Dossier Acta Litt&Arts : La traduction du savoir et ses méthodes

FUKAI Yosuke

Apprendre le français à travers la création de vidéos sur YouTube

Mise en place de nouvelles approches didactiques et formations intégrant le numérique

Texte intégral

1. Le contexte

1L’apprentissage du français est-il nécessaire pour les Japonais ? Est-il utile pour trouver un travail ? Si on leur pose la question, la plupart des gens répondront malheureusement par la négative. Quand les lycéens japonais passent un concours d’entrée à l’université, seul l’anglais leur est nécessaire. À l’université, on parle souvent du TOEIC et du TOEFL mais beaucoup moins du DELF-DALF. Le français occupe une place mineure et se trouve en concurrence avec les autres LV2. 

2Dans le contexte d’un monde globalisé, paradoxalement, la plupart des Japonais pensent que seul l’anglais leur est utile, et que le français présente peu d’intérêt sur le plan professionnel. Si l’on ne précise pas les avantages de l’apprentissage de la langue française, la baisse du nombre d’apprenants risque de se poursuivre. En effet, dans l’Université du Tohoku, leur nombre est faible par rapport aux apprenants de chinois, d’allemand ou d’espagnol. D’une manière générale, le FLE au Japon est dans une situation de crise. Une des raisons tient au fait que la deuxième langue étrangère n’est pas obligatoire dans la plupart des universités. Par chance, à l’Université du Tohoku, les étudiants sont obligés d’apprendre une LV2. Cependant, parmi les six langues proposées (l’allemand, le chinois, le coréen, l’espagnol, le français et le russe), seulement 11 % des étudiants ont choisi le français en 2018, ce qui classe cette langue en 5e position devant le russe. Certes, l’apprentissage du français permet d’appréhender la culture francophone et de s’enrichir sur le plan personnel, mais cette seule dimension culturelle ne suffit pas à convaincre la majorité des étudiants japonais, qui attendent avant tout d’une langue qu’elle leur soit utile dans l’avenir. Actuellement, le chinois est la seconde langue étrangère la plus étudiée par les étudiants japonais. Il y a deux raisons à cela : d’une part, ils pensent que le chinois est facile, et d’autre part, qu’il est particulièrement utile parce qu’il y a beaucoup d’habitants et de touristes chinois dans l’archipel. Néanmoins, si certains étudiants veulent réellement étudier le chinois, beaucoup d’entre eux le choisissent par défaut, pour les raisons évoquées ci-dessus. Ainsi, la réputation d’une langue joue un rôle considérable chez les étudiants au moment où ils choisissent une LV2.

3C’est dans ce contexte-là que nous avons commencé à réfléchir à la didactique du français, et à ce que pouvait apporter la langue dans le cadre de la recherche d’emploi ou dans le cadre du travail. Certes, ce point de vue dépasse le côté purement linguistique de la didactique du français. Certains peuvent critiquer cette éducation utilitariste. Néanmoins, étant face à une crise, il parait indispensable de réfléchir à l’objectif des langues étrangères au Japon. Pour cela, nous nous sommes tout d’abord intéressé aux compétences recherchées par les entreprises japonaises. Si, en tant qu’universitaire, nous n’avons jamais passé d’entretien dans une entreprise japonaise, ce qui est également le cas de bon nombre de nos collègues, tous les étudiants ne choisissent pas le chemin académique. La plupart commencent en effet à effectuer des démarches pour obtenir un emploi en dernière année de licence (4e année). Nous devions donc nous interroger sur la didactique du français, en prenant en compte son utilité dans le milieu professionnel. Nous avons ainsi consulté des statistiques publiées par la Fédération des organisations économiques japonaises et le Nihon Keizai Shinbun, le quotidien économique le plus important au Japon.

4Selon leurs statistiques, les entreprises japonaises recherchent avant tout les quatre aptitudes suivantes lors du recrutement : l’esprit d’initiative, la capacité communicative, le dynamisme et l’esprit d’équipe. Or, les étudiants japonais sont plutôt connus pour leur timidité, leur passivité et leur manque d’initiatives. Cependant, ils devront de plus en plus travailler dans un contexte globalisé, que ce soit avec des étrangers au Japon ou au sein d’entreprises internationales. Il est donc nécessaire qu’ils apprennent à travailler davantage de manière active et qu’ils s’habituent à communiquer avec des étrangers.

5Jusqu’à présent, les tests d’anglais inclus dans les concours d’entrée à l’université ne vérifiaient que le niveau de compréhension écrite et orale des étudiants. Mais dans le futur, la production orale et écrite, capacité que les élèves japonais ne développent pas au lycée, occupera une place primordiale. Par conséquent, l’université joue un rôle considérable dans l’acquisition d’une telle capacité. Il nous a semblé donc intéressant de travailler sur cet aspect trop souvent négligé par les enseignants de langues étrangères et, afin de combiner apprentissage de la langue et mise en œuvre des quatre compétences les plus recherchées par les entreprises japonaises, nous avons lancé une série intitulée Tokai Nouvelle Vague sur YouTube.

2. Le projet

6Actuellement maître de conférences à l’Université du Tohoku, grande université nationale au nord-est du Japon, nous avons travaillé jusqu’en mars 2017 dans une université privée, l’Université Tokai, située dans la banlieue de Tokyo. Ce sont les activités que nous avons menées au sein de cet établissement qui font l’objet du présent article.

7Dans nos cours, outre l’enseignement du français, nous avons essayé, à travers différentes mesures, de faire en sorte que nos étudiants développent les quatre compétences privilégiées par le monde de l’entreprise. À savoir, un abandon des cours magistraux pour favoriser l’esprit d’initiative, une augmentation du temps alloué à la discussion pour augmenter la capacité communicative, le choix de sujets susceptibles d’attirer leur curiosité afin d’améliorer le dynamisme et, enfin, la mise en place d’activités créatives de groupes pour forger leur esprit d’équipe.

8Désireux d’augmenter les échanges en langue française, malgré le faible nombre d’étudiants francophones présents à l’Université Tokai, nous avons eu l’idée de créer une série en français et de la diffuser sur YouTube. Pour plaire aux étudiants, le scénario de celle-ci ne devait pas être trop difficile ni abstrait, et devait être accessible à un jeune public. En outre, en tant que Japonais, nous avions également pour objectif de diffuser la culture japonaise à travers la langue française. La série Tokai Nouvelle Vague nous semble répondre à ces critères.

9La série s’inspire des sentai, un genre de séries télévisées destinées aux enfants dans laquelle six super-héros en costumes colorés combattent un ennemi. L’un des principaux représentants de ce genre en France est Bioman, qui a connu un grand succès dans les années 80. Notre série se déroule, quant à elle, dans le campus de l’Université Tokai, dans un monde où la paix est menacée par les forces du Mal.

10Nous avons réalisé quatre épisodes qui totalisent plus de 43 000 vues sur la plateforme YouTube. Le scénario et la réalisation ont été principalement effectués par les étudiants de Tokai. Depuis longtemps, nous réfléchissions à un moyen permettant de motiver les apprenants en français. Nous avons trouvé une solution grâce à cette série, à travers la « vedettisation » des étudiants : lorsqu’une star a des fans qui la soutiennent, elle se sent encouragée et peut être plus motivée. De la même manière, nous avons tenté de créer un groupe d’idoles (groupe féminin de pop) composé d’étudiantes. Leur éventuelle célébrité pourrait, nous pensions, les encourager à avoir confiance en elles.

11Pour les besoins de la série, nous avons également formé un groupe de super-héros de français. Son nom, Tokai Nouvelle Vague, s’inspire à la fois du logo de l’université, qui présente des vagues, mais aussi du célèbre mouvement du cinéma français de la fin des années 50. Notre objectif était de créer un film francophone qui représente la culture populaire japonaise. Notre projet didactique se voulait donc libre, créatif et moderne. Dans le film, il y a six forces, chacune représentée par un costume de couleur différente. Elles sont jouées par quatre hommes (les forces rouge, bleue, noire et jaune) et deux femmes (les forces blanche et rose).

3. La réalisation

12Deux mois et demi se sont écoulés entre l’écriture du scénario (décembre 2015) et la finalisation (15 février 2016) du premier épisode. Le projet a été effectué en profitant des cours du mardi soir (20 étudiants environ) et de l’« espace francophone », une salle de communication facultative (15 étudiants environ).

13Durant le premier cours du mardi soir, un rôle a été attribué à chacun des étudiants, parmi les possibilités suivantes : acteur, réalisateur, producteur, metteur en scène, cameraman, décorateur ou encore maquilleur. Puis, nous avons demandé à chacun d’écrire en japonais le scénario du premier épisode. La semaine suivante, nous avons distribué tous les scénarios et nous avons choisi celui qui méritait d’être retenu pour le premier épisode. Ensuite, nous l’avons retravaillé ensemble. Nous avons par ailleurs distribué une feuille de vocabulaire sur le cinéma en français pour que nos étudiants puissent utiliser ces mots spécialisés lors du tournage.

14L’étape suivante fut celle de la traduction du scénario en français. Nous avons utilisé un ordinateur raccordé à un projecteur pour traduire méthodiquement chaque réplique. Afin de nous assurer de la qualité du français employé, nous avons demandé à des professeurs francophones de relire l’ensemble. Au total, il a fallu environ un mois pour écrire et traduire le scénario. Les vacances de Noël ont ensuite été mises à profit, puisque nos étudiants se sont régulièrement contactés pour faire avancer le projet. Par exemple, les acteurs ont mémorisé leur texte et le réalisateur a écrit le story-board. En janvier, les acteurs ont commencé à effectuer des répétitions à l’italienne avec l’équipe enseignante. Quant au caméraman, au réalisateur et au metteur en scène, ils ont discuté des prises de vue à partir du story-board.

15Ce qui est particulièrement intéressant dans ce type de projet, c’est qu’il met à contribution chaque étudiant dans ce qu’il préfère ou sait faire de mieux, et qu’il invite à la discussion. Celui qui aime la danse imagine les scènes d’action, celui qui pratique le kendo enseigne aux autres le maniement du sabre. De la même manière, une étudiante qui aime se maquiller s’est occupée du maquillage des acteurs ayant les rôles de « méchants ». L’ambiance de travail était ainsi très harmonieuse. Nous avons également réfléchi aux noms des gestes et des coups spéciaux (Hissatsu waza en japonais) de chaque personnage.

16L’équipe était aussi bien constituée d’étudiants littéraires que scientifiques. Nous avons considéré la série sous tous ses aspects. Les étudiants ont pris conscience que la solution à un problème n’est souvent pas unique, et que chacun peut avoir des points de vue différents : nous devions toujours faire des choix pour résoudre un problème donné. Ainsi, chacun a pu forger son esprit d’écoute en confrontant son avis avec celui des autres. Pendant le tournage, quand il faisait beau, nous avons filmé des scènes à l’extérieur, notamment des scènes de combat.

17Nous avons terminé le tournage du premier épisode à la fin janvier 2016 et le réalisateur et ses assistants ont commencé à monter le film. Comme nous ne disposions que d’un faible budget, nous avons utilisé iMovie, un logiciel de montage vidéo développé par Apple. En février 2016, toutes les tâches inhérentes à Tokai Nouvelle Vague étaient terminées, et nous avons projeté le film (environ 20 minutes) avant sa mise en ligne sur la plateforme YouTube.

4. Les résultats

18Le projet Tokai Nouvelle Vague a eu de nombreux effets positifs sur nos étudiants. Tout d’abord, il a favorisé leur motivation grâce à un objectif très précis et clair : la présentation de vidéos sur YouTube. Comme la plateforme est ouverte au grand public, les étudiants ont travaillé sérieusement dans l’espoir d’augmenter le nombre de vues. Le réalisateur et le cameraman ont effectué un montage efficace. Les acteurs ont tenté d’améliorer leur prononciation. Et même lorsque les professeurs ne donnaient que peu de consignes, tout le monde travaillait spontanément. La plupart des acteurs ont mémorisé leur texte avec entrain et, à la fin du projet, aucun étudiant n’était passif. En outre, la mise en ligne sur YouTube a permis un échange entre les créateurs (les étudiants) et les spectateurs. Ces derniers ont en effet posté environ 200 commentaires au total (4 épisodes), la plupart du temps pour témoigner de leur intérêt pour la série. Leurs commentaires étaient donc encourageants et ont motivé les étudiants. Cyprien, le Youtubeur le plus connu de France, est abonné à notre chaîne. Une équipe de TV5 Monde est venue à l’Université Tokai pour tourner une émission sur notre activité. Grâce à eux, le nombre de spectateurs a augmenté considérablement. Autant d’éléments supplémentaires qui nous font dire que l’apprentissage du français ne se limite pas à la salle de cours, et qu’au contraire, la poursuite de ce dernier en dehors du cadre habituel favorise la motivation des étudiants.

19En deuxième lieu, le projet a favorisé le développement des compétences langagières des étudiants. Le scénario de notre série comporte de nombreuses expressions usitées dans la vie quotidienne, et comme nous avons demandé à nos étudiants de s’exprimer autant que possible en français lors de l’élaboration du projet, ils ont répété et retenu très rapidement une langue usuelle, tandis qu’ils ont sensiblement progressé en compréhension et en production orales. Ainsi, bien qu’en général les étudiants japonais soient timides et participent peu, ils sont ici parvenus à réagir vite, en utilisant des expressions variées. En outre, en lisant les commentaires écrits en français par leurs spectateurs puis en y répondant, ils ont également amélioré leur compréhension et production écrites. Un autre avantage de ce type de projet, c’est qu’il devient un manuel de français, dans le sens où les étudiants qui n’ont pas participé au projet peuvent apprendre le français en regardant les vidéos. De plus, ce n’est pas un manuel dont le contenu est figé car les étudiants peuvent réagir et visiter à de multiples reprises la chaîne Youtube consacrée à la série pour découvrir de nouveaux épisodes. C’est en ce sens que Tokai Nouvelle Vague est un projet didactique de type actionnel très moderne.

20Notre série a donc permis aux étudiants d’acquérir des compétences parmi les plus recherchées par les entreprises japonaises. En effet, afin de proposer une série de qualité satisfaisante, les étudiants ont dû travailler de manière très active. Leur capacité orale (en français et en japonais) s’est également améliorée. Ils ont pris de nombreuses initiatives. Ils ont aussi travaillé de manière harmonieuse en équipe sur un projet commun. Ainsi, nous avons pu nous réjouir du fait qu’un étudiant ait été embauché par une entreprise après avoir parlé de notre projet lors d’un entretien d’embauche. Ce n’est en réalité pas très surprenant car les entreprises japonaises apprécient les étudiants qui savent parler concrètement des efforts effectués et des compétences acquises pendant leurs études.

21En dernier lieu, Tokai Nouvelle Vague a fait prendre conscience aux apprenants de l’importance de la diversité des langues et des cultures. En général, l’enseignement du français au Japon met l’accent sur la culture et la civilisation françaises. Mais à travers ce projet, nous avons essayé en plus de transmettre un pan de la culture japonaise à travers l’apprentissage du français. Il nous semble que c’est quelque chose à laquelle tiennent de nombreux apprenants japonais car ils savent que les pays francophones sont particulièrement réceptifs à leur culture, et notamment à la culture dite populaire (mangas, sentai, etc.). Ainsi, l’apprentissage d’une langue étrangère ne consiste pas seulement en un moyen de connaître une culture autre que la sienne, mais peut également servir de vecteur de diffusion de sa propre culture, et donc favoriser de ce fait la compréhension mutuelle.

22En se connectant en tant qu’administrateur à notre page YouTube, on peut obtenir des statistiques sur le nombre de vues mais également connaître leur provenance. Sans surprise, les spectateurs provenant de France sont nombreux, mais nous avons constaté que notre public se composait aussi de Belges, de Suisses, de Canadiens, d’Algériens, de Tunisiens, d’Ivoiriens ou encore de Sénégalais. Les étudiants s’étonnent de cette réalité : leurs vidéos sont connues à travers le monde. Ils peuvent pour la première fois interagir avec un monde polyphonique où la diversité est synonyme de richesse. Grâce à YouTube et la langue française, les étudiants ont compris l’importance de la diversité culturelle.

5. Conclusion

23En conclusion, nous avons pu constater que la création de court-métrages et leur diffusion sur YouTube étaient très efficaces dans le contexte de la didactique du français au Japon. Au début, les étudiants étaient passifs, mais au fur et à mesure, ils sont devenus très actifs et ont été capables de s’exprimer de manière libre en français. Dans le même temps, nous avons pu présenter la culture populaire japonaise aux francophones.

24Pour finir, nous aimerions présenter les derniers développements de notre projet. En octobre 2017, une émission diffusée sur TV5 monde, « Destination francophonie » a traité de nos activités. Puis, à partir de décembre 2017, nous avons réalisé le dernier épisode de Tokai Nouvelle Vague. Il a été mis en ligne sur YouTube en février 2018. Actuellement, à l’Université du Tohoku, nous travaillions avec nos étudiants sur un nouveau projet de série française intitulée Qui suis-je ?. Il s’agit d’une série policière qui met en scène un détective français et une étudiante japonaise qui ont échangé de corps, et qui a pour toile de fond la ville de Sendai. Le premier épisode est paru le 5 octobre 2018 sur YouTube. Nous avons pour objectif de franchir le cap des 100 000 vues.

Bibliographie

Pour citer ce document

FUKAI Yosuke, «Apprendre le français à travers la création de vidéos sur YouTube», Acta Litt&Arts [En ligne], Acta Litt&Arts, La traduction du savoir et ses méthodes, E. Transferts pédagogiques, mis à jour le : 14/05/2019, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/501-apprendre-le-francais-a-travers-la-creation-de-videos-sur-youtube.

Quelques mots à propos de :    FUKAI Yosuke

Tohoku University