Dossier Acta Litt&Arts : Les "Lais" de Marie de France: transmettre et raconter

Fleur Vigneron

Présentation. Les Lais de Marie de France : transmettre et raconter

Texte intégral

  • 1 On aura reconnu le titre de l’ouvrage Amour et Merveille. Les Lais de Marie...

1On parle beaucoup d’amour et de merveilles à propos des Lais de Marie de France1. On aime également à explorer la matière de Bretagne. Sans oublier ces aspects, la journée d’étude organisée le 9 novembre 2018 a plutôt proposé de mettre l’accent sur la communication et l’écriture. Les trois contributions réunies ici explorent les célèbres Lais de Marie de France en tant que récits.

2On commence par s’interroger sur la notion même de lai dans son contexte du xiie siècle. En effet, Marie de France pratique la narration, ses textes ne sont pas chantés et elle emploie elle-même le terme de conte pour les désigner, comme le montre la fin de Guigemar :

  • 2 Citation tirée de l’édition au programme officiel de l’agrégation : Lais Br...

De cest cunte k’oï avez
Fu Guigemar li lais trovez
Que hum fait en harpe e en rote ;
Bone en est a oïr la note. (v. 883-886)2

3Quand on étudie les « lais » de Marie de France, il convient donc de réfléchir à ce qu’est un conte. L’étude de Philippe Walter établit que, finalement, la poétesse n’a pas écrit de lais. Sa contribution revient également sur l’appellation de France pour reconstruire le fil de l’histoire, en optant pour l’hypothèse d’une poétesse normande de naissance ou par mariage, ce qui situe l’auteur dans une ère anglo-normande. À l’époque de Marie de France, en anglo-normand, le lai est une pièce musicale. Les témoignages des manuscrits demandent de comprendre la démarche des copistes et même au xiiie siècle, le terme lai ne semble pas désigner un genre narratif. La traduction du nom lai exige donc une certaine attention. Enfin, Philippe Walter suggère que la poétesse a eu l’idée de mettre en récit les lais qu’elle avait entendus tout comme les troubadours écrivaient une razo à partir d’une canso, autrement dit, Marie de France suivrait le modèle occitan.

  • 3 C. Buridant, Grammaire nouvelle de l’ancien français, SEDES, 2000, § 133.

4Des questions de terminologie et d’histoire littéraire, nous passons à un cas pratique qui, en liant l’étude grammaticale et la réflexion littéraire, permet de montrer l’intérêt des formulations négatives dans l’art narratif de Marie de France. Roger Bellon livre une analyse précise de la négation dans les trois récits au programme de l’agrégation pour l’épreuve de langue (Guigemar, Le Laüstic et Éliduc) et imagine, comme caractéristique, le couple manque/interdit. En réalité, cette idée n’est pas vraiment illustrée par l’expression de la négation et ce sont trois phénomènes syntaxiques, somme toute, plus originaux qui ressortent : la comparaison de supériorité ou d’égalité en proposition négative, la double négation (proposition relative avec négation et antécédent nié) et le système exceptif greffé sur une proposition négative. Marie de France pratique beaucoup l’hyperbole et très souvent, au lieu d’user d’un simple adverbe de degré en proposition affirmative, elle insère la comparaison dans une tournure négative du style : il n’y en avait pas de plus beau. La double négation se formule sur le modèle de la phrase n’i a celui qui duel ne face, signifiant exactement « il n’y a pas quelqu’un qui ne manifeste pas sa douleur », autrement dit « tous sans exception manifestent leur douleur » ; Roger Bellon rappelle que cela correspond à la figure de rhétorique nommée dittologie ou diérèse par Claude Buridant3 et qu’on exprime ainsi la totalité absolue. Quant au tour exceptif après proposition négative, il insiste sur l’unicité. L’expression négative accompagne donc le style du conte qui va vers l’extrême.

5Enfin, Mireille Demaules s’interroge sur le symbolisme, en rappelant d’abord la récurrence de cet angle d’étude parmi les critiques s’intéressant à la littérature du Moyen Âge. Dans son prologue, Marie de France invite elle-même à chercher le sens, ce qui justifie une démarche herméneutique s’attachant à la question du symbole. La définition médiévale de ce dernier peut correspondre à ce qu’on appelle aussi énigme, définie chez Donat, notamment, comme une « formulation obscure au moyen d’une similitude cachée des choses ». Mireille Demaules distingue d’abord plusieurs types de symboles qui ne ressortissent pas à l’énigme. Certains sont identifiés immédiatement dans le contexte culturel, comme l’anneau offert, qui dit l’amour. D’autres fonctionnent à la manière antique, pour permettre de se reconnaître plus tard, lorsque les héros se retrouvent après avoir été séparés. Il apparaît que les objets symboliques sont en rapport avec la communication, d’ailleurs, ils sont parfois accompagnés d’un message. On pense, par exemple, au Laüstic et, dans ce dernier cas, le symbole relève de l’énigme, car sans le message, la châsse contenant l’oiseau serait simplement un objet insolite pour un personnage non au fait de l’aventure passée. Dans ces récits, le symbole exprime toujours l’amour des amants et pas seulement dans sa dimension érotique, mais aussi de façon plus spirituelle. L’écriture de Marie de France se caractérise donc bien par sa tendance au symbolisme.

6Pour conclure à notre façon, nous rappellerons que nombre de critiques ont fait valoir le rôle du souvenir chez la poétesse qui adopte la posture de celle qui a entendu des lais et en tire des récits. Ainsi emploie-t-on régulièrement les termes remembrance et mémoire. Cette présentation oublie quelque peu le but, pourtant fondamental : transmettre. En effet, se rappeler peut suffire en soi pour l’individu, mais au niveau collectif, qui correspond au public d’une œuvre, écrire une histoire à partir d’une version lyrique ancienne prend également sens dans l’acte de transmission à travers les âges. À ce titre, Yonec paraît emblématique, car ce conte se déroule sur deux générations et on y voit une mère raconter à son fils comment son père est mort, opération qui pourrait être rapprochée du texte que Marie de France donne à ses lecteurs. L’auteur transmet les lais en les contant. On peut même établir une séquence plus longue dans la propagation des récits, car en fait, dans Yonec, tout commence avec les récits que la dame a entendus et qui lui font souhaiter d’avoir elle aussi un bel amant, puis on passe aux aventures de la dame elle-même dont les anciens ont tiré un lai, ce dernier étant la source du texte de Marie de France. Les histoires passent d’une génération à l’autre et l’auteur écrit en s’inscrivant dans cette chaîne de transmission.

Notes

1 On aura reconnu le titre de l’ouvrage Amour et Merveille. Les Lais de Marie de France, études recueillies par J. Dufournet avec la collaboration de P.-Y. Badel et alii, Paris, Honoré Champion, 1995.

2 Citation tirée de l’édition au programme officiel de l’agrégation : Lais Bretons (xiie-xiiie siècles) : Marie de France et ses contemporains, éd. et trad. N. Koble et M. Séguy, Paris, Honoré Champion, 2018. Traduction de N. Koble et M. Séguy, ibid., p. 239 : « Sur le conte que vous venez d’entendre on composa le lai de Guigemar, qu’on joue à la harpe et la rote ; sa mélodie en est harmonieuse. »

3 C. Buridant, Grammaire nouvelle de l’ancien français, SEDES, 2000, § 133.

Pour citer ce document

Fleur Vigneron, «Présentation. Les Lais de Marie de France : transmettre et raconter», Acta Litt&Arts [En ligne], Acta Litt&Arts, Les "Lais" de Marie de France: transmettre et raconter, mis à jour le : 29/01/2019, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/467-presentation-les-lais-de-marie-de-france-transmettre-et-raconter.

Quelques mots à propos de :  Fleur  Vigneron

Université Grenoble Alpes, UMR 5316 Litt&Arts, composante ISA (Imaginaire Socio-Anthropologie)

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