Dossier Acta Litt&Arts : Les fragments pascaliens : ordre, raisons, figures

Marc Escola

Penser, classer, avec ou sans Pascal

Texte intégral



« Penser/Classer : Que me demande-t-on, au juste ?
Si je pense avant de classer ? Si je classe avant de penser ?
Comment je pense quand je veux classer ? »
G. Perec, Penser/Classer, Hachette, 1985

« Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois. »
Pascal, Br. 64.



  • 1 Pascal ou le défaut de la méthode. Lecture des Pensées selon leur ordre, Ch...

  • 2 Du tragique au matérialisme, Puf, janvier 2015.

1Il semble qu’une inquiétude commence à gagner quelques-uns des spécialistes actuels de Pascal, pourtant peu enclins au doute : et si l’on devait bientôt cesser de lire les Pensées ? Non pas qu’il s’agisse de craindre pour Pascal le sort de bien des auteurs de l’âge classique (ainsi de Fénelon, dont l’œuvre achève doucement de s’éteindre). Le trouble est d’un autre ordre, et tient de la contrition ou de la résipiscence : si l’on devait bientôt cesser de lire Pascal, pourrait-on en tenir pour responsables les derniers en date des éditeurs des Pensées ? J’en veux pour preuve cette déclaration de L. Thirouin dans l’Avant-Propos du récent ouvrage qui réunit ses articles : « plus les exigences philologiques progressaient, plus le texte perdait en lisibilité1 », amer constat qu’on pouvait lire quelques mois plus tôt, et dans les mêmes termes, sous la plume d’A. Comte-Sponville : » les progrès de l’érudition et de l’objectivité dans nos éditions [comprendre : celles dont nous disposons aujourd’hui] se sont accompagnés d’un déficit en clarté ou en lisibilité2 ». Le « progrès » dont il est ici question pour en déplorer paradoxalement les effets est celui associé depuis plusieurs décennies aux éditions qui se disent « objectives », par quoi il faut entendre : fondées sur l’une des deux copies des « papiers » retrouvés à la mort de Pascal, dont elles reproduisent la division en « liasses » et en « dossiers » — soient les éditions Lafuma et Le Guern d’un côté, les éditions Sellier de l’autre, ces dernières occupant une position désormais quasi hégémonique. Le paradoxe est donc celui d’un gain qui s’accompagne d’une perte, et le trouble tiendrait à l’idée que le recueil des Pensées de Pascal pourrait être devenu illisible par les soins de ceux-là mêmes qui voudraient en donner le texte le plus authentique. — Ph. Sellier lui-même, dans l’une de ses récentes éditions des Pensées, semble s’être avisé de ce que pouvait avoir de rebutant la numérotation et l’ordre par lui proposés dans les différentes impressions de son classement depuis 1976 ; il s’est finalement employé à produire un texte plus immédiatement abordable, ou plus ouvertement prosélytiste, comme en témoigne cette déclaration affichée en quatrième de couverture :

  • 3 Pockett, coll. « Agora », 2003.

Les éditions des Pensées avaient opéré, à partir des années 1950 [i.e. à partir des éditions Lafuma], une progression spectaculaire grâce à la découverte des dossiers de l’écrivain dans l’état ou celui-ci les avait laissés. La publication de cet état brut rendait ardue la tâche du lecteur, déconcerté par le relatif désordre des dossiers les uns par rapport aux autres. Or le texte des Pensées contient plusieurs dizaines d’indications convergentes sur l’organisation que l’auteur prévoyait pour son ouvrage. La présente édition obéit rigoureusement à cet ensemble d’indications3.

  • 4 Œuvres complètes de Pascal, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I...

2Il faut relire cependant les deux citations de L. Thirouin et A. Comte-Sponville pour apercevoir que le trouble est peut-être ailleurs : comment mesurera-t-on au juste le « déficit de lisibilité » dont « le texte » de Pascal est réputé faire désormais les frais ? Quel sera ici l’étalon qui permettra de sonder cette perte ? Est-il seulement loisible d’évaluer le texte fourni par l’une des éditions qui se disent « conformes à l’ordre des copies de référence » ? Au vrai, il semble que la question ne soit plus seulement permise, si l’on en croit l’éditeur de Pascal dans la « Bibliothèque de la Pléiade », M. Le Guern : « l’éditeur des Pensées n’a plus le droit, après les démonstrations de Tourneur et Lafuma, de choisir un ordre autre que celui des Copies4 ». Le jury de l’Agrégation n’en a pas jugé autrement, qui n’a pas songé à proposer aux candidats de lire les Pensées dans deux éditions différentes (on a de bonnes raisons de supposer que l’inscription de Pascal au programme vient saluer non la mémoire de l’auteur, mais le quarantième anniversaire de la première édition Sellier, parue au Mercure de France en 1976).

3Un nom est ici passé sous silence, que nos deux auteurs ont semblablement en tête : celui de Léon Brunschvicg, auteur en 1897, à l’âge de vingt-huit ans à peine, d’une édition qui se dispense de tout effort de reconstitution du projet de Pascal au profit d’un classement thématique des fragments : c’est dans ce classement par larges « articles » thématiques qu’on a pu lire les Pensées pendant plus d’un demi-siècle.

  • 5 Pascal, Pensées, présentation D. Descotes, GF-Flammarion, 1976 ; Pascal, Pe...

  • 6 Voir un précédent essai : « Penser contre Pascal. Jansénisme ou révolution ...

4Mon propos d’aujourd’hui tiendra dans une simple invitation à confronter le texte délivré par l’édition Brunschvicg à celui d’une édition qui s’en tient à l’ordre des Copies (celle de Ph. Sellier retenue par le jury, mais on posera que la démonstration s’étendrait sans dommages à celle de M. Le Guern, qui prétend à la même « objectivité » en reproduisant toutefois une autre Copie) ; il ne s’agira pas tant de chercher à prendre le mesure de ce qui s’est perdu que de se demander in fine s’il est possible de lire vraiment Pascal sans classer par soi-même les fragments : que nous donnent donc à lire les éditions qui présentent les fragments comme une collection de collections sur le modèle des copies ? Je dirai d’emblée la conviction qui m’anime, celle-là même qui m’a récemment conduit à remettre en circulation chez Flammarion le classement de L. Brunschvicg qui avait à peu près disparu des librairies (l’édition de D. Descotes qui donnait encore le texte de Brunschvicg dans la collection « GF » date de 1976 : on fête donc également son quarantième anniversaire5…) : si quelque chose s’est perdu avec le triomphe des éditions Lafuma puis Sellier, ce n’est évidemment pas la vraie pensée de Pascal mais la possibilité de penser avec Pascal, c’est-à-dire aussi, le cas échéant, contre Pascal6. Et pourquoi donc faudrait-il venir vers Pascal aujourd’hui sinon pour y trouver de quoi penser ?

5On l’aura compris : le propos ne sera en rien nostalgique, dès lors qu’il s’agit moins de déplorer une perte que de tenter de rendre le recueil des Pensées de Pascal à son devenir — ici comme ailleurs, nous sommes responsables du futur des œuvres plus encore que de leur passé.

1.

  • 7 Pascal et Port-Royal, Puf, 1997.

6Il y aurait au demeurant une façon plus efficiente de réfléchir à « ce qui s’est perdu » depuis qu’on ne lit plus les Pensées dans le classement de Brunschvicg : ce serait de se pencher sur la postérité de Louis Marin, sans doute le plus stimulant des interprètes de Pascal dont on peut retrouver l’ensemble des analyses, datant pour l’essentiel de la fin des années 1970 et des années 1980, dans le recueil établi par A. Cantillon7. Sait-on bien que c’est aux patientes lectures de l’édition Brunschvicg données par L. Marin que nous sommes redevables de deux essais décisifs dans l’œuvre de leurs auteurs respectifs pour lesquels ils ont constitué un tournant, mais aussi pour les deux disciplines dont ces deux auteurs sont les principaux représentants — deux livres qu’on doit s’étonner de ne jamais voir cités dans les bibliographies sur Pascal ? Je veux parler de l’opuscule de J. Derrida intitulé Force de loi, qui vient reprendre en 1994 dans une section intitulée « Le fondement mystique de l’autorité » une conférence sur Pascal prononcée en 1989 au colloque « La déconstruction et la possibilité de la justice » ; et de l’ouvrage publié par P. Bourdieu sous le titre de Méditations pascaliennes où le sociologue tente d’opérer en 1997 la synthèse des constructions théoriques élaborées tout au long des années 1980 (entre ses deux autres titres que sont Sens pratique et Raisons pratiques). La référence à Pascal manifeste beaucoup plus qu’un simple compagnonnage : « J’avais pris l’habitude, depuis longtemps, lorsqu’on me posait la question, généralement mal intentionnée, de mes rapports avec Marx, de répondre qu’à tout prendre, et s’il fallait à tout prix s’affilier, je me dirais plutôt pascalien » ; Derrida, qui publie Spectres de Marx en 1993, n’était sans doute pas loin de souscrire à pareille affirmation. L’un comme l’autre lisent encore Pascal dans Brunschvicg, et il fait peu de doute que l’un comme l’autre sont venus à Pascal par leur collègue à l’École des Hautes Études : Louis Marin.

7Les éditions Sellier ne nous ont rien donné de comparable à ces deux livres-là, et je tiens que c’est un problème — épistémologique aussi bien que déontologique et en définitive politique. On s’en débarrasserait à trop bon compte en disant qu’il en va ici d’une différence entre lecture philosophique et lecture littéraire : j’y vois plutôt le signe qu’à trop s’abîmer dans la spéculation sur l’origine du texte et l’idolâtrie des copies, les actuels éditeurs de Pascal ont abdiqué toute responsabilité à l’égard du futur de son œuvre.

2.

8Un mot d’abord sur le travail de Brunschvicg dont le classement est régulièrement présenté comme « arbitraire » par Lafuma et l’ensemble de ses successeurs. Il vaut la peine de méditer les brèves déclarations d’intention, trop rarement citées, qui accompagnent les deux éditions qu’il a données des Pensées : l’édition séparée de 1897, dite minor (régulièrement rééditée dans des collections au format de poche jusqu’en… 1976), et l’édition collective des Œuvres de Pascal chez Hachette, dite major, pour la collection des Grands Écrivains de la France (1904-1914), qui offre aujourd’hui encore l’ensemble le plus complet de textes attribués à Pascal.

9Dans la première, Brunschvicg s’interroge en ces termes sur l’ordre à adopter pour l’édition des fragments du « recueil original » et des deux copies (nos italiques) :

[1.] De quelle manière convient-il de publier ces fragments ? Le plus simple, […] c’est d’imprimer le manuscrit lui-même [i.e. le « recueil original » des autographes et les fragments fournis par les deux Copies et quelques autres sources manuscrites] dans l’ordre de son désordre. Nulle interposition ici de l’éditeur entre Pascal et le lecteur ; ou plutôt le lecteur deviendra lui-même son propre éditeur ; il reconstituera sur ce texte objectif le livre des Pensées tel qu’il le conçoit, il se fera un Pascal à son usage. Mais le nombre de ceux qui auront le loisir ou le goût de cette longue étude critique demeure forcément restreint, et les autres doivent se résigner à lire Pascal dans une édition où le travail préparatoire aura été fait pour eux. La plus grande trahison qu’on puisse commettre avec Pascal, ce serait, en effet, de considérer le désordre des fragments comme définitif, de ne point rapprocher les réflexions qui s’appellent et s’éclairent, de renoncer à comprendre ou ce qui serait pis peut-être, d’interpréter comme une pensée isolée ce qui suivant Pascal est la conséquence d’un principe indiqué ailleurs, de transformer en auteur de maximes un écrivain essentiellement systématique et qui introduisait, comme M. de Saci le lui fait remarquer [dans le texte Entretien avec M. de Sacy], un ordre et une doctrine suivis jusque dans les Essais de Montaigne. 
La plupart des éditeurs de Pascal ont suivi une voie opposée ; ils ont cherché à reconstituer l’Apologie que projetait Pascal. Mais leur désaccord a prouvé combien l’entreprise était vaine. En effet, les indications de Pascal sur l’ordre général de l’Apologie sont vagues et insuffisantes ; il a fallu recourir aux témoignages extérieurs, ceux d’Étienne Périer, de Mme Périer, de Filleau de la Chaise [dans les différents états de la Préface de l’éd. de 1669-1670 dite “de Port-Royal” et de la Vie de Pascal par Gilberte Périer], qui ne concordent pas entre eux. […] Enfin une difficulté domine toutes les autres : rien ne prouve que les notes recueillies dans le manuscrit aient été toutes destinées à l’Apologie, et il est impossible à l’éditeur de se mettre à la place de l’auteur, d’accueillir ou d’exclure en son nom tel ou tel fragment […] : quelque parti qu’on prenne à ce sujet, il sera forcément arbitraire et la prétendue reconstitution historique ne peut rien avoir d’objectif.

10Reproduction du désordre ou reconstitution d’un ordre : les deux voies doivent être solidairement refusées, et ce double refus indique la seule issue possible.

[2.] […] Nous n’avons pas le droit, surtout nous ne saurions sans impertinence nous attribuer le pouvoir d’achever le temple que Pascal a laissé inachevé ; d’autre part nous avons le devoir de ne pas abandonner à eux-mêmes les matériaux de l’œuvre, de ne pas les laisser à l’état de chaos inaccessible et inintelligible. Il ne nous restait qu’un parti à prendre, puisqu’il en fallait prendre un : c’était de procéder avec les Pensées de Pascal comme on fait dans un musée de ruines, où, sans restauration ni addition, on se préoccupe uniquement de restituer à chaque pierre sa signification et sa valeur en en indiquant la provenance, en la rapprochant des autres par un groupement méthodique. Ni désordre ni reconstitution : un simple classement.

11Comment Brunschvicg a-t-il procédé pour produire un tel classement ? La décision a de quoi nous surprendre en regard des usages qui prévalent depuis Lafuma et l’hypostase des Copies.

[3.] Faisant table rase de tout document extérieur, écartant toute idée préconçue sur ce qu’aurait pu être l’Apologie de Pascal, nous avons étudié les fragments en eux-mêmes, nous avons cherché comment, en ne tenant compte que des indications que Pascal lui-même nous a laissées et de leur signification intrinsèque, il était possible de les regrouper de façon, sinon à en faire un tout cohérent, du moins à ne jamais laisser échapper le fil de la pensée qui les relie ; et nous soumettons immédiatement au lecteur les résultats que nous avons obtenus, afin de ne plus avoir à les faire intervenir dans le corps même de l’édition.

12Le classement proposé par Brunschvicg, par larges « articles », c’est-à-dire chapitres thématiques, procède donc d’un examen particulièrement attentif des renvois et rappels internes aux fragments (mais aussi allusions communes, citations partagées, sommaires identiques…), pour placer côte à côte tous ceux qui entretiennent quelque rapport manifeste. En se livrant ensuite à un travail de montage aussi patient qu’inspiré, l’éditeur est parvenu à transformer une amorphe collection d’énoncés en séries de pensées, soit, pour chacun des « articles », en un discours discontinu où chaque fragment se trouve contextualisé : il reçoit un sens de ses relations implicites avec ceux qui le précèdent ou le suivent. Rappelons la « table des articles » offerte par les éditions Brunschvicg :

Le mémorial
Section I. Pensées sur l’esprit et sur le style
Section II. Misère de l’homme sans Dieu
Section III. La nécessité du pari
Section IV. Des moyens de croire
Section V. La justice et la raison des effets
Section VI. Les philosophes
Section VII. La morale et la doctrine
Section VIII. Les fondements de la religion chrétienne
Section IX. La perpétuité
Section X. Les figuratifs
Section XI. Les prophéties
Section XII. Les preuves de Jésus-Christ
Section XIII. Les miracles
Section XIV. Fragments polémiques
Section XV. Fragments divers

13Cette architecture nous invite ainsi non pas à lire le projet supposé de Pascal, mais à méditer les conditions de possibilité d’une poétique et d’une rhétorique (article I), et aussi bien d’une anthropologie ou d’une psychologie (article II), à échafauder un traité du doute (article III) ou un essai sur la croyance (article IV), à promouvoir une théorie de la justice sociale (article V), une morale (article VII), ou encore une « déconstruction » de la philosophie (article VI), etc. Si l’on fait valoir en outre que les sept premiers articles réservent pour les huit suivants les fragments les plus théologiques et les commentaires les plus savants sur les deux Testaments, on s’accordera à reconnaître que la moitié des Pensées de Pascal restent ici accessibles à quiconque n’a pas reçu la grâce de la catéchèse.

14Le classement de Brunschvicg nous enseigne surtout à faire le deuil du chef-d’œuvre inachevé, en renonçant à achever à la place de Pascal ce qu’il n’a peut-être jamais vraiment entrepris ; la présentation du travail dans l’édition de 1897 se referme sur ces mots aussi tranquilles que sages :

[4.] Nous n’avons aucune prétention à l’objectivité historique, nous serions même sûr que Pascal n’aurait pas développé son Apologie suivant l’ordre que nous indiquons ; nous ne croyons pas avoir échappé à tout arbitraire. […] Notre unique, mais légitime ambition, c’est de présenter les fragments de Pascal de telle manière qu’ils puissent être compris par le lecteur moderne ; c’est, sans leur ôter leur caractère de fragments, sans prétendre deviner le secret du plan que Pascal a emporté dans la tombe, d’en faire suffisamment voir la continuité logique pour que la pensée du lecteur puisse suivre celle de l’auteur, s’y attacher, et en tirer le profit qu’il convient.

15Et dans l’édition des « Grands Écrivains de la France », Brunschvicg énonçait ce constat avec plus placidité encore : « une chose est acquise, c’est que, quel que soit l’ordre dans lequel un éditeur publiera aujourd’hui les Pensées, l’apologie de Pascal en eût différé du tout au tout » (p. LVI) — on ne voit pas ce qui pourrait venir le démentir, sauf à espérer la prochaine résurrection de Pascal.

16Cette sereine conviction n’est pas si éloignée de celle d’Étienne Périer, expliquant, dans la préface de 1670, pourquoi la première édition ne pouvait pas garder l’ordre exposé par Pascal dans une conférence prétendument donnée à Port-Royal vers 1658 et longuement « résumée » dans cette même Préface : « comme on n’avait presque rien qui se suivit, il eût été inutile de s’attacher à cet ordre ; et l’on s’est contenté de les disposer à peu près en la manière qu’on a jugée être plus propre et plus convenable à ce qu’on en avait ».

17D’autres éditeurs ont ainsi tenté avant comme après 1897 de classer les fragments dans un ordre qui les rende lisibles, mais Brunschvicg est le seul, à ma connaissance, à s’être méthodiquement interdit de postuler l’existence d’un projet originel ; dénoncer son classement comme « arbitraire », c’est méconnaître le sens d’une démarche qui renonce par méthode à placer ses choix sous l’autorité de l’auteur ; le texte délivré par Brunschvicg n’a pas d’autre caution que la lecture que le classement conditionne. Comme on prouve le mouvement en marchant, Brunschvicg a rencontré une pensée en classant : en ordonnant en séries une collection d’énoncés. Pour le dire autrement : le classement ne reçoit son autorité que de ce qu’il autorise à penser — ou encore : le seul classement qui vaille est en définitive celui qui donne au lecteur quelque chose à penser.

18On reste dès lors pantois devant la description donnée du travail de Brusnchvicg par L. Thirouin :

  • 8 Op. cit., p. 76, extrait d’un article datant de 1992.

La pensée de Pascal se déploie selon un mode musical, faite de thèmes qui sont exposés puis développés et maintes fois repris en des variations systématiques, jusqu’à constituer une polyphonie, en laquelle consiste le sens de l’œuvre. […] Le classement des liasses ne produit pas le sentiment d’un ordre. Nous dirons, en restant dans le même registre, qu’il réalise une orchestration et une disposition des thèmes. Imagine-t-on de défaire une symphonie pour réunir les phrases musicales qui se ressemblent ? Brunschvicg accomplit avec le texte de Pascal le même travail qu’on ferait sur une pièce de musique, s’il nous prenait l’idée saugrenue d’en classer les notes, les instruments, de réunir dans un premier temps tous les la joués par une clarinette, puis de mettre à part tous les sol joués par un hautbois. On obtiendrait certes de la sorte un ensemble rangé, mais qui ne garderait évidemment plus rien de la symphonie initiale8

19Qui ne voit que la comparaison s’applique avec davantage de pertinence au classement proposé dans les « liasses », qu’on ne peut décemment pas présenter comme une « pièce de musique », moins encore comme une « symphonie » ? — Brunschvicg est précisément celui qui a su écrire les mouvements d’une symphonie en « orchestrant » au mieux les différents thèmes et motifs repérables dans l’ensemble des fragments disponibles.

3.

20Pour se convaincre des mérites d’un classement qu’anime surtout le désir de penser avec Pascal, on essaiera maintenant de parcourir le début de l’« article » V de l’édition Brunschvicg — celui qui a le plus longuement retenu L. Marin et J. Derrida ou P. Bourdieu après lui, peut-être parce qu’il rassemble les fragments les plus politiques sous le titre « La justice et la raison des effets ». La lecture d’une dizaine de fragments seulement permettra d’apprécier non pas « la pensée de Pascal » que Brunschvicg serait parvenu, par hypothèse, à reconstituer mieux qu’un autre, mais les effets d’un classement qui vise à transformer une collection amorphe d’énoncés elliptiques en un discours discontinu où chaque fragment se trouve contextualisé ; lire, c’est ici se rendre attentif aux effets contextuels induits par l’ordre des énoncés, la lisibilité de chaque fragment se trouvant conditionnée par son appartenance et sa place dans la série. Par lisibilité, j’entends précisément le sens que prend un énoncé dans sa relation à son contexte immédiat.

21Lire la série selon le classement qui l’a instituée, c’est prendre conscience du même coup que toute interprétation d’un énoncé procède inévitablement d’un geste de contextualisation qui institue un fragment en contexte d’un autre pour les inscrire solidairement dans un même horizon de lisibilité ; c’est soutenir que la contextualisation ne précède pas l’interprétation comme condition de sa possibilité : la contextualisation engage l’interprétation dans son mouvement propre, si bien qu’il faut plutôt dire que l’interprétation, c’est la contextualisation elle-même.

Article V
La justice et la raison des effets9

291.
– Dans la lettre De l’injustice peut venir la plaisanterie des aînés qui ont tout. « Mon ami, vous êtes né de ce côté de la montagne ; il est donc juste que votre aîné ait tout. »
« Pourquoi me tuez-vous ? »

292.
– Il demeure au-delà de l’eau.

293.
– » Pourquoi me tuez-vous ? – Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin et cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave, et cela est juste. »

  • 10 Pascal suit ici les thèses de Montaigne, essentiellement celles de l’Apolo...

  • 11 « Il n’y a plus rien qui soit nôtre  ; ce que nous appelons nôtre relève d...

  • 12 « C’est en vertu des sénatus-consultes et des plébiscites que l’on commet ...

  • 13 «  Comme autrefois nous étions écrasés par les vices, maintenant nous le s...

  • 14 Repris de Montaigne, Essais, III, 13 .

  • 15 Le cardinal de Retz évoque en ces termes le rôle décisif que joua le Parle...

  • 16 Voir Montaigne, Essais, II, 12  ; le « plus sage des législateurs  » désig...

  • 17 « Comme il ignore la vérité qui peut le libérer, il est bon qu’on le tromp...

294.
– … Sur quoi la fondera-t-il, l’économie du monde qu’il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier ? quelle confusion ! Sera-ce sur la justice ? il l’ignore.
Certainement, s’il la connaissait, il n’aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays10 ; l’éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n’auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence  ; un méridien décide de la vérité  ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent  ; le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.
Ils confessent que la justice n’est pas dans ces coutumes, qu’elle réside dans les lois naturelles, connues en tout pays. Certainement ils le soutiendraient opiniâtrement, si la témérité du hasard qui a semé les lois humaines en avait rencontré au moins une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s’est si bien diversifié, qu’il n’y en a point. Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au-delà de l’eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui ? Il y a sans doute des lois naturelles  ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplius nostrum est ; quod nostrum dicimus, artis est11. Ex senatus consultis et plebiscitis crimina exercentur12. Ut olim vitiis, sic nunc legibus laboramus13.
De cette confusion arrive que l’un dit que l’essence de la justice est l’autorité du législateur, l’autre la commodité du souverain, l’autre la coutume présente  ; et c’est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n’est juste de soi, tout branle avec le temps. La coutume fait toute l’équité, par cette seule raison qu’elle est reçue ; c’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe, l’anéantit. Rien n’est si fautif que ces lois qui redressent les fautes  ; qui leur obéit parce qu’elles sont justes, obéit à la justice qu’il imagine, mais non pas à l’essence de la loi  ; elle est toute ramassée en soi  ; elle est loi, et rien davantage14. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si léger, que, s’il n’est accoutumé à contempler les prodiges de l’imagination humaine, il admirera qu’un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L’art de fronder, bouleverser les États, est d’ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut d’autorité et de justice15. « Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l’État, qu’une coutume injuste a abolies. » C’est un jeu sûr pour tout perdre  ; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l’oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu’ils le reconnaissent ; et les grands en profitent à sa ruine, et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n’est pas sans exemple. C’est pourquoi le plus sage des législateurs disait que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper16 ; et un autre, bien politique : Cum veritatem qua liberetur ignoret, expedit quod fallatur17 ? Il ne faut pas qu’il sente la vérité de l’usurpation ; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable  ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement, si l’on ne veut qu’elle ne prenne bientôt fin.

  • 18 « Usurper » : « se rendre maître, s’emparer injustement de ce qui ne nous ...

295.
– Mien, tien. – » Ce chien est à moi », disaient ces pauvres enfants. « C’est là ma place au soleil. » Voilà le commencement et l’image de l’usurpation18 de toute la terre.

  • 19 La France et l’Espagne furent en guerre de 1635 à 1659.

296.
– Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d’hommes, condamner tant d’Espagnols à la mort19, c’est un homme seul qui en juge et encore intéressé : ce devrait être un tiers indifférent.

  • 20 « Du véritable droit [et de la pure justice, nous ne tenons pas un modèle ...

297.
– Veri juris20. – Nous n’en avons plus ; si nous en avions, nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les mœurs de son pays.
C’est là que ne pouvant trouver le juste, on a trouvé le fort, etc.

  • 21 À rapprocher du fragment 878 (éd. Brunschvicg, article XIV) : « – Summum j...

298.
– Justice, force21. – Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante : la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants  ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

  • 22 Qui disposent de la force par ailleurs.

  • 23 Les éditions Sellier (116) et Le Guern (76) impriment à la suite le fragme...

299.
– Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires, et la pluralité aux autres. D’où vient cela  ? De la force qui y est. Et de là vient que les rois, qui ont la force d’ailleurs22, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.
Sans doute, l’égalité des biens est juste  ; mais, ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force  ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien23.

  • 24 Dans les éditions Sellier (440) et Le Guern (698), le verset (Luc, XI, 14-...

300.
– « Quand le fort armé possède son bien, ce qu’il possède est en paix24.  »

301.
– Pourquoi suit-on la pluralité ? Est-ce à cause qu’ils ont plus de raison ? Non, mais plus de force.
Pourquoi suit-on les anciennes lois et anciennes opinions ? Est-ce qu’elles sont les plus saines ? Non, mais elles sont uniques, et nous ôtent la racine de la diversité.

  • 25 Rappelons que Pascal est l’inventeur notamment de la «  machine d’arithmét...

302.
– … C’est l’effet de la force, non de la coutume  ; car ceux qui sont capables d’inventer sont rares25 ; les plus forts en nombre ne veulent que suivre, et refusent la gloire à ces inventeurs qui la cherchent par leurs inventions  ; et s’ils s’obstinent à la vouloir obtenir, et mépriser ceux qui n’inventent pas, les autres leur donneront des noms ridicules, leur donneraient des coups de bâton. Qu’on ne se pique donc pas de cette subtilité, ou qu’on se contente en soi-même.

  • 26 Allusion à un livre italien intitulé L’Opinon, reine du monde, inconnu par...

303.
– La force est la reine du monde, et non pas l’opinion26 – Mais l’opinion est celle qui use de la force. – C’est la force qui fait l’opinion. La mollesse est belle, selon notre opinion. Pourquoi  ? Parce que qui voudra danser sur la corde sera seul ; et je ferai une cabale plus forte, de gens qui diront que cela n’est pas séant.

  • 27 Les éditions Sellier et Le Guern impriment : «  Jusque-là la pure force l’...

304.
– Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres, en général, sont cordes de nécessité ; car il faut qu’il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas, mais quelques-uns le pouvant.
Figurons-nous donc que nous les voyons commençant à se former. Il est sans doute qu’ils se battront jusqu’à ce que la plus forte partie opprime la plus faible, et qu’enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il leur plaît ; les uns la remettent à l’élection des peuples, les autres à la succession de naissance, etc.
Et c’est là où l’imagination commence à jouer son rôle. Jusque-là le pouvoir force le fait27 : ici c’est la force qui se tient par l’imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc.
Ces cordes qui attachent donc le respect à tel et à tel en particulier sont des cordes d’imagination.

  • 28 À l’inverse des usages (et préjugés) français – preuve de l’arbitraire des...

305.
– Les Suisses s’offensent d’être dits gentilshommes, et prouvent leur roture de race pour être jugés dignes de grands emplois28.

22Redisons-le : ce qu’on essaiera ici de lire et d’interpréter, ce n’est pas « la pensée de Pascal », mais les effets du travail de montage auquel s’est livré l’éditeur pour nous donner à penser sous le nom de Pascal une théorie de la justice ; non que Brunschvicg nous induise à prêter à Pascal une théorie qui serait la sienne propre : « Pascal » est ici le nom que reçoit un théoricien de la justice, mais c’est bien l’ordre donné aux fragments par un autre que Pascal qui produit cette théorie en nouant l’une à l’autre la question de la justice et celle de l’égalité. On aurait donc tort de croire qu’en plaçant en tête de l’« article » la mention d’une Lettre sur l’injustice à laquelle Pascal a, semble-t-il, un temps songé, Brunschvicg prétend reconstituer ce texte fantôme ; si le fragment 291 peut donner le coup d’envoi de la série, c’est en introduisant le couple justice/injustice, pour amorcer la question de leur partage : comment séparer le juste de l’injuste ? Comment déterminer ce qui est intrinsèquement juste ? Mais le choix de Brunschvicg est aussi bien de nous faire entrer sur un terrain où l’injustice est première, et s’énonce comme un scandale logique : se trouve ainsi mis d’emblée en lumière le fait que la question de la justice est prioritairement celle de la justice sociale, c’est-à-dire de l’égalité. La question de la justice est la question politique elle-même : telle est au fond la conviction à laquelle Brunschvicg s’est arrêté dans la lecture de la collection des fragments et qui décide ici du prélèvement au sein des « papiers de Pascal » d’un ensemble d’énoncés pour les instituer solidairement en une série sous l’intitulé « La justice et la raison des effets ».

23Mais qu’est-ce qui décidera alors de l’ordre à donner aux éléments de la série ? Brunschvicg a eu à décider d’une rhétorique, qui fait de la logique métonymique inhérente au caractère elliptique des fragments les ressorts d’une dispositio. En d’autres termes, le classement ou le montage vise ici à favoriser une lecture continue en mettant à profit l’incomplétude de chaque énoncé pour susciter un appel de sens que le fragment suivant vient combler, relancer ou dévier. On le perçoit d’emblée à la lecture des trois premiers fragments de la série qui ne sont lisibles que solidairement : dans le fragment 291, la « plaisanterie » est d’abord difficile à comprendre, faute de connaître la scène énonciative ; faute aussi de pouvoir s’assurer du statut de l’épithète « juste », qui pourrait bien être ici dans un emploi en mention, selon cette variété d’ironie qui recevra au siècle suivant le nom de persiflage (on ne pourrait s’en assurer qu’en projetant un contexte, qui fait ici défaut) ; le second alinéa est plus elliptique encore, en induisant une situation dialogique énigmatique, sans rapport avec celle de l’alinéa précédent ; le fragment 292 s’offre ensuite à nous comme un haïku, et nous laisse encore dans l’expectative quant à son sens : quel antécédent faut-il donner au pronom personnel ?

24Ces deux premiers fragments amorcent une logique métonymique : ils appellent leur contextualisation, si bien que c’est la suite qui les donnera à comprendre, le montage opérant ici à la façon d’un commentaire à la faveur duquel ils passent ce qu’on pourrait appeler le seuil de lisibilité. De fait, le fragment 293 délivre la situation d’interlocution commune au second alinéa de 291 et à 292, qui deviennent lisibles solidairement. Autrement dit : les trois fragments méritent d’être lus dans cet ordre, et ils s’éclairent de feux réciproques dans le classement qui nous est ici proposé. Mais l’énoncé 293 reste toutefois elliptique à sa façon : le mot qui nommerait le régime de la scène énonciative nous est dérobé, et il nous faut le produire par inférence — c’est bien sûr celui de guerre, cet état d’exception qui légalise le meurtre pour une durée déterminée. Et c’est par là que quelque chose nous est donné à penser : le fait du meurtre n’est en lui-même ni juste ni injuste (le droit en décide différemment selon les temps ou les circonstances — à l’encontre, le cas échéant, de la loi divine qu’on voudrait impérative et universelle : « Tu ne tueras point »…).

25Les points de suspension à l’initiale du long fragment 294 viennent certes signaler ou connoter le démembrement ou la mutilation du manuscrit, mais ils indiquent aussi un premier hiatus au sein même de la série, que redouble le phénomène pronominal : qui est ce « il » qui se trouve avoir à « fonder l’économie du monde » ? On peut songer à un philosophe : le Socrate du Gorgias qui débat contre Calliclès sur la nature de la justice et sur le droit naturel, ou encore le sage législateur de la République ; mais c’est avec Montaigne que Pascal dialogue prioritairement : Brunschvicg identifie ici, après d’autres éditeurs, des échos à « L’Apologie de Raymond Sebond » (Essais, II, 12), texte séminal pour tous les penseurs hétérodoxes de l’âge classique.

26Il faut postuler a minima que la question « Sur quoi la fondera-t-il l’économie du monde… ? ») vise un homme raisonnable qui voudrait régler l’ordre du monde de la façon la plus harmonieuse — la plus juste et la plus consensuelle à la fois. Tout le fragment vise à tirer argument, à la façon de Montaigne, de la relativité des lois comme institutions purement humaines — institutions qu’on doit regarder comme de pures coutumes, c’est-à-dire comme absolument contingentes : il n’existe pas de « justice constante » dans le temps comme dans l’espace, et il n’existe pas davantage de lois naturelles qui garantirait l’universalité de quelques lois positives au moins ; s’il en existe, elles demeurent inconnaissables à l’homme dont la raison est « corrompue » depuis la Chute.

27Entre les trois interprétations réalistes possibles de l’idée de justice, « Pascal » affiche clairement sa préférence — celle-là même qu’un suffisant lecteur peut trouver dans la lecture de Montaigne : le « fondement mystique de l’autorité » tient dans l’accoutumance ; on obéit aux lois par habitude, et parce qu’on les voit en usage et toujours-déjà respectées ; la justice qu’on prête aux lois n’est ainsi que le produit de l’imagination : la loi n’est pas l’expression de la justice, elle est sans autre fondement qu’elle-même, ou plutôt, comme les autres fragments de la série vont venir le révéler : sans autre raison que l’intérêt du plus fort. Dès ici toutefois, nous voilà engagés à penser la distinction du droit et de la justice : le droit positif ne nous paraît juste qu’aussi longtemps qu’on ne le ramène pas « à son principe », c’est-à-dire à l’arbitraire de son institution. La chose est pourtant aisée, et la tentation est constante, comme la Fronde l’a suffisamment appris aux contemporains de Pascal : le soulèvement est la conséquence logique de toute prise de conscience de l’arbitraire des lois, c’est-à-dire de leur injustice fondamentale dès lors qu’elles visent à pérenniser un état de fait en légalisant l’inégalité.

28Que lit-on ainsi sous le nom de Pascal ? N’hésitons pas à le dire : ce que « Pascal » théorise dans un tel fragment, ce sont bien les conditions d’une révolution politique. Et tout autant de son échec : « les grands en profitent à [l]a ruine [du peuple] », c’est-à-dire au détriment de ceux qui ont « secoué le joug », parce qu’à un moment ou un autre, d’aucuns qui pouvaient bien accompagner d’abord le soulèvement trouveront intérêt, pour préserver leur propre autorité, à donner un coup d’arrêt à cette exigence de justice en droit infinie (« rien ne sera juste à cette balance ») — la liste est longue de ces moments de l’Histoire où les effets d’une révolution ont été dévoyés ou confisqués : 1793, 1830, 1848, 1870… (on se souviendra que c’est en méditant l’échec de la Commune de Paris que Marx a pu théoriser à nouveaux frais la révolution prolétarienne). Mais la conscience même de ce processus suffit à nous convaincre que tout détenteur de l’autorité est un « usurpateur », qui ne peut se maintenir qu’au prix d’une illusion et d’une tromperie tout à la fois — soit ce que nous nommons une « idéologie » (on rappellera qu’Althusser fait une place à « Pascal » dans le texte fameux où il théorise les « appareils idéologiques d’État ») ; la « piperie » consiste à faire accepter comme nécessaire un état de fait contingent et fondamentalement injuste (souvenons-nous encore : « ce qui fait problème » pour la pensée sociologique, disait à peu près P. Bourdieu, « c’est que l’ordre social ne fasse jamais problème », pas même aux yeux de ceux-là qui en sont les victimes).

29On commence ainsi à entrevoir que la question de la justice doit prendre la forme d’un unique problème : celui de la propriété, ou plus exactement de l’appropriation — de la terre, des biens communs ou des moyens de production, mais d’abord d’un jouet, d’un animal : le fragment suivant (295) achève de nous en persuader en nous invitant à considérer la dispute de deux enfants comme « le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre » (le Dictionnaire de l’Académie est sans ambiguïté qui définit l’usurpation comme le fait de « s’emparer injustement de ce qui ne nous appartient pas »). Toute propriété résulte ainsi d’un geste d’expropriation, comme toute autorité est intrinsèquement illégitime : l’une comme l’autre procède d’un coup de force visant à instituer comme légal un état de fait qui prive les uns de ce que les autres revendiquent comme leur. Est-ce pécher par anachronisme que de lire ici ce qui est la thèse de Rousseau dans le Discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes (1755) ?

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, de misère et d’horreurs n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur : vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne.

30On soutiendra plutôt que l’identification d’un tel plagiat par anticipation n’est pas sans valeur heuristique, et l’on tiendra encore pour un mérite du classement de Brunschvicg qu’il nous permette de lire Rousseau dans Pascal, et réciproquement, au bénéfice d’une pensée politique radicale.

31Reconnaître que cette radicalité est imputable au classement, c’est-à-dire aux choix de l’éditeur, ne revient pas à soutenir que Brunschvicg a gauchi la pensée de Pascal qu’il faudrait s’efforcer de rétablir : l’ordre vient seulement révéler qu’il y a dans la collection de fragments de quoi produire une théorie politique révolutionnaire. Donner le fragment 296 sur l’aberration de la guerre aussitôt après l’énoncé sur la propriété comme usurpation, c’est montrer successivement les deux faces de la même politique, sans épargner ici l’autorité royale : l’allusion est assez claire aux longues guerres avec l’Espagne. L’idéal de justice n’a jamais présidé à aucune déclaration de guerre, et loin de s’en remettre à un arbitrage ou même à un débat, on laisse l’intérêt décider, si l’on ose dire, souverainement.

  • 29 Voir le dossier réuni dans notre édition des Pensées sur la justice, 2011.

  • 30 Notre édition de 2011, qui ne comporte que les sept premiers articles de B...

  • 31 Avec le secours de L. Marin dans les articles du recueil déjà cité, ou d’A...

32Le fragment proposé à la suite (297) s’ouvre sur une citation tronquée de Cicéron, empruntée à Montaigne (III, 1), lequel lui a assuré une telle notoriété qu’il suffit de deux mots pour en rappeler le souvenir complet : « Du véritable droit [et de la pure justice, nous n’avons pas de modèle solide et positif, mais seulement une idée approximative]. » Faute de pouvoir instaurer la justice vraie, on a dû s’en remettre à cette justice par provision que constitue, selon Montaigne toujours, la coutume. Mais le second alinéa de ce même fragment introduit un nouveau thème, absent jusqu’ici de la série comme de l’hypotexte des Essais : le classement nous fait ainsi apercevoir comment une pensée entée sur la thèse de Montaigne peut en renouveler la leçon jusqu’à s’en émanciper. Il revient là encore à Brunschvicg d’avoir le premier aperçu l’originalité de cette antinomie de la justice et de la force (« ne pouvant trouver le juste on a trouvé le fort… ») qui s’énonce ici allusivement, et que le fragment suivant (298) déploie plus explicitement, en levant donc l’allusion. C’est le fragment décisif — au sens où il a décidé de l’institution de la série comme « article » — qui a comme tel retenu l’attention de L. Marin et de J. Derrida, mais aussi bien de L. Goldmann, L. Althusser ou É. Auerbach29. Quelle autre interrogation peut être tenue pour politique sinon celle-ci : trouvera-t-on un jour le biais pour fortifier la justice au lieu de toujours justifier la force ? Par exception, cette première réflexion sur la justice et la force mérite d’être placée dans l’éclairage d’un autre fragment que Brunschvicg a classé ailleurs : le fragment 878, qui figure à l’article XIV et dernier réunissant une anthologie de « fragments polémiques30 », trouverait mieux sa place entre les fragments 298 et 299, en nous invitant à entrer dans un raisonnement qui identifie la force comme la source de toutes les sujétions, fussent-elles inaperçues. Il faut apprendre à distinguer les différents visages de la force — la violence légale dont le pouvoir détient le monopole, l’opinion du plus grand nombre ou de la « pluralité » — et le rôle dévolu à « l’imagination », soit à l’idéologie : c’est à quoi s’emploie la suite de la série dont je laisserai mon lecteur poursuivre seul la rumination31.

33L’ordre donné aux neuf premiers fragments mis en série nous place ainsi au seuil d’une alternative : désespérera-t-on toujours de « faire que ce qui est juste fût fort » et se contentera-t-on éternellement de faire, par défaut, que « ce qui est fort fût juste » ? Faudra-t-il accepter continûment de dire juste ce qui est fort pour éviter la discorde et la guerre civile (313) ? Se résignera-t-on à toujours sacrifier l’agneau au loup — en acceptant que soient réduits au silence ceux qui parlent juste, et dont toute la justice ne parvient pas à contrarier la force ? Ou bien se décidera-t-on à adopter comme programme politique de fortifier enfin la justice au lieu de toujours justifier la force ? Rien n’interdit d’énoncer ainsi dans les termes de « Pascal » cette exigence, qu’on doit dire éthique et politique indissolublement — car « ceux qui prétendent traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune deux » (la pensée est de Rousseau encore, au quatrième livre de l’Émile, en 1762).

4.

34La suite de l’exercice consistera à lire cette dizaine de fragments dans le classement de Ph. Sellier ; classés autrement, ces mêmes fragments nous font-ils entendre une autre signification, selon la formule de Pascal (trop) souvent citée : « Les mots diversement rangés font un divers sens. Et les sens diversement rangés font différents effets » (S. 645) ?

35Observons d’abord la table de concordance entre les éditions Brunschvicg et Sellier :

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36La confrontation autorise déjà plusieurs remarques :

37— La colonne dévolue aux numéros donnés par Sellier n’offre aucune continuité : il n’y a donc pas dans la copie C2 (non plus d’ailleurs que dans C1 préférée par Le Guern) de fragments contigus — ce qui veut dire que toutes les contiguïtés dans Brunschvicg résultent d’une décision de l’éditeur. L’alignement ne montre pas davantage de progression : les quinze premiers fragments de l’article V de Brunschvicg sont interpolés dans l’ensemble du classement Sellier.

38— On doit remarquer surtout l’amplitude des intervalles : les quatre premiers fragments que le classement de Brunschvicg inscrit dans une même lisibilité se trouvent dispersés dans les liasses « Ordre », « Vanité » et « Misère » ; au-delà, les fragments Br. 299, 300 et 301 se lisent sous les numéros S. 116, 440 et 589, respectivement issus de la « liasse » VI (« Raison des effets »), d’un dossier « Miracles » (absent de la « table » figurant en tête des deux copies) et d’une rubrique « Pensées mêlées » (dont le statut reste ambigu), etc. La brève série considérée se trouve ainsi dispersée dans le classement Sellier entre les numéros 43 et… 668, sur les 813 fragments distingués par ce dernier.

39— On doit mentionner par ailleurs un cas, que la concordance ne peut manifester, où Brunschvicg semble avoir démembré un fragment : l’énoncé Br. 299 correspond bien à S. 166 mais amputé d’une phrase et d’une citation de Matthieu (« La sagesse nous envoie à l’enfance : Nisi efficiamini sicut parvuli », trad. « si vous ne vous rendez pas semblables aux petits enfants, [vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux] ») que Brunschvicg donne sous le numéro 271, donc dans l’article précédent.

  • 32 Signalons encore par acquis de conscience que S. 440 insère l’énoncé corre...

40— Le phénomène symétrique existe : il suffirait d’étendre la concordance à quelques items supplémentaires pour apercevoir que les fragments Br. 317 et 320 semblent contaminer deux énoncés que Sellier dissocie, respectivement sous les numéros 115 et 66, et 786 et 64 ; si l’on se reporte au détail des textes, on verra que, dans les deux cas, il ne s’agit jamais que de la répétition pure et simple d’une même phrase, qui figure à deux endroits différents des copies et que Sellier reproduit donc deux fois (« Les respects signifient : incommodez-vous » se lit dans S. 66 puis S. 115 ; « On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de la meilleure maison » figure sous les numéros S. 64 et 78632)…

41De quoi fait-on donc l’épreuve en (re)lisant dans le classement de Sellier la dizaine de fragments considérés ? Pas seulement de la dispersion des contextes : on aurait beau jeu de nous objecter que ce sentiment ne s’éprouve qu’a contrario, pour qui s’est accoutumé à la continuité tissée par Brunschvicg. On doit cependant s’arrêter à ce constat aussi simple que douloureux : il est impossible de procéder à une lecture suivie des éditions conformes à « l’ordre des copies » ; le constat formulé par L. Thirouin, A. Comte-Sponville et Ph. Sellier lui-même ne s’entend pas autrement : les éditions qui renoncent à un classement réfléchi se dispensent du même coup de ménager ce mode de cohérence intermédiaire, entre le désordre de la collection et le traité en forme, que constitue la série. Ce qui revient à dire que les copies ne sont tout simplement pas lisibles : elles ne nous donnent pas un texte… sinon dans le commentaire que Ph. Sellier, L. Thirouin et autres fins lecteurs en proposent dans leurs articles et essais respectifs, où ils interpolent librement l’ordre donné par les copies pour procéder aux rapprochements nécessaires en éclairant un fragment par un autre — quitte à exploiter sans scrupules les suggestions de Brunschvicg.

42En nous donnant isolément des énoncés qui ne passent le seuil de lisibilité qu’en étant lus ensemble, le classement de Ph. Sellier comme celui de Lafuma déjà ou de M. Le Guern nous dérobe au fond la possibilité de penser avec Pascal, en nous contraignant à trouver à l’extérieur de la collection un principe de cohérence. À lire ainsi le fragment S. 43 (Br. 291) immédiatement en aval d’un énoncé sur « l’état des Juifs » avec lequel il n’entretient aucun rapport, le lecteur garde le sentiment qu’il a affaire à un énoncé mutilé, et il y a peu de chance dès lors qu’il s’arrête à la question d’un partage entre le juste et l’injuste — faute de pouvoir mettre aussitôt en rapport ce fragment avec l’énoncé Br. 293, qui offre un contexte pertinent — non pas le seul peut-être, mais du moins un vecteur efficient de lisibilité. Dans le classement Sellier, le lecteur devra attendre jusqu’au rang 84 pour trouver, dans la liasse suivante (« Vanité »), cet énoncé manifestement solidaire : aura-t-il gardé du premier une mémoire suffisante pour actualiser ici cette lisibilité ? Il y a fort à parier que la question de la justice se sera perdue en chemin, à supposer que le lecteur ait pu en percevoir l’existence. Dans l’intervalle, ce même lecteur aura rencontré un énoncé plus elliptique encore : « Il demeure au-delà de l’eau » (S. 54 ; Br. 292) ; peut-il seulement y lire un écho de S. 43 ? Sans doute pas avant de retrouver ce même énoncé au sein du fragment S. 84 (Br. 293)…

43Dira-t-on que l’ordre des Copies nous offre d’autres solidarités qui nous dédommagent de celles que le classement Brunschvicg avait su instaurer et que nous ne pouvons plus percevoir ? Pas vraiment : l’annotation de Ph. Sellier nous conforte dans l’idée que nous lisons ici des notes décousues de Pascal lisant Montaigne ; on repère certes dans ces parages des fragments qui se rapportent au titre « Vanité », mais entrelacés avec des énoncés sur la puissance de l’imagination, si bien qu’on est tenté (solution paresseuse) de subsumer la collection sous une question plus générale, montaignienne en son principe : celle de l’instabilité et de la versatilité de nos jugements.

44Il faut passer encore à la liasse suivante (« Misère ») pour lire au rang S. 94 le long fragment sur la relativité des lois humaines (Br. 294). Ici, et par exception, les deux Copies présentent bien quelque chose comme une série : en amont, S. 93 donne le fragment sur la décision de la guerre (Br. 296) ; en aval, S. 95 offre la réflexion sur la mode et la justice qui, au sein du classement Brunschvicg, figure dans le voisinage immédiat de la série étudiée (Br. 309) ; S. 96 invite à méditer deux cas récents de souverains destitués et une abdication — tous exemples qui auraient leur place dans l’article V de Brunschvicg, lequel a préféré les ranger dans une autre série, au sein de l’article II « Misère de l’homme sans dieu » (Br. 177) ; à peine plus loin, S. 98 nous arrête au spectacle des enfants se disputant un chien (Br. 295). De fait, la liasse « Misère » des Copies présente quantité de fragments portant la mention « Justice » ou « Injustice » (S. 100 par exemple, retenu par Brunschvicg dans son article V sous le numéro 326), et donne par moments l’impression de contiguïtés signifiantes, en accréditant l’idée que les Copies ont enregistré un ordre, qu’on a bien affaire à un dossier de travail authentique, où Pascal aurait rangé les fragments destinés à un même chapitre. C’est ici que la distinction entre collection et série peut s’avérer pertinente : les Copies partagent sans doute des collections, elles ne présentent pas des séries dont le classement serait signifiant. À preuve le fait que les fragments sur la justice soient régulièrement parasités par des fragments hétérogènes (S. 99, S. 102…) qui brouillent la possibilité de lire solidairement les papiers réunis dans une même liasse.

45Qu’on en impute ou non le principe à Pascal, les collections que forment les liasses accréditent finalement à leur façon le geste de Brunschvicg : en amont de l’établissement des Copies, quelqu’un a commencé à classer en procédant seulement à la distinction de collections, mais sans chercher à constituer des séries susceptibles de favoriser une lecture suivie, en laissant donc cette tâche à d’autres — les premiers éditeurs réunis autour d’Arnaud et Nicole, auxquels l’une des Copies au moins était apparemment destinée, mais aussi bien tous les éditeurs après eux : il n’est au fond pas d’autre façon de faire usage des Copies qu’en reclassant les collections qu’elles offrent. M. Le Guern déclarait, comme on l’a rappelé, que les éditeurs « n’en avaient plus le droit » : je soutiendrai qu’ils en ont en quelque façon le devoir — et que le bénévole lecteur n’a sûrement pas d’autre option que de classer pour penser et de penser en classant, s’il veut du moins tirer quelque profit de sa lecture.

46On laissera le lecteur en faire l’épreuve en sautant à la liasse « Raisons des effets » dans une édition Sellier, pour y lire sous les numéros S. 120 et S. 122 les fragments Br. 297 et Br. 302 : la question de la justice s’y manifeste, mais en se trouvant là encore diluée ou interrompue par des réflexions hétérogènes qui hypothèquent l’intérêt du lecteur. Il reste que S. 119 donne dans ces mêmes parages le fragment sur la justice et la force que Brunschvicg a préféré ranger dans son article XIV (Br. 878, que notre édition a dû faire figurer en note, comme on l’a dit). On soulignera surtout que, dans l’intervalle qui sépare S. 121 et S. 131, on retrouve l’essentiel de la série qui court dans le classement Brunschvicg entre le rang 307 et le rang 334. Loin de nous faire conclure à la valeur intrinsèque des Copies, ces deux constats achèveraient plutôt de nous convaincre que Brunschvicg n’a pas procédé avec l’« arbitraire » que l’on dit : il a certes démembré les collections fournies par les Copies, dont le classement est pour lui sans autorité, mais il n’a pas hésité à tirer parti des rares contiguïtés qu’elles présentent — comme un encouragement à entreprendre un autre classement.

5.

47Que conclure, sinon que l’édition Sellier nous donne surtout à relire, et bien peu à « lire », sauf à renoncer à une lecture continue pour suivre systématiquement les renvois indiqués en notes de bas de page en procédant aux rapprochements nécessaires… lesquels sont bien souvent empruntés à Brunschvicg ; l’un des signes de la supériorité du texte de Brunschvicg tient d’ailleurs pour moi à ce qu’il nous dispense d’une telle circulation, et de la multiplication des renvois — à de très rares exceptions près. La confrontation révèle peut-être que l’on ne commence à penser que si l’on accepte de classer par soi-même sans trop de déférence à l’égard des copies ou d’un hypothétique ordre voulu par l’auteur : le classement est l’effort par lequel la pensée authentique se gagne. La signification naissant toujours de la mise en relation d’un énoncé avec un contexte, mieux vaut instituer par soi-même la série, en s’autorisant à créer ce contexte plutôt que de poursuivre une incertaine « restitution ».

48Qu’en est-il alors de l’auteur, et de la pensée qu’on voudrait être celle de Pascal ? Comment échappera-t-on à l’accusation, sans cesse réitérée, de construire un texte et un sens également « arbitraires » ? On fera valoir qu’assumé comme un geste herméneutique, un classement émancipé de toute référence au projet de l’auteur a le mérite paradoxal de maintenir au sein même du texte le centre de gravité de l’œuvre au lieu d’en appeler à un « dessein » transcendant dont on doit traquer ailleurs des témoignages aussi fragiles que récusables. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que les éditions qui se prétendent les plus fidèles à « l’ordre pascalien » soient aussi celles qui donnent toute autorité au métatexte sur le texte : pour lire les énoncés dans l’édition Sellier, il faut disposer déjà de leur interprétation canonique en s’inscrivant dans la tradition inaugurée par les premiers éditeurs de Port-Royal. Dans un classement comme celui de Brunschvicg, c’est l’ordre établi entre les énoncés qui constitue en lui-même un métalangage, en libérant du même coup — on ne le dit pas assez — les usages possibles du texte : un autre classement aura ni plus ni moins d’autorité que celui qui nous est proposé. On s’en tiendra donc résolument à cette formule : le vrai classement des Pensées est celui qui nous donne vraiment à penser.

Notes

1 Pascal ou le défaut de la méthode. Lecture des Pensées selon leur ordre, Champion, décembre 2015, p. 7.

2 Du tragique au matérialisme, Puf, janvier 2015.

3 Pockett, coll. « Agora », 2003.

4 Œuvres complètes de Pascal, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 2000, p. 1300.

5 Pascal, Pensées, présentation D. Descotes, GF-Flammarion, 1976 ; Pascal, Pensées sur la justice, suivies de Trois Discours sur la condition des Grands, présentation, notes et dossier par M. Escola, postface de D. Descotes (1976), GF-Flammarion, 2011 (pour les Pensées : « articles » à I-VII de l’éd. Brunschvicg) ; Pascal, Pensées, Présentation par D. Descotes (1976) et M. Escola (2011), GF-Flammarion, 2015 (texte intégral de l’éd. Brunschvicg, nouvelle annotation, sans dossier).

6 Voir un précédent essai : « Penser contre Pascal. Jansénisme ou révolution », [in :] S. Rabau (dir.), Lire contre l’auteur, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2012.

7 Pascal et Port-Royal, Puf, 1997.

8 Op. cit., p. 76, extrait d’un article datant de 1992.

9 Le texte ici donné est celui de l’éd. 1897 de Brunschvicg, avec les notes établies pour nos éditions GF-Flammarion 2011 et 2015.

10 Pascal suit ici les thèses de Montaigne, essentiellement celles de l’Apologie de Raymond Sebond (Essais, II, 12) .

11 « Il n’y a plus rien qui soit nôtre  ; ce que nous appelons nôtre relève de la convention », Cicéron, De Finibus, V, 21.

12 « C’est en vertu des sénatus-consultes et des plébiscites que l’on commet des crimes  », Sénèque, Lettres, 95 (cité par Montaigne, Essais, III, 1).

13 «  Comme autrefois nous étions écrasés par les vices, maintenant nous le sommes par les lois  », Tacite, Annales, III, 25 (cité par Montaigne, Essais, III, 13).

14 Repris de Montaigne, Essais, III, 13 .

15 Le cardinal de Retz évoque en ces termes le rôle décisif que joua le Parlement de Paris dans le déclenchement de la Fronde en 1648 : «  [Le Parlement] gronda sur l’édit du tarif ; et aussitôt qu’il eut seulement murmuré, tout le monde s’éveilla. L’on chercha en s’éveillant, comme à tâtons, les lois : l’on ne les trouva plus ; l’on s’effara, l’on cria, l’on se les demanda  ; et dans cette agitation les questions que leurs explications firent naître, d’obscures qu’elles étaient et vénérables par leur obscurité, devinrent problématiques, et dès là, à l’égard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire : il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l’on peut dire, tout ce que l’on peut croire du droit des peuples et de celui des rois qui ne s’accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. La salle du Palais profana ces mystères  » (cardinal de Retz, Mémoires, éd. M. Pernot, Gallimard, «  Folio classiques  », 2003, p. 129).

16 Voir Montaigne, Essais, II, 12  ; le « plus sage des législateurs  » désigne ici Platon (La République, V, 459c).

17 « Comme il ignore la vérité qui peut le libérer, il est bon qu’on le trompe  » (saint Augustin, La Cité de Dieu, IV, 31)  ; citation inexacte d’une citation elle-même inexacte de Montaigne (II, 12), qui mentionne Varron et le grand-prêtre romain Scevola, tous deux admirateurs des impostures théologico-politiques dénoncées par saint Augustin.

18 « Usurper » : « se rendre maître, s’emparer injustement de ce qui ne nous appartient pas. Il se dit principalement de la puissance, de l’autorité, de la royauté, d’un droit . » (Dict. Acad.).

19 La France et l’Espagne furent en guerre de 1635 à 1659.

20 « Du véritable droit [et de la pure justice, nous ne tenons pas un modèle solide et positif  ; nous n’en avons qu’une ombre et des images]  », Cicéron, De Officiis, III, 17  ; d’après Montaigne, Essais, III, 1. La thèse portée par ce fragment figure aussi bien chez Montaigne que chez Charron : « Selon tous les sages, la règle des règles, et la générale loi des lois, est de suivre et observer les lois et coutumes du pays où l’on est . », Traité de la sagesse, II, 8.

21 À rapprocher du fragment 878 (éd. Brunschvicg, article XIV) : « – Summum jus, summa injuria [“L’extrême droit est une extrême injustice” Cicéron, De Officiis, I, 10]. La pluralité est la meilleure voie, parce qu’elle est visible, et qu’elle a la force pour se faire obéir ; cependant c’est l’avis des moins habiles.
Si l’on avait pu, l’on aurait mis la force entre les mains de la justice : mais, comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c’est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on l’a mise entre les mains de la force ; et ainsi on appelle juste ce qu’il est force d’observer.
De là vient le droit de l’épée, car l’épée donne un véritable droit. Autrement on verrait la violence d’un côté et la justice de l’autre. (Fin de la douzième Provinciale.) De là vient l’injustice de la Fronde, qui élève sa prétendue justice contre la force. Il n’en est pas de même dans l’Église, car il y a une justice véritable et nulle violence. »

22 Qui disposent de la force par ailleurs.

23 Les éditions Sellier (116) et Le Guern (76) impriment à la suite le fragment 271 : «  La sagesse nous renvoie à l’enfance…  »

24 Dans les éditions Sellier (440) et Le Guern (698), le verset (Luc, XI, 14-21) est convoqué dans un développement sur les miracles, précédé de cette formule : «  Si Dieu favorisait la doctrine qui détruit l’Église, il serait divisé.  »

25 Rappelons que Pascal est l’inventeur notamment de la «  machine d’arithmétique  » (voir fragment 340 et Chronologie).

26 Allusion à un livre italien intitulé L’Opinon, reine du monde, inconnu par ailleurs, auquel Pascal fait plus explicitement référence dans les fragments 82 et 311.

27 Les éditions Sellier et Le Guern impriment : «  Jusque-là la pure force l’a fait  ».

28 À l’inverse des usages (et préjugés) français – preuve de l’arbitraire des différents régimes politiques.

29 Voir le dossier réuni dans notre édition des Pensées sur la justice, 2011.

30 Notre édition de 2011, qui ne comporte que les sept premiers articles de Brunschvicg, en donne le texte en note ; celle de 2015 se contente logiquement d’un simple renvoi.

31 Avec le secours de L. Marin dans les articles du recueil déjà cité, ou d’A. Cantillon dans sa récente synthèse sur les Pensées (Atlande, 2015, p. 149 sq.).

32 Signalons encore par acquis de conscience que S. 440 insère l’énoncé correspondant à Br. 300 à la fin d’un développement sur les miracles que Br. place pour sa part dans l’article « Miracles » (Br. 820).

Pour citer ce document

Marc Escola, «Penser, classer, avec ou sans Pascal», Acta Litt&Arts [En ligne], Acta Litt&Arts, Les fragments pascaliens : ordre, raisons, figures, mis à jour le : 30/01/2016, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/186-penser-classer-avec-ou-sans-pascal.

Quelques mots à propos de :  Marc  Escola

Université de Lausanne

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