Dossier Acta Litt&Arts : Les "Lais" de Marie de France: transmettre et raconter

Roger Bellon

Étude de la négation, de la syntaxe à la littérature

Texte intégral

  • 1 Le corpus d’étude sera limité aux 3 lais au programme de l’épreuve de langu...

  • 2 Queffélec Ambroise, La négation en ancien français, thèse pour le doctorat ...

1De la syntaxe à la littérature le chemin est long et le cheminement est difficile, depuis l’arrangement des mots régi par les règles de la syntaxe jusqu’à la création des effets de sens… L’exposé qui va suivre va tenter de créer un lien entre une question grammaticale (domaine syntaxique) et les effets de sens (domaine littéraire) générés par l’emploi spécifique des outils de la négation1. Depuis les travaux d’A. Queffélec2, la syntaxe de la négation est bien connue et les circonstances syntaxiques et les facteurs lexicaux qui conditionnent l’emploi de la négation ont été clairement élucidés ; on suivra le plan classique permet de distinguer la négation non prédicative ne (ou nen) et la négation prédicative non (nun dans notre corpus), tout en subdivisant le premier point en ne négation pleine et ne négation « explétive » et en associant à la négation l’étude de la conjonction de coordination ne.

Syntaxe de la négation

2L’adverbe négatif ne (sous les formes ne, nen et n’) se suffit à lui-même pour nier le verbe conjugué auquel il est toujours antéposé et dont il ne peut être séparé que par une forme faible de pronom personnel complément ; comme dans toute la langue du XIIe s., cet emploi de ne négation pleine sans renforcement est largement majoritaire et parmi les circonstances syntaxiques et les facteurs lexicaux qui favorisent l’emploi de ne sans renforcement, on peut distinguer pour notre corpus 5 types bien représentés.

1. Les verbes des propositions subordonnées hypothétiques

3C’est la circonstance syntaxique qui retarde le plus longtemps dans la langue médiévale l’emploi de termes de renforcement et notre texte ne fait pas exception, puisqu’on ne rencontre dans ce cas jamais de terme de renforcement :

  • 3 La référence des vers cités sera donnée en utilisant les abréviations de ti...

Bien me purrat venir a pis, / Si jeo n’ai sucurs e aïe. (Ga456)3

Si cele ne l’eüst tenue, / Ele fust a tere chaüe. (Ga767)

  • 4 Voir aussi Ga2, 349, 397 et 649, et Ec116 et 515.

Que, s’il ne m’aime par amur, / Murir m’estuet a grant dolur. (Ec349)
S’il ne vus vosist mut grant bien, / Il ne vosist del vostre rien. (Ec435)4

  • 5 On peut adjoindre à cette circonstance syntaxique le cas de la seule propos...

2. les verbes au mode subjonctif, mode du non thétique5 ou conditionnel

De ci la kë il reparout, / Hume ne femme n’i venist,/ Ne fors de cel murail n’issist. (Ga252)

Si li reis mis sire aveit peis, / Ne remeindreie oit jurs aprés. (Ec733)

Bele, ja fuissiez vus reïne, / Ne fust l’amur leal e fine (Ec943)

  • 6 Voir pour le subjonctif Ga514, 517 et 751, Lc31 et 55-56, et Ec48, 362, 378...

S’a m’amie esteie espusez, / Nel sufferreit crestïentez. (Ec601)6

4On rencontre surtout cet emploi dans les relatives au subjonctif avec antécédent sous le poids de la négation ou virtualisé :

N’i out cheville ne closture / Ki ne fust tute de benus, (Ga156)

  • 7 Voir aussi Ga652 et Lc95 et 98 ; on reviendra dans la seconde partie sur ce...

Il ne peot estre despleiez / Ki force u cutel n’i metreit. (Ga732)7

3. Les verbes dans des propositions avec ne conjonction de coordination

5La présence d’un ne conjonctif (de coordination) favorise l’emploi de la négation ne sans renforcement :

Tute esbaïe vient a l’hus, / Ne treve cleif ne sereüre, (Ga674)

N’i aveit bare ne devise / Fors un haut mur de piere bise (Lc37)

Tute la nuit veillat issi, / Ne resposa ne ne dormi. (Ec331)

  • 8 Voir aussi Ga156, 252 et 652, et Ec187, 855, 969 et 1130.

Femme ot espuse, nel me dist / Ne unques semblant ne m’en fist ; (Ec1077)8

4. Le verbe aveir dans le tour n’i a (n’i ot, n’i aveit)

N’i out fors une sule entree (Ga223)

Suz ciel n’at or ki vaille plus ! (Ga158)

Il n’ot vallet en sa meisun / Ne face engin, reis u laçun, (Lc95)

Elidus ot nun, ceo m’est vis. / N’ot si vaillant hume el païs ! (Ec7)

  • 9 Voir Ga38, 231, 345, 41 et 857, et Ec18, 38, 100, 302 et 496.

6Cette construction est bien représentée dans notre corpus9 et on note plusieurs occurrences de la combinaison du tout unipersonnel et de la présence de la CdC ne :

Suz ciel n’out dame ne pucele (Ga59)

N’i out cheville ne closture (Ga156)

Unques n’i ot fer ne acier, / Tuz fu d’or fin od bones pieres, (Lc150)

N’i aveit bare ne devise / Fors un haut mur de piere bise. (Ec37)

On rencontre même plusieurs fois une phrase complexe qui accumule le tour n’i a suivi de substantifs coordonnés par ne, complétés par une relative au subjonctif :

Il n’i ad dame ne pucele / Ki n’i alast pur asaier ; (Ga652)

N’i ot codre ne chastainier / U il ne mettent laz u glu, (Lc98)

  • 10 Nous reviendrons dans la seconde partie sur ces occurrences très riches ta...

Il n’ad suz ciel empereür, […], / Ki mut n’en deüst estre liez ! (Ec362)10

  • 11 Seul le verbe saveir est représenté dans notre corpus comme verbe recteur ...

5. Le verbe saveir régissant une subordonnée interrogative indirecte11, partielle ou totale

Ne sai u jeo sui arivez, (Ga331)

Kar jeo ne sai queil part aler, (Ga335)

Trahie m’ad, ne sai que deit. (Ec83)

Mult est dolenz, ne seit ke faire ! (Ga196)

  • 12 Voir aussi Ga325 et 395, et Ec7 (interrogatives indirectes partielles) et ...

Ne sai s’il est de haute gent, (Ec389)12

  • 13 Linguistique médiévale : L'épreuve d'ancien français aux concours, Colin, ...

  • 14 C. Buridant (Grammaire nouvelle de l’ancien français, SEDES, 2000) traite ...

7À côté de ces 5 blocs bien homogènes, nous trouvons pour les verbes de modalité (poeir, saveir, oser, voleir et deveir) une situation plus contrastée que celle que présente A. Queffélec13 : pour lui les trois premiers verbes s’emploient le plus souvent avec une négation sans renforcement, et les deux derniers connaissent presque toujours la négation renforcée14 ; dans notre corpus le verbe poeir est presque toujours accompagné de la négation sans renforcement,

A la dame voleit parler, / Ne pout dedenz la chambre entrer ; (Ga581)

E que jamés ne vienge a port / S’il ne repeot aveir s’amie, (Ga626)

La ceinture voleit ovrir, / Mes n’en poeit a chief venir. (Ga739)

Ele oï Guigemar nomer, / Ne pout desur ses piez ester ; (Ga765)

puisqu’on ne rencontre qu’une seule occurrence de négation renforcée pour poeir :

  • 15 Pour oser et saveir, les 2 seules occurrences sont avec négation sans renf...

Il ne pout mie returner (Ga191)15.

Mais pour le verbe voleir (suivi d’un infinitif) nous avons, lorsqu’il est accompagné de la négation, 3 occurrences de renforcement (nous les verrons plus loin) face à 7 occurrences de négation sans renforcement :

Kar ne se voelt laissier murir. (Ga128)

Si vus ne me volez guarir, / Dunc m’estuet il en fin murir. (Ga503)

  • 16 Voir aussi Ec67, 96, 307 et 739.

Puis que remaneir ne volez, (Ec680)16.

Pour les 2 seules occurrences de deveir on a la négation sans renforcement : Ne li deit hum turner a mal (Ec354) et Ne la lei nel deit cunsentir (Ec1130).

8On rencontre également la négation simple dans des expressions figées de type n’avoir cure, n’avoir talent (une seule occurrence) ou le tour complexe n’est merveille si … :

  • 17 Voir aussi Ga721 et Ec398.

Il nen ot cure d’autre gent. (Ec756)17

Mais il n’aveit de ceo talent. (Ga65)

  • 18 Voir aussi Ga 271 et Lc63.

N’est merveille se il s’esmaie, (Ga197)18

9Pour terminer cette analyse des emplois de la négation pleine sans renforcement, il convient de citer une dizaine d’occurrences réfractaires à tout classement selon les « grilles » proposées par les grammairiens :

Mes ki ne mustre s’enferté / A peine en peot aveir santé. (Ga481)

Il nen ad joië en cest mund / Ki n’ot le laüstic chanter. (Lc84)

El bois se met, aprés lui vait, / Si qu’il ne l’ad aparceü. (Ec986)

  • 19 Voir aussi Ga469 et 538, et Ec52, 94, 179, 878 et 1077.

Mes la fïaunce prent d’iceus / Quë il n’iert descuverz par eus. (Ec905)19

  • 20 C. Buridant, op.cit. § 605.

  • 21 C. Buridant, op.cit. § 497, p. 602, et Philippe Ménard, Syntaxe de l’ancie...

Faut-il invoquer pour ces occurrences « les considérations métriques intervenant ici comme ailleurs, pour exploiter les possibilités de choix qu’offre le système20 » ? Je me contenterai en guise de conclusion provisoire de citer ces 2 vers de Guigemar : Guigemar ad la vile assise, / N’en turnerat si serat prise (Ga875), parce qu’ils sont fréquemment exploités pour illustrer le phénomène de la parataxe21.

  • 22 C. Buridant, op.cit. § 606.

10Notre corpus est bien représentatif d’un état de la langue dans lequel le renforcement de la négation totale n’est pas encore très répandu ; en effet, dès l’origine la tendance qui ira s’amplifiant est au renforcement de la négation non prédicative ne par des termes désignant une toute petite quantité, une quantité minimale disent les grammairiens ; ces termes conservent au départ leur sémantisme plein qui est en rapport avec celui du verbe : il s’agit de pas pour la distance avec un verbe de mouvement, point pour la surface, gote pour le volume liquide, mie pour le volume solide et pas pour la chaîne parlée ; mais, à une vitesse variable pour chacun, ces substantifs ont subi un évidement sémantique qui, arrivé à son terme, les transforme en adverbes corrélatifs de négation, appelés aussi struments grammaticaux22.

11On recense dans notre corpus 30 occurrences de renforcement par pas (17) ou mie (13), face à une centaine d’emploi de ne négation pleine sans renforcement ; les autres substantifs adverbialisés ou en cours d’adverbialisation ne sont pas représentés et sont d’ailleurs très rares dans les Lais : gote n’y figure jamais et la seule occurrence de point est problématique :

Mes jo creim que poi ne li vaille / Kar n’ot en lui point de mesure ; (DA188)

On a dans notre corpus une occurrence de mot qui montre que ce terme est encore pleinement un substantif, ayant gardé la capacité d’être le noyau d’un groupe nominal :

  • 23 On peut comparer cet emploi avec celui de gote dans le vers suivant : Vers...

Dunc vet avant li chevaliers. / Il la baisat, lez lui l’asist ; / Unques nul autre mot ne dist, / Fors tant que seeir la rovat. (Ga784)23

Mie et pas ont achevé leur processus d’évidement sémantique et l’emploi qui en est fait, le plus souvent en postposition du verbe (ne reste toujours immédiatement antéposé au verbe conjugué) est sans surprise :

– avec le verbe estre :

Jeo ne sui mie acustumiere. (Ga512)

  • 24 Voir aussi Ga778 et Ec63. Il faut signaler ici l’emploi de la négation ren...

Li chevaliers n’est pas jolis ; (Ec422)24

– avec le verbe voleir :

Nel voil mie pur ceo leissier (Ga15)

Kar ne voil mie remaneir, / Si cungié puis de vus aveir (Ec529).

on a vu plus haut qu’il peut aussi se contruire avec ne sans renforcement.

  • 25 Mais dans la seule occurrence de voleir que on a la négation sans renforce...

– avec le verbe introduisant une subordonnée complétive en que25 :

Ne saveit pas que femme eüst (Ec584)

Sa femme en ot le queor dolent, Ne sot mie que ceo deveit (Ec718).

– dans les énoncés contrastifs (« tautologie piétinante », pour C. Buridant) :

N’est pas amur, einz est folie, / E mauveistié e lecherie (Ga491)

Od lui s’en vet en sun païs. / La neifs erre, pas ne demure (Ga620).

12Mais il est frappant de constater le nombre relativement élevé de contre-exemples, c’est-à-dire de cas de renforcement là où l’emploi de la négation simple est, on l’a vu, plus que majoritaire : avec le verbe poeir (Il ne pout mie returner, Ga191), avec un verbe au subjonctif (Autrement ne fust pas creüz, Ga258 et Qu’hum nel deüst pas oblier, Ec1184) ou à l’impératif (Bele, ne m’escundites mie, Ga505) ; mais c’est une circonstance syntaxique particulière qui doit retenir notre attention : on a vu plus haut que la présence de la conjonction de coordination ne appelle l’emploi de la négation sans renforcement ; mais il faut signaler ici plusieurs contre-exemples et en particulier 3 occurrences où le verbe estre semble appeler le renforcement par pas, nonobstant la présence de ne conjonction de coordination :

De l’aventure esteit dolenz ; / Mes ne fu pas vileins ne lenz (Lc147)

Kar n’est pas bien ne avenant (Ec1128)

Jeo ne sui mie si suspris / Ne si destreiz pur nule guere (Ga848).

Dans les 2 autres occurrences la présence de ne ne « bloque » pas le renforcement de la négation :

  • 26 Dans cette occurrence le pas précède le groupe verbal formé de la négation...

Dame, fet il, pas ne vus ret / De mesprisum ne de mesfet, (Ec727)26

Ne voleit mie estre veüz / Ne trovez ne recuneüz (Ec765).

Mais il reste des occurrences réfractaires à tout classement :

Il ne la guardat mie a gas. (Ga218)

Par fei, jeo ne m’en merveil mie, / Quant si bele femme est perie (Ec1025)

  • 27 Voir aussi Ga311, 466 et 611, et Ec438, 523 et 924.

Ki en sun tens pas ne s’oblie. (Ga4)27.

13La négation pleine peut aussi être renforcé par des termes (substantif, pronom indéfini, adverbe de temps ou de quantité) qui conservent leur sémantisme plein et orientent la négation selon l’axe de la totalité ou de la temporalité.

  • 28 Un forclusif est, selon la définition de C. Buridant (op.cit., p. 764) « u...

14Le premier de ces forclusifs28 est le substantif rien, dont l’emploi mérite une analyse détaillée. Ce terme garde en ancien français toute sa valeur sémantique, aussi bien sa valeur étymologique (rem) de « chose » que sa valeur dérivée de « créature » : dans les romans courtois la désignation de la femme aimée est paraphrasée par la formule la riens que li chevaliers plus el monde amoit ! Dans notre corpus rien est quelquefois employé hors de toute présence de la négation : tout d’abord dans un contexte virtuel (à l’intérieur d’une subordonnée hypothétique) avec le sens de « chose » :

Si nus poüm rien gaainier, (Ec198)

S’ele i purreit riens espleitier (Ga794),

ensuite dans un contexte qui ne présente aucun trait de virtualité, avec le sens de « créature » :

Sur tute rien vus aim e crei (Ec536)

Et tant ot en lui grant bien / Qu’ele l’ama sur tute rien (Lc25),

ou le sens de « chose » :

Mes d’une rien s’est purpensee, / Qu’ilec fu sis amis neiez (Ga682).

Mais rien est employé dans la grande majorité des occurrences en contexte clairement négatif et, si rien peut conserver le sens de « personne » :

La neif virent al flot muntant,/ Ne veient rien ki la cunduie (Ga268),

on constate que ce sens semble s’éroder, puisqu’il nécessite une précision qui montre en même temps que rien n’est pas désémantisé, puisqu’il peut encore être le noyau d’un groupe nominal (rien vivant) :

Ne trovat nule rien vivant / For sul le chevalier dormant (Ga279)

N’ad rien vivant en tut le munt / Ki joie li feïst aveir, (Ec1086).

Mais dans la majorité des emplois, rien a le sens de « quelque chose » :

  • 29 Voir aussi Ec53, 413, 443 et 883.

Cil en furent tuit esgaré, / Ne li aveient rien loé (Ec883)29.

Et le terme ne subit pas de désémantisation, puisqu’il peut ici encore être le noyau d’un groupe nominal (rien del vostre) ou l’antécédent d’une relative (au subjonctif) :

Il ne vosist del vostre rien. (Ec436)

N’avrai joie de rien que veie, / Kar ne voil ma fei trespasser (Ec738)

  • 30 Voir aussi Ec713 et Lc45.

N’est rien el mund ki me retienge, (Ec694)30.

  • 31 Dans Ga554, la CDS quant a une valeur hypothétique : Ja n’eie jeo joie ne ...

  • 32 On note que dans cette subordonnée temporelle la conjonction de coordinati...

15Le terme nul, fonctionnant comme pronom ou susceptible d’un emploi de prédéterminant (De sa plaie nul mal ne sent, Ga383), oriente, comme rien, la négation selon l’axe de la totalité, et comme rien, il peut être employé avec le sens positif de « quelqu’un » / « quelque » dans un contexte virtuel ; il peut s’agir d’une proposition interrogative directe (Avreit il nul de vus ici / Ki maupas u destreit seüst ? Ec166), d’une subordonnée hypothétique (S’il ot oï de nule gent / Qu’ele eüst mesfet u mespris, Ec722), d’une subordonnée temporelle31 introduite par ainz que (Ainz ke nuls le sachet ne l’oie / Avrunt il mut de lur pru fait, Ga524)32 ou d’une subordonnée complétive en que après un verbe régissant affecté de la négation :

Ne voelt ke nuls des suens i vienge (Ga143)

Ne quit que nuls le guerreit meis (Ec610).

Mais nul est majoritairement employé en renforcement de la négation ne : il peut fonctionner comme pronom, surtout comme pronom sujet :

  • 33 Voir aussi Lc54, et Ga65 et 226.

Nuls ne l’osoit mettre a reisun (Ec9963)33

et dans une seule occurrence comme pronom régime :

A graunt anguisse munta sus. / Dedenz quida hummes truver, / Ki la nef deüssent garder : / N’i aveit nul, ne nul ne vit (Ga66)

  • 34 Voir aussi Ga849 et Ec171, 242, 526 et 637.

mais aussi comme déterminant34 :

N’aiez de ceo nule poür ! (Ga555)

Mes n’ot entre eus nule folie, / Joliveté ne vileinie (Ec575).

On notera que le tour nuls hom (nuls hum n’pout trover jointure, Ga155) est l’équivalent du pronom sujet nuls, tandis que nule femme (Nule femme nel desfereit, Ga564) équivaut à nule, pronom inconnu du corpus.

  • 35 L’accumulation avec ja ne se rencontre que dans une occurrence : Ja nule f...

Mais ce qui est frappant dans l’emploi de nul, c’est la tendance à l’accumulation des forclusifs : nul ne se rencontre jamais avec les adverbes corrélatifs mie ou pas, mais on le rencontre fréquemment en accumulation avec le forclusif de la temporalité unkes35 dont nous allons parler bientôt :

Ke unc de nule amur n’out cure (Ga58)

  • 36 Voir aussi Ga677 et 786.

K’unke femme nule ne vit (Ga130)36.

Il faut noter que dans 3 occurrences le forclusif de la temporalité est en quelque sorte redoublé par l’emploi de nul jor, en particulier pour le serment de Guigemar :

Ja ne prendra femme a nul jur, / Ne pur aveir ne pur amur, / S’ele ne peüst despleier / Sa chemise sanz depescier. (Ga647)

Les 2 autres occurrences sont à citer parce qu’elles annoncent la spécificité de ja et de unques, qui donne à la temporalité une orientation vers le futur ou le passé :

Jamés n’avrai joie nul jur. (Ec1028)

Unques nul jur ne fu si liez. (Ec1117)

16Les forclusifs de temps qui limitent et orientent la portée de la négation sur l’axe temporel sont représentés dans notre corpus par unques (unkes), ja et mais.

  • 37 Il convient de citer 2 vers de Yonec qui mettent bien en évidence le fonct...

17Unques, conformément à son origine latin (unquam « un jour »), n’est porteur d’aucune négativité par lui-même et on a un emploi de ce type dans une phrase dont le caractère virtuel n’est pas évident : Mar vi unkes ceste cuntree ! (Ec587), phrase qu’on traduit mot-à-mot par « c’est pour son malheur qu’il vit un jour ce pays ». Mais hors cette occurrence unques fonctionne toujours en renforcement de la négation avec un verbe à un temps du passé37 :

Kar unques bel semblant ne fist (Ec961)

K’unkes femme taunt ne suffri, / E tu referas taunt pur li ; (Ga117)

  • 38 Voir aussi Ga711 et Ec249, 341, 369 et 973.

A li aturnat tel amur, / Unques a femme n’ot greinur. (Ga711)38

Mais unques forme avec l’adverbe de quantité appliquée au temps mais une locution composée ne…unques…mais qui marque la continuité qui dure :

En la cuntree nel païs / N’out unkes mes oï parler / Ke nefs i peüst ariver (Ga163)

Unques nul autre mot ne dist, (Ga786)

  • 39 On retrouve ce tour dans un système exceptif dans Ec460 : Unques n'ot joie...

Unques mes n’i parlai fors ier (Ec393)39

  • 40 Voir aussi un emploi avec le comparatif dans Ec329 : Unques mes tant nul n...

Unques mes n’ot aveir si chier ! (Ec507)40

18L’adverbe ja, adverbe de la temporalité subjective, se rencontre hors de toute négation dans des contextes qui ne sont pas virtuels :

La nefs est ja en halte mer ! (Ga192)

  • 41 Voir aussi Ec38 et 149.

Mes Amur l’ot feru al vif ; / Ja ert sis quors en grant estrif, (Ga379)41.

En renforcement de ne, ja donne au procès une orientation prospective et il s’emploie avec un verbe au futur ou au subjonctif :

Ja n’i avrez encumbrement, (Ec196)

  • 42 Voir aussi Ec1003 avec un conditionnel.

Mes ja ne li querra amur (Ec473)42

Ja n’eie jeo joie ne pes, / Quant vers nule autre avrai retur ! (Ga554)

  • 43 L’éditeur pratique systématiquement l’agglutination de ja et de mais.

Mais l’emploi principal de ja est en agglutination avec mais43, adverbe à l’emploi complexe dont il faut parler tout d’abord ; mais, conformément à son origine latine (magis), est d’abord un adverbe de quantité qui désigne une plus grande quantité et on rencontre une seule occurrence de cet emploi :

  • 44 Mot à mot « car agit ainsi celui qui ne peut pas en faire davantage ».

E dit que suffrir li estoet, / Kar issi fait ki mes ne poet. (Ga409)44

  • 45 On a 2 occurrences de mais sans appui sur la négation, dans le Prologue (A...

Mais dans la majorité des emplois mais est appliqué à une quantité de temps ; c’est un adverbe temporel orienté vers l’avenir : il marque le point de départ et la continuité dans le temps à venir ; dans notre corpus mais est toujours employé en structure négative45 et ne … mais signifie « ne … pas maintenant et en continuant dans l’avenir », sens très clair dans les 2 occurrences du Laüstic :

Des or poëz gisir en peis : / Il ne vus esveillerat meis. (Lc109)

  • 46 Voir aussi Ga291 et 553, et Ec104 et 844.

Ne purrai mes la nuit lever (Lc127)46

19Jamais peut tout d’abord être employé sans appui sur la négation, en contexte nettement virtuel, au sens de « un jour à l’avenir » :

E tuz iceus escumengout / Ki jamais cel livre lirreient (Ga242)

Bele, fet il, ja Deu ne place / Que jamés puisse armes porter. (Ec938)

Il reste une occurrence qui pose problème : En la quisse m’ad si nafré, / Jamés ne quid estre sané (Ga319) et on peut considérer que le verbe conjugué est affecté de la négation pleine et jamais porte sur le verbe à l’infinitif.

20Mais l’emploi le plus représenté est l’emploi en renforcement de la négation ne, à laquelle jamais donne une orientation prospective : on le rencontre surtout avec des verbes au futur ou au subjonctif :

U si ceo nun, jeo m’ocirai. / Jamés joie ne bien n’avrai. (Ec681)

Ne jamés joie nen avra / De si que s’amie verra. (Ec715)

  • 47 Voir aussi Ga111 et Ec399, 516 et 834. On trouve ne … jamais avec un verbe...

Jamés humme nen amera. (Ga723)47

Jamais n’aies tu medecine, / Ne par herbe, ne par racine ! (Ga109)

E prie Deu omnipotent / Qu’il li dunast hastive mort / E que jamés ne vienge a port. (Ga625).

  • 48 En distribution complémentaire avec moins et autant / aussi, plus sert à f...

21Il reste à voir l’emploi de l’adverbe plus et de nïent. Plus est un adverbe de quantité au comparatif48, et quand il complète un verbe il signifie mot à mot « en une plus grande quantité » :

Delit aveient al veeir, / Quant plus ne poeient aveir. (Lc77)

Elidus oï la novele ; / Mut li pesa pur la pucele, / Kar anguissusement l’amot / E ele lui, ke plus ne pot (Ec571)

Dolenz en fu, il ne pot plus ! (Ga806)

  • 49 Voir aussi Ec430 ; pour une occurrence (A cele feiz n'unt plus parlé, Ec53...

Ne li vadlez plus ne li dist. (Ec411)49

Mais plus peut prendre une valeur temporelle marquée, en particulier avec les verbes attendre ou targier :

Il s’est armez, plus n’i atent, (Ec153)

  • 50 Voir aussi Ec619 et 759.

Il est muntez, ne targe plus. (Ec478)50

22L’adverbe nïent (valeur étymologique « pas une créature vivante » très rapidement abandonnée au profit de ne …rien) a un emploi varié ; l’emploi en contexte positif de pur nïent (au sens de « inutilement ») n’est représenté qu’une seule fois (Femmes se resemblent asez, / Pur nïent change mis pensez, Ga779) et on rencontre essentiellement nïent en emploi nominal, avec toutes les prérogatives du substantif (ne nïent signifie « ne … aucune chose, ne …rien ») ou en emploi adverbial auprès du verbe (ne nïent signifie « ne … en rien, ne …pas du tout ») :

  • 51 Voir aussi Ga313 et 484, et Ec412.

Ne sot nïent de la dolur / U il esteit puis qu’il la vit ; (Ec458)51

  • 52 Voir aussi Ga426 et 477, et Ec468.

Ne nes esparnierent nïent. (Ec214)52

Dans la première occurrence nïent occupe la fonction de régime direct du verbe, dans la seconde nïent porte sur le verbe dont le régime direct est le pronom faible les (pris dans l’enclise nes). Mais à côté d’occurrences très claires (… il ne remeindra nïent, Ec627 : le fonctionnement adverbial est indubitable) il reste des hésitations : pour le vers Ne s’est de nïent effreez (Ga594) le doute est permis : valeur nominale de nïent (« d’aucune chose ») ou locution adverbiale de de nïent (« ne absolument pas ») ?

  • 53 La phase terminale de cette évolution est celle de la langue orale familiè...

23On voit clairement se dessiner l’évolution de l’emploi de ne négation pleine : la tendance au renforcement par des substantifs devenus adverbes corrélatifs ne fait que commencer53.

  • 54 L’infinitif prohibitif est considéré comme un véritable verbe conjugué et ...

  • 55 A Queffélec, op.cit., p. 123-129.

24Si ne est la négation de tout énoncé prédicatif, c’est-à-dire essentiellement du verbe conjugué54, nun est la négation prédicative du non-prédicat, mais des 4 emplois recensés par A. Queffélec55, un seul est représenté ici : nous n’avons pas de nun négation du mot, pas de nun négation du groupe de mot, pas de nun négation du verbe conjugué (dans les réponses de type non sui, non ai ou non faz), nous n’avons que 2 cas de nun négation de la phrase sans verbe ; c’est d’abord le cas de la phrase à alternative du positif et du négatif dans une interrogative indirecte :

Mes el ne seit s’il l’eime u nun. (Ga436)

L’auteur juge superflu la répétition du verbe de l’interrogative (on aurait dans ce cas Mes el ne seit s’il l’eime u s’il ne l’eime pas) et dans ce cas la négation ne peut être la forme non prédicative ne, car il n’y a pas de forme verbale conjuguée sur laquelle ne pourrait s’appuyer : l’emploi de nun, doté de la capacité à constituer à lui seul un énoncé, s’impose.

25Il en va de même avec un énoncé hypothétique elliptique du verbe (un prédicat précédemment asserté se trouve sous-entendu), énoncé qui présente l’hypothèse de la non réalisation du prédicat sous-entendu :

Od vus, fet el, m’en amenez, / Puis que remaneir ne volez,
U si ceo nun, jeo m’ocirai.
(Ec679)

Il faut comprendre : « Emmenez-moi avec vous, puisque vous ne voulez pas rester, ou si vous ne m’emmenez pas, je me tuerai » et le tour complet serait u si vus ne m’amenez, jeo m’ocirai.

26Ce tour (énoncé hypothétique elliptique du verbe) est à l’origine du tour exceptif très répandu dans la langue médiévale qui consiste, pour produire un effet de sens d’exception, à greffer sur une proposition négative une proposition hypothétique négative elliptique du verbe :

Mut me maudist, e si urat / Que ja n’eüsse guarisun
Si par une meschine nun,
(Ga322)

Mot à mot le texte dit : « … elle pria pour que je n’obtienne pas de guérison, si je ne l’obtenais pas par une jeune fille ». Et le tour sans ellipse serait : si par une meschine n’eüsse guarisun. On rencontre plusieurs occurrences semblables :

Jamés humme nen amera / Si celui nun ki l’uverra
Sanz depescier
(Ga723)

Kar a sa femme aveit premis, / Ainz qu’il turnast de sun païs,

Quë il n’amereit si li nun. (Ec465)

N’i ot humme si les suens nun / E s’amie Guillïadun. (Ec811)

Encor jut ele en paumeisun, / Nen ot semblant si de mort nun. (Ec872)

On le voit, la subordonnée hypothétique négative elliptique du verbe (donc avec la négation prédicative nun) fonctionne comme une tournure exceptive ; une confirmation de ce caractère nous est fournie par l’occurrence suivante qui concerne le lieu clos dans lequel est enfermée la dame :

Nuls ne pout eissir ne entrer / Si ceo ne fust od un batel, (Ec226)

Il s’agit bien d’une tournure exceptive : la seule exception à l’impossibilité d’entrer en ce lieu ou d’en sortir réside dans l’utilisation d’un bateau ! Mais ici grammaticalement l’hypothétique négative est pourvue d’un verbe conjugué, ce qui rend superflu sinon impossible l’emploi de nun ; si l’hypothétique négative était elliptique du verbe, on aurait alors la formulation suivante : Nuls ne pout eissir ne entrer si od un batel non.

27Il convient pour terminer de dire un mot des tours exceptifs qui viennent se greffer sur une proposition négative : on amorce un processus négatif (négation ne portant sur le verbe du procès) puis le mouvement est inversé et la seconde partie de l’énoncé n’a aucune trace de négation ; cette seconde partie peut être seulement nominale :

Ne trovat nule rien vivant / For sul le chevalier dormant (Ga279)

mais elle peut aussi être constituée d’une proposition avec verbe exprimé :

Unques nul autre mot ne dist,/Fors tant que seeir la rovat. (Ga786)

On constate ici que la négation sur laquelle vient se greffer le tour exceptif peut supporter un élément de renforcement, mais il est rare que le tour exceptif vienne s’articuler sur une proposition sans négation :

Mut esteient amdui a eise, / Fors tant k’il ne poent venir
Del tut ensemble a lur pleisir
. (Lc46)

  • 56 On a une seule occurrence du tour plus ancien ne … mais que : De la vile s...

À côté du tour ne … fors que on trouve 2 occurrences de ne …que56 suivi d’un syntagme nominal :

Ne demura k’une loëe, / Quant sa cumpaine i accurut, (Ec1038)

A sun eos ne retient que treis / Chevals ki li erent loé ; (Ec260)

  • 57 Le ne CdC s’élide très rarement devant mot à initiale vocalique : notre co...

28On ne peut pas traiter de la négation sans aborder l’emploi de ne57 conjonction de coordination, qui se substitue à e ou u dès que le climat est négatif ou dès qu’il n’est plus franchement positif, mais virtuel ; cette conjonction a pour fonction de coordonner en climat négatif ou virtuel des constituants, syntagmes (coordination intrapropositionnelle) ou propositions (coordination interpropositionnelle).

29En « climat négatif » ne peut être intrapropositionnel ou interpropositionnel.

30En coordination intrapropositionnelle, ne coordonne :

– des substantifs, le plus souvent dans une structure de type a ne b,

Ja n’eie jeo joie ne pes, (Ga554)

  • 58 Voir aussi Ga156, 652 et 666, Lc37 et 98, et Ec 443, 460, 575,682 et 727.

Ne treve cleif ne sereüre, (Ga674)58

plus rarement dans une structure de type ne a ne b :

  • 59 Voir aussi Ga109 et Ga110.

Ja ne prendra femme a nul jur, / Ne pur aveir ne pur amur (Ga647)59

ou a ne b ne c ne d :

  • 60 Une seconde occurrence : Nuls hum el mund ne purreit dire / Sa grant peine...

En Lorreine në en Burguine, / Në en Angou në en Gascuine,
A cel tens ne pout hom truver / Si bon chevalier ne sun per. (
Ga53)60

– des adjectifs ou des participes passés

  • 61 Cf. Ga 59 et 848, et Ec 763 et 1127. On note une fois la coordination de 3...

De l’aventure esteit dolenz ; / Mes ne fu pas vileins ne lenz (Lc47)61

– une seule fois des infinitifs dépendant d’un verbe conjugué :

Nuls ne pout eissir ne entrer (Ga226)

31En coordination interpropositionnelle, ne coordonne le plus souvent 2 propositions dans lesquelles le verbe est affecté dans chaque proposition de la négation, d’où parfois la séquence ne ne :

Tute la nuit veillat issi, / Ne resposa ne ne dormi. (Ec331)

  • 62 Voir aussi Ga167 et 335, et Ec341, 1003 et 1077.

Ja gueres ne gaainera / Ne en grant pris ne muntera. (Ec189)62

Dans une occurrence, la seconde proposition est elliptique du verbe :

  • 63 Sans ellipse, la seconde proposition serait ne il ne me dist plus.

E l’anelet mist en sun dei. / Ne li dis plus, në il a mei. (Ec429)63

Lorsque les 2 propositions négatives coordonnées ont le même sujet, la séquence ne ... ne (ne conjonction de coordination suivie de ne adverbe de négation antéposé au verbe) peut être raccourcie en ne :

En la paumeisun demura / Qu’el ne revint ne suspira. (Ec855)

En la paumeisun la trovot : / Ne reveneit ne suspirot. (Ec969)

La coordination par ne d’une première proposition positive et d’une seconde avec le verbe affecté d’une négation n’est représentée que par une seule occurrence :

Il i ferirent durement / Ne nes esparnierent nïent. (Ec213)

Mais les 2 constructions (ne intrapropositionnel + ne interpropositionnel) peuvent très bien s’emboîter au sein d’une phrase complexe et on citera ici les 3 occurrences :

De ci la kë il reparout, / Hume ne femme n’i venist, / Ne fors de cel murail n’issist. (Ga252)

Unques pur rien quë il veïst Joie ne bel semblant ne fist, / Ne jamés joie nen avra / De si que s’amie verra. (Ec713)

Cele prenge qu’il eime tant, / Kar n’est pas bien në avenant / De deus espuses meintenir, / Ne la lei nel deit cunsentir. (Ec1127-30)

32En climat « virtuel » la coordination peut être :

– de niveau intrapropositionnel :

  • 64 Voir aussi Ec100, 141 et 911.

Mes la dame de bon purpens, / Ki en sei eit valur ne sens, (Ga519)64

  • 65 On notera la structure de coordination de type a ne b ne c ; voir aussi E1...

Sun eire li mustre briefment. / Ainz qu’il li eüst tut mustré / Ne cungié pris ne demandé, / Se pauma ele de dolur ; (Ec658)65

– ou de niveau interpropositionnel (entre propositions régies, le plus souvent des relatives) :

E tuz iceus escumengout / Ki jamais cel livre lirreient / Ne sun enseignement fereient. (Ga242)

  • 66 Voir aussi Ga129 et 143, et Eg38 et 911.

Ainz ke nuls le sachet ne l’oie / Avrunt il mut de lur pru fait. (Ga524)66

33Enfin, pour terminer cette recension de l’emploi de ne CdC, il faut noter un nombre proportionnellement élevé d’occurrences où on attend la conjonction de coordination ne, mais où on trouve e ou u ; il peut s’agir de coordination intrapropositionnelle :

Bien me purrat venir a pis, / Si jeo n’ai sucurs e aïe. (Ga456)

  • 67 Voir aussi Ga732, Lc95 et Ec942.

N’i ot codre ne chastainier / U il ne mettent laz u glu, (Lc98)67

34ou de coordination interpropositionnelle :

Nuls nes poeit de ceo garder / Qu’a la fenestre n’i venissent / E iloec ne s’entreveïssent. (Lc 54)

  • 68 Voir aussi Ga625 (E prie Deu omnipotent / Qu’il li dunast hastive mort / E...

Soventefeiz requist le rei /Qu’il escundit de lui preïst / E que losenge ne creïst68 (Ec50)

On constate avec le vers 456 de Guigemar (ou Lc98) que l’emploi de la conjonction de coordination e peut se faire dans une proposition clairement négative.

Le manque et l’interdit, ou la négation dans tous ses états ?

35Autant la première partie se voulait un exposé rigoureux de faits syntaxiques, fondé sur des analyses acceptées par tous les grammairiens, autant la seconde partie est nécessairement plus subjective et elle est plutôt conçue comme une invitation à la réflexion sur les textes au programme.

36L’univers des Lais de Marie de France est un univers sombre, tragique même, qui plonge le lecteur dans les abîmes du merveilleux et les gouffres de l’Autre Monde, mais il ne faut jamais oublier que formellement le lai appartiennent au genre narratif bref, avec comme impératif catégorique, pour dire les choses simplement, l’économie des moyens et la brièveté de la narration, loin de l’amplification dévorante et parfois asphyxiante du roman en prose. Plus que le couple queste / aventure, couple qui fonde la structure narrative du roman courtois, ce qui semble caractériser l’univers des lais c’est le couple manque / interdit : « il n’y a pas telle ou telle chose » et « ne faites pas ceci, ne faites pas cela ». Le manque c’est, quand il s’agit de personnes, l’absence et l’interdit, fixé par soi-même ou imposé par un autre, peut déboucher sur l’impossibilité : union / séparation, savoir / ignorance, capacité à faire / incapacité, nous avons là plusieurs sphères d’opposition dialectique qui fondent la structure narrative des récits.

  • 69 Pour chacun de ces 3 faits syntaxiques, je ne viserai pas l’exhaustivité d...

37Manque et interdit : à première vue nous sommes là en immersion totale dans la syntaxe de la négation ; mais à la suite d’une relecture attentive des textes, ce couple ne m’a pas paru très productif et j’ai préféré proposer une analyse à partir de 3 faits syntaxiques : d’abord le comparatif (de supériorité ou d’égalité) en proposition négative, puis la double négation (proposition relative avec négation et antécédent nié), et enfin le système exceptif greffé sur une proposition négative69.

38Comme dans un conte de fées, les héros des lais ne peuvent pas être des médiocres (à tous les sens du terme) : la princesse est la plus belle … ou la plus laide, le prince le plus vaillant : dans le bien comme dans le mal ils tutoient les sommets et atteignent l’excellence, et c’est la traduction grammaticale de cette excellence qui nous intéresse ici, aussi bien dans le domaine des « qualités » (les attributs dans le schéma actanciel) physiques et morales que dans ce qu’on appellera sommairement l’expression des sentiments. L’auteur dispose d’un tour très simple, le superlatif absolu pour un adjectif ou un adverbe construit avec un adverbe, mult le plus souvent :

Une pucele a sun servise / Li aveit sis sires bailliee, / Ki mult ert franche e enseigniee, (Ga246)

Sis ostels fu chiés un burgeis, / Ki mut fu sages e curteis. (Ec134)

Mut en fu liee la pucele ! (Ec500)

On rencontre aussi les adverbes durement, forment ou plus rarement tres :

  • 70 On peut avoir un redoublement de l’adverbe : Mut durement en est dolente (...

La dame ert bele durement (Equitan 31)70

De haute gent fu la pucele / Sage, curteise e forment bele, (Yonec 23)

Forment demeine grant dolur. (Ec82)

  • 71 Voir aussi Ga235 et Bisclavret 273.

Covercle i ot tres bien asis. (Lc153)71

L’auteur peut aussi utiliser pour l’expression de l’intensité une tournure adverbiale comme a desmesure :

Kar bele esteit a demesure (Ga708)

Gelus esteit a desmesure, (Ga213)

Mut est dolente a desmesure (Milon 128)

39Mais le plus souvent pour traduire l’intensité l’auteur utilise le comparatif dans une tournure négative ; pour dire « cette dame était la plus belle » on dit « il n’y avait pas de plus belle (d’aussi belle) dame (qu’elle) ». Cette intensité exprimée par un tour négatif est le plus souvent référée à des repères soit spatiaux, soit temporels soit spatio-temporels. Pour les repères spatiaux on rencontre des termes comme païs, rëaume, siecle ou mund :

Elidus ot nun, ceo m’est vis. / N’ot si vaillant hume el païs !(Ec7)

En cest païs nen ad si bele. (Fresne 335)

Guilliadun ot nun la pucele, / El rëaume nen ot plus bele ! (Ec17)

  • 72 Dans le portrait de la très belle épouse du sénéchal (el rëaume n’avoit sa...

El reaulme nen out plus bel ! (Ga38)72

En tut le siecle n’ot plus bele ! (Lanval 550)

En tut le mund nen ot plus bel ! (Yonec 482)

  • 73 Dans ces portraits on rencontre plus rarement le superlatif relatif en phr...

Ces formules73 apparaissent le plus souvent dans le portrait assez stéréotypé des personnages principaux, mais elles peuvent aussi être utilisées pour des objets, comme la nef qui emporte Guigemar ou la chambre construite par le mari jaloux :

Suz ciel n’at or ki vaille plus ! (Ga158)

Li sire out fait dedenz le mur, / Pur mettre i sa femme a seür, / Chaumbre : suz ciel n’aveit plus bele ! (Ga229)

La formule suz ciel, si elle se rencontre une fois pour un humain (Suz ciel nen ot plus bel dancel, Lanval 176), semble spécialisée pour les non-humains, un cheval ou un piège destiné à l’amant :

Suz ciel nen ot plus gente beste (Lanval 554)

Suz ciel n’as rasur plus trenchant (Yonec 288)

Pour la référence à des repères temporels, on a quelques formules d’emploi peu courant avec jur ou tens

Unkes nul jur de sun eé / Si bel chevalier n’esgarda (Yonec 142)

Unques nul jur ne fu si liez. (Ec1116)

A cel tens ne pout hom truver / Si bon chevalier ne sun per (Ga55)

  • 74 Il faut comprendre teu comme l’équivalent d’un superlatif « d’une si grand...

  • 75 Mais aussi le sentiment amoureux : A li aturnat tel amur, / Unques a femme...

mais le terme le plus utilisé est l’adverbe unques, qui réfère au temps passé dans sa globalité ; il peut s’agir de la beauté d’une femme (Si vit venir deus dameiseles :/ Unkes n’en ot veü plus beles ! Lanval 55), de la valeur d’un chevalier (Unques teu chevalier ne fu ! Ec249)74 ou de la somptuosité d’une étoffe (Que unke mes si bon ne vit, Fresne 415 ; Unques si bon n’orent veü ! Fresne 127). Mais le plus souvent le tour est employé pour l’expression des sentiments, essentiellement la joie ou la souffrance75 :

Issi grant peine e tel dolur / K’unkes femme taunt ne suffri, / E tu referas taunt pur li ; (Ga116)

Quant li sires l’ad entendu, / Unques mes tant dolenz ne fu ! (Ga585)

  • 76 Pour être complet, il convient de rajouter l’expression de l’estime ou de ...

Unques mes ne fu si haitiez, (Fresne 487)76.

40On notera pour terminer une formule qui marque le redoublement du repère temporel en mentionnant passé et futur :

A Dol aveit un bon seignur : / Unc puis ne einz n’i ot meillur ! (Fresne 244)

La mention d’un double repérage, à la fois spatial et temporel, ne se rencontre que pour 2 occurrences :

En Lorreine në en Burguine, / Në en Angou në en Gascuine,
A cel tens ne pout hom truver / Si bon chevalier ne sun per.
(Ga53)

Quant ele vint en tel eé / Que Nature furme beuté, / En Bretaine ne fu si bele / Ne tant curteise dameisele (Fresne, 235)

Mais dans la seconde le repère temporel est ici relatif, lié à l’âge de la demoiselle et non à la chronologie universelle.

41Pour terminer sur ces emplois en proposition négative d’un adjectif au comparatif, on citera un dernier exemple :

Il n’ad suz ciel empereür, / Si vus amer le volïez, / Ki mut n’en deüst estre liez ! (Ec362)

L’idée est que, conformément à l’idéologie dominante de l’époque, les grandes qualités de la dame font qu’elle pourrait être aimée des hommes les plus puissants, mais l’originalité de la formule est qu’il n’y a pas d’adjectif au comparatif et que pour signifier l’homme le plus puissant on emploie le terme qui désigne la fonction la plus élevée, la dignité impériale.

42Le deuxième schéma syntaxique qui nous intéresse est celui de la double négation dans un système à pronom relatif : l’antécédent est sous la pesée de la négation et le verbe de la relative (au subjonctif) est lui-même affecté de la négation : la phrase n’i a celui qui duel ne face se traduit mot à mot par « il n’y a pas quelqu’un qui ne manifeste pas sa douleur » c’est-à-dire « tous sans exception manifestent leur douleur ».

43Ce tour est employé pour marquer l’exhaustivité dans toutes ses dimensions, l’ampleur d’un phénomène, comme par exemple l’empressement des serviteurs à fabriquer, sur ordre du maître, et à installer les pièges pour capturer le rossignol, l’empressement des chevaliers à se ranger pour la bataille avec Guigemar ou l’empressement des dames et demoiselles à tenter de dénouer la chemise :

  • 77 On notre l’ellipse, fréquente dans les textes en vers, du pronom relatif s...

Il n’ot vallet en sa meisun / Ne face engin, reis u laçun, (Lc95)77

N’i ot codre ne chastainier / U il ne mettent laz u glu, (Lc98)

En la vile n’out chevalier / Ki fust alez pur turneier
Ke Guigemar n’en meint od sei ;
(Ga857)

Il n’i ad dame ne pucele / Ki n’i alast pur asaier, (Ga652)

Puis n’ot el païs chevalier Quë il n’i feïst essaier. (Ga741)

Ce tour, cumulé dans la première occurrence avec le précédent (comparatif nié), marquer que l’on atteint le summum du luxe :

N’i out cheville ne closture / Ki ne fust tute de benus : / Suz ciel n’at or ki vaille plus ! (Ga156)

N’i ot mesun, sale ne tur / Ki ne parust tute d’argent ; (Yonec 364)

Enfin la proposition relative avec verbe nié au subjonctif peut avoir pour antécédent un couple de substantifs ou d’adjectifs substantivés antonymes :

N’i ot estrange ne privé / A ki Lanval n’eüst doné. (Lanval 215)

Il n’ot el borc petit ne grant / Ne li veillard ne li enfant, / Ki ne l’alassent esgarder, (Lanval 577)

  • 78 Op.cit., § 133.

On a là ce que C. Buridant nomme la dittologie ou diérèse78, figure de rhétorique qui permet en combinaison avec un jeu de double négation d’exprimer la totalité absolue.

44On a vu plus haut la fréquence relativement élevée des tours exceptifs ne …. fors, ne ... si … nun ; si la valeur commune dans leur emploi est le souci de bien marquer l’unicité, le champ d’action est vaste mais on peut relever quelques faits saillants : l’unicité marquée par le tour exceptif peut tout d’abord concerner des personnes :

Ne trovat nule rien vivant / For sul le chevalier dormant. (Ga279)

Nuls hum fors vus ne me verra (Lanval 170)

Ja nuls fors vus nel recevra (Milon 212)

l’unicité intervient bien entendu dans les serments ou les déclarations d’amour, qui par définition sont porteurs d’exclusivité :

Jamés humme nen amera / Si celui nun ki l’uverra / Sanz depescier (Ga723)

Kar a sa femme aveit premis, / Ainz qu’il turnast de sun païs, / Quë il n’amereit si li nun. (Ec465)

45Unkes femme fors vus n’amai (Y130)

À cette catégorie des serments on peut adjoindre le cas des malédictions qui imposent une extrême difficulté due à l’exclusivité prononcée :

  • 79 On retrouve en discours indirect libre la même notion d’exclusivité, mais ...

Mut me maudist, e si urat / Que ja n’eüsse guarisun
Si par une meschine nun,
(Ga322)79

46L’unicité peut aussi concerner des objets et des lieux, comme dans le cas du lieu clos à entrée unique sévèrement gardée sur ordre du mari jaloux :

De vert marbre fu li muralz, / Mult par esteit espés e halz ! / N’i out fors une sule entree, (Ga222)

Dedenz cest clos m’ad enseree. / N’i ad fors une sule entree. (Ga345)

N’i aveit bare ne devise / Fors un haut mur de piere bise. (Lc37)

  • 80 Il est à noter que cette thématique du lieu clos se retrouve dans la struc...

La spécificité du lieu clos80 peut aussi être mise en valeur d’une autre façon et le tour exceptif insiste sur l’unicité de l’accès :

Nuls ne pout eissir ne entrer / Si ceo ne fust od un batel, (Ga226)

Deux emplois du tour exceptif méritent qu’on s’y arrête :

Mut esteient amdui a eise, / Fors tant k’il ne poent venir / Del tut ensemble a lur pleisir, (Lc46)

Unques n’ot joie ne delit / Fors tant cum il pensa de li. (Ec460)

Le premier passage concerne les deux amants du Laüstic et le tour exceptif, après proposition positive qui met en scène le bonheur (presque) parfait des amants, apparaît comme la traduction de l’impossibilité atteindre le bonheur parfait et de l’incomplétude de toute joie. Le second concerne Éliduc et la proposition principale, avec un verbe affecté de la négation, met en évidence toute la détresse d’Éliduc, mais le tour exceptif isole de cette détresse généralisée les rares moments de bonheur parfait ! Pour en terminer on signalera simplement 2 occurrences de litote, le procédé qui consiste à dire peu pour suggérer beaucoup :

Jeo sai bien qu’il ne me heit pas (Ec438)

N’i ad nïent de sun repaire ! (Ga195)

Dans les 2 cas la construction négative a plus de force que la simple affirmation.

47L’emploi de la négation dans les 3 lais de Marie de France au programme pour l’étude de la langue médiévale ne réserve aucune surprise particulière et on y retrouve les éléments mis en évidence par les études les plus récentes. Pour l’essai d’analyse littéraire, on a vu l’emploi original de la négation dans des tours syntaxiques qui permettent d’exprimer l’intensité, l’exhaustivité ou l’unicité ; il faudrait voir s’il s’agit de procédés répandus à l’époque dans d’autres genres littéraires ; pour le tour suz ciel n’i ot meillor chevalier un rapide dépouillement, sans aucun relevé chiffré précis, à partir des concordanciers papier montre que le tour est très abondant dans Aliscans, mais qu’il est très rare dans La Mort Artu, où l’auteur préfère employer directement le superlatif (li plus preudons del monde).

Notes

1 Le corpus d’étude sera limité aux 3 lais au programme de l’épreuve de langue médiévale (Guigemar, Laüstic et Éliduc), selon l’édition de référence : Lais bretons (xiie-xiiie siècles) : Marie de France et ses contemporains, éd. et trad. N. Koble et M. Séguy, Paris, Honoré Champion, 2018.

2 Queffélec Ambroise, La négation en ancien français, thèse pour le doctorat d’état de l’Université Paris IV, 1985, 1143 pages ; cette thèse, jamais publiée, peut être consultée à l’Atelier national de reproduction des thèses de l’université Lille III.

3 La référence des vers cités sera donnée en utilisant les abréviations de titre du concordancier de Denis Hüe : le titre abrégé (sans italiques) est immédiatement suivi du numéro du premier vers cité.

4 Voir aussi Ga2, 349, 397 et 649, et Ec116 et 515.

5 On peut adjoindre à cette circonstance syntaxique le cas de la seule proposition non régie interro-négative : Nel receut il pur druërie ? (Ec431).

6 Voir pour le subjonctif Ga514, 517 et 751, Lc31 et 55-56, et Ec48, 362, 378 et 913 ; pour le conditionnel Ec734.

7 Voir aussi Ga652 et Lc95 et 98 ; on reviendra dans la seconde partie sur ce type de proposition relative.

8 Voir aussi Ga156, 252 et 652, et Ec187, 855, 969 et 1130.

9 Voir Ga38, 231, 345, 41 et 857, et Ec18, 38, 100, 302 et 496.

10 Nous reviendrons dans la seconde partie sur ces occurrences très riches tant du point de vue grammatical que du point de vue littéraire.

11 Seul le verbe saveir est représenté dans notre corpus comme verbe recteur d’une subordonnée interrogative indirecte.

12 Voir aussi Ga325 et 395, et Ec7 (interrogatives indirectes partielles) et Ga436 et Ec448 (interrogatives indirectes totales).

13 Linguistique médiévale : L'épreuve d'ancien français aux concours, Colin, 1995, p.139-42.

14 C. Buridant (Grammaire nouvelle de l’ancien français, SEDES, 2000) traite la négation dans les paragraphes 598 à 623 ; au § 605 il ne fait pas de distinction entre ces verbes qu’ils appellent semi-auxiliaires : pour lui, avec ces verbes (employés seuls ou régissant un complément) la négation non prédicative ne se suffit à elle-même.

15 Pour oser et saveir, les 2 seules occurrences sont avec négation sans renforcement : El ne l'osot areisuner (Ec503) et Les altres dras ne sai preisier (Ga177).

16 Voir aussi Ec67, 96, 307 et 739.

17 Voir aussi Ga721 et Ec398.

18 Voir aussi Ga 271 et Lc63.

19 Voir aussi Ga469 et 538, et Ec52, 94, 179, 878 et 1077.

20 C. Buridant, op.cit. § 605.

21 C. Buridant, op.cit. § 497, p. 602, et Philippe Ménard, Syntaxe de l’ancien français, Éditions Bière, 1994, § 202.

22 C. Buridant, op.cit. § 606.

23 On peut comparer cet emploi avec celui de gote dans le vers suivant : Vers le païen qu’il n’aime goute (Escoufle, 1184) ; gote est entièrement désémantisé et a perdu toute fonction syntaxique par rapport au noyau verbal de la proposition.

24 Voir aussi Ga778 et Ec63. Il faut signaler ici l’emploi de la négation renforcée avec les formes à l’indicatif des temps composés : A la pucele fu bailliee, / Mes ne l’ad mie despleiee (Ga799).

25 Mais dans la seule occurrence de voleir que on a la négation sans renforcement : Ne voelt ke nuls des suens i vienge (Ga143).

26 Dans cette occurrence le pas précède le groupe verbal formé de la négation, du pronom personnel complément et du verbe (ne vus ret) : peut-être une antéposition expressive ?

27 Voir aussi Ga311, 466 et 611, et Ec438, 523 et 924.

28 Un forclusif est, selon la définition de C. Buridant (op.cit., p. 764) « un terme d’orientation négative indiquant le champ de la négation ; les forclusifs se distinguent des struments de renforcement, qui portent jusqu’à son terme le mouvement négatif ».

29 Voir aussi Ec53, 413, 443 et 883.

30 Voir aussi Ec713 et Lc45.

31 Dans Ga554, la CDS quant a une valeur hypothétique : Ja n’eie jeo joie ne pes, / Quant vers nule autre avrai retur ; c’est bien d’ailleurs ainsi que le vers est compris dans la traduction du volume de référence : « si je me tourne un jour vers une autre femme ».

32 On note que dans cette subordonnée temporelle la conjonction de coordination interpropositionnelle est ne et non e.

33 Voir aussi Lc54, et Ga65 et 226.

34 Voir aussi Ga849 et Ec171, 242, 526 et 637.

35 L’accumulation avec ja ne se rencontre que dans une occurrence : Ja nule fiez nen ierc si ose (Ga350).

36 Voir aussi Ga677 et 786.

37 Il convient de citer 2 vers de Yonec qui mettent bien en évidence le fonctionnement complémentaire de unkes et de ja (renforcé par mais) : unkes femme fors vus n'amai / Ne jamés autre n'amerai (Y129).

38 Voir aussi Ga711 et Ec249, 341, 369 et 973.

39 On retrouve ce tour dans un système exceptif dans Ec460 : Unques n'ot joie ne delit/ fors….

40 Voir aussi un emploi avec le comparatif dans Ec329 : Unques mes tant nul ne preisa !

41 Voir aussi Ec38 et 149.

42 Voir aussi Ec1003 avec un conditionnel.

43 L’éditeur pratique systématiquement l’agglutination de ja et de mais.

44 Mot à mot « car agit ainsi celui qui ne peut pas en faire davantage ».

45 On a 2 occurrences de mais sans appui sur la négation, dans le Prologue (A tuz jurz mais en serrai liee, v. 53) et dans Milon (A tuz jurs mes serai ancele, 136) : dans les 2 cas la valeur temporelle de mais est redoublée par le tour (sur le chemin de l’adverbialisation) a tuz jurs.

46 Voir aussi Ga291 et 553, et Ec104 et 844.

47 Voir aussi Ga111 et Ec399, 516 et 834. On trouve ne … jamais avec un verbe au conditionnel (Ga179 Ki sus eüst sun chief tenu/ Jamais le peil n'avreit chanu) qui constitue un futur dans un système hypothétique.

48 En distribution complémentaire avec moins et autant / aussi, plus sert à former le comparatif de supériorité, qui peut apparaître dans une proposition négative : El rëaume nen ot plus bele (Ec18) ; nous reviendrons dans la seconde partie sur cet emploi du comparatif en climat négatif.

49 Voir aussi Ec430 ; pour une occurrence (A cele feiz n'unt plus parlé, Ec538) on peut hésiter entre la valeur purement quantitative pure (ils n’ont pas échangé davantage de paroles) ou une valeur temporelle (ils n’ont pas parlé pendant plus de temps).

50 Voir aussi Ec619 et 759.

51 Voir aussi Ga313 et 484, et Ec412.

52 Voir aussi Ga426 et 477, et Ec468.

53 La phase terminale de cette évolution est celle de la langue orale familière contemporaine : le ne a disparu et c’est pas qui porte toute la valeur négative : je sais pas.

54 L’infinitif prohibitif est considéré comme un véritable verbe conjugué et à ce titre il s’utilise avec la négation ne : Diva, fet el, nel me celer (Ec419) et Fel traïtre, nel dire meis (Ec844), à comparer avec l’impératif affecté de la négation : Dame, fet il, nel dites mes (Ga553).

55 A Queffélec, op.cit., p. 123-129.

56 On a une seule occurrence du tour plus ancien ne … mais que : De la vile s’en sunt parti / Li dameisels e ele od lui, / E ne furent mais quë il dui (Ec794).

57 Le ne CdC s’élide très rarement devant mot à initiale vocalique : notre corpus comporte 2 occurrences : Ne purrai mes la nuit lever / N'aler a la fenestre ester, (Lc127) et Bele, fet il, ja Deu ne place / Que jamés puisse armes porter / N’el siecle vivre ne durer ! (Ec936) ; quant au nel de Ga162 (En la cuntree nel païs / N’out unkes mes oï parler / Ke nefs i peüst ariver), c’est probablement une coquille de l’éditeur pour n’el païs.

58 Voir aussi Ga156, 652 et 666, Lc37 et 98, et Ec 443, 460, 575,682 et 727.

59 Voir aussi Ga109 et Ga110.

60 Une seconde occurrence : Nuls hum el mund ne purreit dire / Sa grant peine, ne le martire / Ne l’anguisse ne la dolur / Que la dame suffre en la tur (Ga661).

61 Cf. Ga 59 et 848, et Ec 763 et 1127. On note une fois la coordination de 3 participes passés sur le modèle a ne b ne c : … e garderent / Qu’il ne feussent aparceü / Ne desturbé ne mescreü (Lc30).

62 Voir aussi Ga167 et 335, et Ec341, 1003 et 1077.

63 Sans ellipse, la seconde proposition serait ne il ne me dist plus.

64 Voir aussi Ec100, 141 et 911.

65 On notera la structure de coordination de type a ne b ne c ; voir aussi E100 et 141.

66 Voir aussi Ga129 et 143, et Eg38 et 911.

67 Voir aussi Ga732, Lc95 et Ec942.

68 Voir aussi Ga625 (E prie Deu omnipotent / Qu’il li dunast hastive mort / E que jamés ne vienge a port) ; dans ces 2 occurrences, on constate l’absence de négation pour le verbe de la première proposition et la présence de la négation pour le verbe de la seconde proposition.

69 Pour chacun de ces 3 faits syntaxiques, je ne viserai pas l’exhaustivité des occurrences, contrairement à la première partie.

70 On peut avoir un redoublement de l’adverbe : Mut durement en est dolente (Fresne 71).

71 Voir aussi Ga235 et Bisclavret 273.

72 Dans le portrait de la très belle épouse du sénéchal (el rëaume n’avoit sa per, Équitan, 37) il faut comprendre que per est l’équivalent d’un adjectif au comparatif d’égalité.

73 Dans ces portraits on rencontre plus rarement le superlatif relatif en phrase positive : Ceo est la plus bele del mund, (Lanval 591).

74 Il faut comprendre teu comme l’équivalent d’un superlatif « d’une si grande qualité ».

75 Mais aussi le sentiment amoureux : A li aturnat tel amur, / Unques a femme n'ot greinur (Ga711).

76 Pour être complet, il convient de rajouter l’expression de l’estime ou de l’affection : Unques mes tant nul ne preisa ! (Ec329) et Unques mes n'ot aveir si chier ! (Ec507).

77 On notre l’ellipse, fréquente dans les textes en vers, du pronom relatif sujet qui.

78 Op.cit., § 133.

79 On retrouve en discours indirect libre la même notion d’exclusivité, mais formulée dans un cadre syntaxique banal : Si par la dame n'est gariz, / De la mort est seürs e fiz (Ga397).

80 Il est à noter que cette thématique du lieu clos se retrouve dans la structuration narrative d’autres récits « brefs », fabliaux ou branches du Roman de Renart ; dans les premiers il s’agit du lieu clos dans lequel le mari jaloux (ou le père suspicieux) enferme l’épouse (ou la fille) que l’amant voudrait rejoindre et dans les secondes il s’agit du lieu clos où est entreposée la nourriture convoitée par Renart et ses comparses.

Pour citer ce document

Roger Bellon, «Étude de la négation, de la syntaxe à la littérature», Acta Litt&Arts [En ligne], Acta Litt&Arts, Les "Lais" de Marie de France: transmettre et raconter, mis à jour le : 29/01/2019, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/470-etude-de-la-negation-de-la-syntaxe-a-la-litterature.

Quelques mots à propos de :  Roger  Bellon

Université Grenoble Alpes