ses émules. La marquise cultive en effet une syntaxe particulièrement lâche, bien plus souple que celle que préconisent, de son vivant, les Remarqueurs1. Pariant sur la séduction d’un style capricant, Mme de Sévigné n’hésite pas à contrevenir aux prescriptions édictées en la matière. D’ailleurs, sa syntaxe débridée n’a pas manqué d’être signalée par les générations successives de lecteurs, comme en témoigne une rapide collecte de jugements sur la prose sévignéenne. Dès le xviiie siècle, celle-ci est traitée comme un cas d’école illustrant l’échec des injonctions normatives – ce qui est diversement apprécié. Certains critiques, comme Condillac, se montrent sensibles au charme d’une syntaxe dotée d’une grâce spécifiquement féminine (Branca 1980 : 47 et 56). D’autres, animés d’une indéniable vocation didactique, stigmatisent les irrégularités et les déviances syntaxiques de la marquise, qu’il s’agisse de l’abbé Féraud, qui les cite à titre de contre-exemples (Landy-Houillon 1996), ou de Perrin, le premier éditeur des lettres, qui s’emploie à les corriger2. Les amendements syntaxiques de ce dernier illustrent, s’il en était encore besoin, que les consignes des Remarqueurs en matière de clarté – aussi hétérogène et grevée de fantasmes idéologiques variables que soit cette notion – ont porté leurs fruits. Si Perrin réaménage sans scrupule les énoncés originaux, c’est qu’un siècle plus tard, les libertés syntaxiques de Mme de Sévigné sont jugées illisibles (Landy-Houillon 1986 : 258). Au xixe siècle, l’« Introduction grammaticale » que rédige É. Sommer recense de nombreuses tournures qui négligent les préceptes des Remarqueurs, notamment dans la section intitulée « Interruptions et changements de tournure ; irrégularités de construction ; licences et négligences diverses » (Sommer 1862 : lxiv-lxix). Enfin, au xxe siècle, les auteurs de grammaires historiques recourent systématiquement aux lettres de Mme de Sévigné (Haase 1930 ; Spillebout 1985 ; Fournier 1998) pour donner du français classique une image plus nuancée que celle d’une langue devenue, sitôt les Remarques de Vaugelas publiées, parfaitement lisse et homogène. De fait, de multiples passages de la correspondance attestent que certaines constructions non seulement se maintiennent, mais encore font preuve d’une belle vitalité tout au long du siècle, en dépit d’une part, de la réitération et du durcissement des consignes syntaxiques, et d’autre part, de la régression, certes très progressive mais néanmoins irrémédiable, d’usages qui deviennent archaïsants. La syntaxe sévignéenne invite ainsi à ne pas être victime de l’illusion rétrospective selon laquelle les mutations de la relation des locuteurs à la langue se feraient sans délais ni résistances, et donc à ne pas exagérer l’influence des injonctions normatives sur la standardisation, certes réelle mais bien plus tardive, des usages.

  • 3 « Introduction » aux Lettres de Mme de Sévigné, éd. É. Gérard-Gailly, Paris...

2Comme le montre ce tour d’horizon des commentaires suscités par les options syntaxiques de Mme de Sévigné, tout le monde s’accorde sur le fait que la marquise « écrivait comme en 1630, quand on n’était pas un écrivain de profession », ne songeant pas « à posséder la grammaire nouvelle ou prochaine, qu’elle ne confondait probablement pas avec le style3 ». Or il n’existe pas de panorama raisonné des configurations syntaxiques propres à justifier ces jugements. Il s’agit donc de proposer un inventaire détaillé des audaces et des libertés syntaxiques caractéristiques des lettres de Mme de Sévigné à sa fille. Cela implique à la fois de décrire précisément les phénomènes linguistiques en jeu et d’expliquer le conditionnement d’effets de lecture qui ne sont perceptibles que si on les rapporte aux tentatives de normalisation qui ont lieu tout au long du siècle – bref, de dresser un relevé des principales dérogations de Mme de Sévigné aux injonctions syntaxiques de son temps. Déterminer sur quels points de syntaxe la marquise, confiante dans les pouvoirs tout féminins de la négligence et bien décidée à profiter des latitudes qu’offre la lettre familière, se libère de la tutelle des théoriciens : tel est l’objectif de notre enquête. Dès lors se pose la question du statut des tournures syntaxiques auxquelles Mme de Sévigné ne renonce pas, en dépit des prescriptions : à une époque où la norme est en voie de constitution, les notions de fautes (Landy-Houillon 1992) et d’agrammaticalité (Attal 2000 : 3-6) s’avèrent fort mal adaptées.

3Sans s’attarder sur les raisons qui favorisent l’indiscipline syntaxique de Mme de Sévigné, citons les trois principales. La première est d’ordre générique : si la marquise ne s’embarrasse guère des idéaux syntaxiques que défendent les Remarqueurs, c’est parce qu’elle ne se prive pas d’exploiter les libertés permises par la lettre familière et laisse libre cours à son goût pour une écriture empreinte d’une vivacité qui se rapproche de manière asymptotique de la parole orale. La seconde est davantage d’ordre idéologique : parallèlement à l’entreprise de normativité initiée par Vaugelas, se diffusent non seulement un puissant mouvement anti-puriste multiforme (Siouffi 2007b : 684-706), mais encore, précisément dans les années 1670-1690, un « sentiment subjectif de la langue » (Siouffi 2007a : 11-19). Dans la mesure où elles regorgent de tournures obsolètes, voire ostracisées, les lettres à Mme de Grignan constituent un poste d’observation privilégié pour prendre la mesure de la promotion d’une possible compétence langagière individuelle, qui débouche sur l’idée que l’agrammaticalité – surtout lorsqu’elle est le fait d’une femme de l’aristocratie – possède une séduction, voire une élégance propre (Siouffi 1995 : 455-482). Enfin, la troisième donnée à prendre en compte pour éclairer l’insensibilité de Mme de Sévigné aux nouvelles exigences en matière de syntaxe, est d’ordre plus strictement linguistique. Si la marquise a la possibilité de refuser de faire allégeance au vaste mouvement de régularisation des constructions syntaxiques, c’est parce qu’elle dispose d’un état de langue riche d’une exceptionnelle diversité variationnelle (Combettes 2003 : 3-18). Dans la seconde moitié du xviie siècle, l’idiome est loin d’être aussi corseté et homogénéisé que l’on a bien voulu le penser – au terme de simplifications lourdes de présupposés (Siouffi 2003). L’effacement de la variation en général, et la standardisation des constructions syntaxiques en particulier, se faisant de manière progressive, Mme de Sévigné peut, en toute lucidité et non sans désinvolture, exploiter les anciennes libertés qui perdurent. Ainsi donc, ce n’est ni comme des écarts par rapport à la langue commune (bien trop mouvante), ni comme des fautes à l’égard des normes (encore en formation) que nous traiterons les irrégularités syntaxiques de Mme de Sévigné, mais bien comme les composantes d’un authentique « style syntaxique » (Ayres-Bennett et Caron 1995 : 72) parfaitement reconnaissable, qui exploite toute une série de variations encore relativement bien tolérées – bref, comme des choix rendus possibles par la sensibilité épilinguistique de l’épistolière à la variation (Berrendonner, Le Guern et Puech 1983 : 20-23 et Gadet 1998).

4Notre intention n’est naturellement pas de renouer avec la dichotomie simpliste de la raison et de l’usage (Landy-Houillon 1991). Il s’agit seulement de souligner que les injonctions syntaxiques formulées une trentaine d’années plus tôt ne semblent pas être ressenties par Mme de Sévigné comme obligatoires, c’est-à-dire que les prescriptions édictées par les puristes ne s’imposent pas à elle comme des normes. En effet, la marquise ne semble guère concernée par l’ample changement de normativité qu’engagent à la fois la grammatisation (Auroux 1994 : 12) et l’abolition de la variation (Seguin 1999 : 276-304) : que certaines tournures fassent l’objet de condamnations et d’interdictions ne l’empêche pas de les utiliser. Si l’épistolière multiplie les entorses aux prescriptions, c’est sans doute parce qu’elle n’en perçoit pas, pour elle, les aspects contraignants, et que son usage de la langue ne saurait changer du jour au lendemain sous le seul effet des normes de Vaugelas, la plupart des constructions syntaxiques qui mettent en échec les prescriptions apparaissant obsolètes, voire archaïques. L’expressivité syntaxique des lettres de Mme de Sévigné semble en effet résulter d’une force d’inertie linguistique, la marquise préférant conserver ses usages, même voués à une élimination progressive, plutôt que de se plier à des injonctions normatives qui ne jouissent à ses yeux d’aucune autorité.

  • 4 On aura reconnu la formule de Chrysale dans Les Femmes savantes de Molière ...

5Sans qu’il soit utile de traquer tous les manquements de Mme de Sévigné à « parler Vaugelas4 », il convient de cerner précisément les procédés syntaxiques qui donnent au style des lettres à Mme de Grignan son allure alerte, inventive et naturelle. À y regarder de près, la fluidité de ce style est due en grande partie à l’abondance de tournures contrevenant à la netteté, qui concerne « l’arrangement, la structure, ou la situation des mots, & tout ce qui contribue à la clarté de l’expression » (Vaugelas 1647 : 567). C’est pourquoi nous examinerons successivement les quatre types d’entorses à la netteté que commet le plus fréquemment Mme de Sévigné.

La « mauvaise situation des mots »

6Indéniablement, la rédaction rapide et spontanée de la lettre familière favorise la désinvolture en matière d’incidence, l’intelligibilité maximale des relations syntaxiques étant sans doute le cadet des soucis de la marquise. C’est ainsi que dans les lettres à Mme de Grignan, on trouve diverses configurations reposant sur une « mauvaise situation des mots », qui est « le premier vice opposé à la netteté du stile » (Vaugelas 1647 : 580-581), notamment lorsque l’on examine le rattachement des participes présents. La marquise répugnant visiblement « à s’imposer un haut degré de connexité » et préférant « l’option “diffuse”» (Lecointe 1997 : 14), le participe présent ne se rapporte pas systématiquement au sujet de la phrase. Certes, le lecteur d’aujourd’hui est tenté de voir dans cet usage une source d’obscurité passagère. Pourtant, diagnostiquer des prises de liberté exceptionnelles en la matière serait anachronique (Ayres-Bennett 1998). Loin de résulter de licences grammaticales originales, la manière dont Mme de Sévigné gère le rattachement du participe présent en fonction détachée est surtout révélatrice de la marge de liberté dont bénéficient encore les locuteurs, avant que les Remarqueurs, au nom de l’éviction des équivoques, ne restreignent de manière drastique l’incidence du participe (Fournier 1998 : 304). Il ne faut donc pas surévaluer l’impact stylistique de la fréquence des participes rattachés à d’autres constituants que le sujet, d’autant plus que la rédaction épistolaire, rapide et confiante dans l’indulgence de la destinataire, rend inutiles les précautions que recommandent des Remarqueurs, qui n’hésitent pas à détacher les énoncés incriminés de leur contexte. Nul doute en effet que si Mme de Sévigné se montre indifférente aux prescriptions visant à davantage de netteté, ce n’est pas seulement parce qu’elle est accoutumée aux usages de l’ancienne syntaxe : c’est surtout parce qu’elle refuse, plus ou moins consciemment, tout ce qui pourrait entraver la rapidité et la spontanéité de son écriture.

7L’usage classique est suffisamment libre pour que Mme de Sévigné n’éprouve pas de gêne à rattacher les participes en fonction détachée à toutes sortes de constituants de la phrase, quelle que soit leur fonction. C’est ainsi que l’on trouve des participes présents qui se rattachent à un complément d’objet direct,

Vous savez que nous le [le temps] trouvons un vrai brouillon, mettant, remettant, rangeant, dérangeant, imprimant, effaçant, approchant, éloignant, et rendant toutes choses bonnes et mauvaises, et quasi toujours méconnaissables. (24 novembre 1675 : ii, 169)

à un complément d’objet indirect,

Je lui conseille de faire ce voyage, n’ayant rien de mieux à faire, et peut-être qu’en écrivant de jolies relations, cela pourra lui être bon. (10 janvier 1680 : ii, 792)

à un complément du nom,

Celles [les négociations] de M. de Chaulnes pourraient être plus longues qu’on ne pense, étant le seul qui puisse inspirer à Sa Sainteté le véritable désir de donner la Paix aux princes chrétiens. (30 octobre 1689 : iii, 740)

ou encore à un terme impliqué par un possessif :

Écrivez seulement à Monsieur de Laon, qui enfin est cardinal. Vous pouvez comprendre sa joie, n’ayant jamais souhaité que cette dignité. (27 mai 1672 : i, 521)

Mais l’usage le plus frappant, voire le plus transgressif, est sans aucun doute celui qui consiste à rattacher le participe « directement aux protagonistes énonciatifs » (Fournier 1998 : 305), en l’occurrence au je de l’épistolière :

Du milieu de tout cela, il sortit quelques questions de votre santé, où, ne m’étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans l’ignorance […]. (29 novembre 1679 : ii, 749)

8Il est évidemment tentant d’interpréter de tels usages comme des hyperbates, et de les rapporter à la recherche d’une naïveté qui passe par la fidélité aux soubresauts de la pensée. Pourtant, plutôt que de voir dans la gestion des participes un acte de style, il semble plus pertinent de la relier à la fois aux usages en vigueur et à la situation de communication de la lettre familière. Alors que le regard implacable de quelques Remarqueurs sensibles aux seuls risques d’équivoques décèlerait dans les usages sévignéens de condamnables sources d’ambiguïté (Landy-Houillon 2003 : 287), l’épistolière ne fait jamais que privilégier, ne serait-ce que de manière intuitive, le principe non pas de proximité textuelle, mais de saillance thématique. C’est essentiellement par la « mémoire discursive » de l’épistolière (Fournier 1998 : 306) que s’explique le maniement, souple et empreint d’oralité, des participes présents dans les lettres à Mme de Grignan.

Les « mauvaises structures »

9Parmi les irrégularités syntaxiques qui contribuent à l’allure débridée de la prose sévignéenne, on trouve aussi un certain nombre de « mauvaises structures », qui constituent « le second vice contre la netteté » – puisqu’« en la mauvaise structure il y a toujours quelque chose à ajouster, ou à diminuer, ou à changer non pas simplement pour le lieu, mais pour les mots » (Vaugelas 1647 : 583). Le cas le plus flagrant est celui de la coordination différée, qui, dans la mesure où elle perturbe la linéarité de la phrase, est à l’origine de surprenants raccourcis syntaxiques (Landy-Houillon 1996 : 289). Le propre de la « coordination différée » est de transformer « le coordonnant en outil de raccroc ou de reprise », afin d’effectuer « une sorte de rajouture » (Antoine 1958 : 401). En cela, le tour différé enfreint ostensiblement les recommandations des Remarqueurs et des grammairiens, sensibles à l’adéquation parfaite entre l’ordre des pensées et l’ordre naturel de la langue française (Siouffi 1995 : 218-298). Parce que cette structure effectue un ajout inopiné qui « suit la progression de la visée communicative » (Fournier 1998 : 95), elle mime les à-coups de la pensée. Puisque Mme de Sévigné déploie une manière d’écrire qui vise moins à l’intelligibilité immédiate qu’à une impression de naïveté, il n’est guère surprenant qu’elle fasse grand usage du tour différé qui, avec son allure de rallonge aléatoire, aboutit à séparer des constituants qui occupent la même fonction par toutes sortes d’intercalations et à cumuler « trop de mots pour un seul verbe » (Vaugelas 1647 : 584).

10Ce qui frappe, c’est non seulement l’omniprésence des rallonges coordonnées, mais aussi la variété des postes syntaxiques qu’elles affectent. Tout au long de la correspondance, on trouve des coordinations différées de compléments du verbe, qu’il s’agisse de compléments d’objet directs

Je vous embrasse de tout mon cœur, et ceux qui sont avec vous. (4 septembre 1676 : ii, 390)

ou de compléments d’objets indirects :

M. de Grignan vous sait donner, et à moi, cette marque de sa complaisance. (11 juillet 1672 : i, 554)

Dans les deux cas, « le prédicat semble saturé par le premier complément puis reçoit une nouvelle détermination inattendue » (Fournier 1998 : 95). Mais on relève également de nombreuses occurrences de coordination différée de sujets :

Mme de Marbeuf est encore ici, et l’abbé Charrier […]. (7 décembre 1689 : iii, 771)

Il arrive même que Mme de Sévigné unisse par une structure coordinative disjointe des compléments du nom

L’état de la maréchale de Créquy est bien affreux, et de la marquise de La Trousse, qui ne savent point du tout ce que sont devenus leurs maris. (12 août 1675 : ii, 53) 

ou des compléments d’agent :

Coulanges m’en [de Pauline] paraît charmé, et de vous, et de M. de Grignan, et de votre château, et de votre magnificence.  (25 septembre 1689 : iii, 708)

De manière plus courante, Mme de Sévigné coordonne deux régimes du présentatif : certes, les deux régimes sont placés côte à côte ; pourtant, cette sorte de coordination ne manque pas de produire un effet de rallonge – qu’il s’agisse du présentatif c’est

Il me semble que c’est une grande commodité à toutes deux, et bien de la peine épargnée, de n’avoir point à nous chercher. (13 septembre 1677 : iii, 546) 

ou du présentatif voilà (l’effet d’ajout capricieux étant accru par la disparité morphologique des éléments coordonnés) :

Voilà le monde dans son triomphe, et des événements surprenants, puisque vous les aimez. (31 juillet 1675 : ii, 25)

11Assurément, une telle profusion de coordinations différées, qui produisent de brusques relances rythmiques, n’est pas seulement imputable à la rapidité de l’écriture épistolaire ou à son énonciation passionnée. Cette tendance à pratiquer des ajouts d’autant plus inopinés que la phrase semblait terminée illustre le fait que Mme de Sévigné ne se gêne pas pour supprimer tout ce qui n’est pas strictement nécessaire à la compréhension de sa destinataire – bref, qu’elle ne se sent pas astreinte aux injonctions des Remarqueurs, systématiquement opposés aux tournures elliptiques (Siouffi 1995 : 130-180).

L’emploi d’« un même régime » avec « deux verbes qui demandent deux regimes differens »

12Mme de Sévigné pratique fréquemment la mise en facteur commun d’un complément à deux verbes coordonnés de rections différentes. Or Vaugelas défend l’utilisation de « verbes regissans deux cas, mis avec un seul » (Vaugelas 1647 : 79-80) et insiste sur le fait que c’est une faute « contre la netteté » (Vaugelas 1647 : 585). Si la marquise néglige cette prescription, c’est parce qu’elle privilégie les usages syntaxiques les plus souples en matière de complémentation verbale – qui ni ne ralentissent ni n’alourdissent la prose familière :

J’ai trouvé […] la Comtesse, qui pare et qui donne de la joie à tout un pays. (25 octobre 1673 : i, 603)

Vous êtes, en vérité, trop agréable et trop bonne d’être si occupée et si attentive à ma santé. (5 août 1676 : ii, 361)

Un homme […] disait l’autre jour à Rennes qu’il n’avait jamais vu ni entendu parler d’une pleine victoire sur la mer depuis la bataille d’Actium […]. (31 août 1689 : iii, 683)

13Alors que le régime commun à deux verbes de rections différentes s’oppose à la régularisation des constructions verbales prônée par Vaugelas puis par les autres Remarqueurs, l’usage du double régime reste cependant courant (Fournier 1998 : 95). Il serait donc erroné de conclure que Mme de Sévigné recourt à une telle construction à des fins stylistiques, même si elle trouve dans cette façon de parler obsolète une souplesse et une rapidité d’expression qui conviennent parfaitement à la situation de communication de la lettre familière.

Les « équivoques »

14Enfin, parmi les facilités d’expression dont Mme de Sévigné use couramment sans se sentir coupable de contrevenir à une exigence de clarté syntaxique superflue, arrêtons-nous sur la gestion très libre des relatives, qui occasionne de nombreuses équivoques. Or « le plus grand de tous les vices contre la netteté, ce sont les équivoques, dont la plus-part se forment par les pronoms relatifs, demonstratifs, & possessifs » (Vaugelas 1647 : 585). Alors que l’un des principes sous-jacents à de nombreuses prescriptions vaugeliennes est le « principe de proximité », l’épistolière n’hésite pas à éloigner les relatives de leur antécédent (Siouffi 1998 : 286-287). Bien des exemples attestent la facilité qu’a Mme de Sévigné à placer le relatif à son gré – ce qui, tout en contribuant à l’impression de spontanéité et d’oralité, ne manque ni de produire « des rapprochements singuliers », ni de donner au style « une grande aisance » (Sommer 1862 : xix). Les relatives pour lesquelles « l’interprétation met en concurrence le GN le plus proche avec un autre GN qui peut, à un meilleur titre, prétendre au rôle d’antécédent » (Fournier 1998 : 180) peuvent être introduites par que (rarement),

Je fus hier au soir brouillée avec Brancas pour avoir dit, à ce qu’il dit, une grossièreté sur l’amitié, que personne n’entendit et que je ne sentis pas moi-même : c’était le couronnement du crime. (12 avril 1671 : I, 219)

par où (plus souvent),

L’on me porte dans ce parc, en chaise, il fait divinement beau ; cela me fortifie. (1er mars 1676 : ii, 246)

ou par dont (de manière assez courante) :

Il vient d’entendre par hasard un sermon de l’abbé Fléchier, à la vêture d’une capucine, dont il est charmé. (1er mai 1680 : ii, 912)

Mais l’écrasante majorité des relatives susceptibles de prêter à confusion sont introduites par qui :

Il nous lut l’autre jour une comédie chez M. de La Rochefoucauld, qui fait souvenir de la Reine Mère. (15 janvier 1672 : i, 417)

Mme de Sévigné multiplie ainsi les agencements équivoques, c’est-à-dire qui permettent de choisir parmi différentes interprétations possibles d’un point de vue strictement grammatical, même si la plupart du temps, la destinataire n’éprouve vraisemblablement pas la moindre hésitation en raison du contexte.

15La tentation est grande d’interpréter en termes de choix expressif le peu de rigueur qu’observe la marquise dans le rattachement des relatives. Certes, une telle liberté d’incidence, héritée de la première moitié du siècle, enfreint manifestement les prescriptions contemporaines. Pourtant, au moment où écrit Mme de Sévigné, les injonctions des Remarqueurs en vue d’éradiquer toute cause d’équivoque ne sont guère mises en pratique, et l’habitude de « sépare[r] la proposition relative de son antécédent » est encore prégnante (Haase 1930 : 424-425). En effet, la syntaxe de l’épistolière est tributaire, à bien des égards, d’une conception plus ancienne, moins rigide, de la cohésion. L’appréhension à la fois sémantique, pragmatique et cognitive de la cohésion discursive ayant considérablement varié (Siouffi 1998 : 281), ce serait se fourvoyer que d’interpréter la souplesse avec laquelle Mme de Sévigné use des procédés qui concourent à cette cohésion en termes de manquements délibérés. D’ailleurs, la marquise reste relativement mesurée, les cas de relatives éloignées de leur antécédent par un important volume syntagmatique étant extrêmement rares. De plus, leur présence n’est guère étonnante dans des lettres promptes à imiter les tournures syntaxiques peu rigides de la langue orale. Le fait que Mme de Sévigné, lorsqu’elle emploie des relatives séparées de leur antécédent, s’écarte des normes qui sont alors en train de s’imposer n’autorise à parler ni de licences grammaticales manifestant une attitude protestataire à l’égard des injonctions normatives, ni d’écarts à visée stylistique. Les équivoques syntaxiques que crée parfois la position aléatoire de la relative doivent plutôt être imputées à des tolérances linguistiques plus ou moins bien attestées (même si elles sont en train de perdre du terrain face à l’exigence croissante d’univocité), dont la marquise use d’autant plus aisément qu’elle écrit de manière rapide et familière.

Conclusion

16Ce que montre l’examen des tournures syntaxiques contraires à la netteté, c’est qu’entre deux solutions morpho-syntaxiques concurrentes, Mme de Sévigné élit généralement celle qui est la moins contraignante pour elle et qui requiert du lecteur la plus grande activité interprétative (c’est-à-dire la moins cohésive), précisément à rebours de la tendance de la langue française qui se fait alors jour (Caron 1998 : 19-23). Indéniablement, les années pendant lesquelles écrit Mme de Sévigné appartiennent à une « période de transition », caractérisée par la « tension encore perceptible entre deux syntaxes » : l’une, souple et lâche, héritée du moyen français, « faisant assez largement appel à la coopération du lecteur pour discriminer la bonne lecture », et l’autre, « plus verrouillée, c’est-à-dire plus explicite » (Caron 1998 : 31), destinée à devenir hégémonique sous l’influence des Remarqueurs. C’est parce que l’épistolière dispose de variables morpho-syntaxiques qui cohabitent dans l’usage (c’est-à-dire parce qu’elle a généralement la possibilité de choisir entre une solution fidèle à la langue de sa jeunesse et une solution conforme aux nouvelles exigences syntaxiques) qu’elle peut opter pour la configuration la plus libre et la plus primesautière, qui est aussi celle qui réclame la plus grande participation de ses lecteurs. De fait, Mme de Sévigné profite largement des latitudes qu’offre un moment charnière de l’histoire de la langue, où l’ancienne syntaxe semble se confronter, encore pour un temps et avant de disparaître, aux nouveaux usages qui sont en passe de s’imposer. Si la solution retenue est souvent désuète et minoritaire, c’est parce qu’elle est convient davantage à la situation de communication propre à la lettre familière, qui dispense d’une trop scrupuleuse régularité syntaxique.

Notes

1 Rappelons à titre indicatif que la marquise a vingt-et-un ans lorsque paraissent les Remarques de Vaugelas et qu’elle a en a cinquante lorsqu’elle lit les Remarques Nouvelles du père Bouhours, qu’elle mentionne dans sa lettre du 16 septembre 1676 (ii, 398). Les citations des lettres à Mme de Grignan, désormais données entre parenthèses au fil du texte, mentionnent la date de la lettre et sa pagination (tome et page) dans l’édition de référence : Mme de Sévigné, Correspondance, éd. R. Duchêne, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 3 volumes, 1972-1978.

2 Voir la « Note sur le texte » de R. Duchêne (ibid. : i, 797-800).

3 « Introduction » aux Lettres de Mme de Sévigné, éd. É. Gérard-Gailly, Paris, Gallimard, 1953-1957, t. i, p. 74.

4 On aura reconnu la formule de Chrysale dans Les Femmes savantes de Molière (Œuvres complètes, éd. G. Couton, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1991, p. 1013).

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Pour citer ce document

Cécile Lignereux, «Les caprices syntaxiques de Mme de Sévigné : une épistolière sourde aux prescriptions ?», Acta Litt&Arts [En ligne], Acta Litt&Arts, Le style Sévigné. A l'occasion de l'agrégation 2013/2014, mis à jour le : 07/09/2017, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/84-les-caprices-syntaxiques-de-mme-de-sevigne-une-epistoliere-sourde-aux-prescriptions.

Quelques mots à propos de :  Cécile  Lignereux

Maître de conférences en langue et littérature françaises – Université Grenoble Alpes / UMR Litt&Arts – RARE Rhétorique de l'Antiquité à la Révolution

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