Dossier Acta Litt&Arts : Iris 39 / 2019

Fleur Vigneron

Éditorial

1Un peu d’histoire : Le 2 décembre 1966, Léon Cellier, Paul Deschamps et Gilbert Durand fondaient le Centre de Recherche sur l’Imaginaire (CRI). Officiellement, en janvier 2015, ce dernier est devenu le centre de recherche Socio-Anthropologie et Imaginaire (ISA), au sein de l’UMR 5316 Litt&Arts de l’Université Grenoble Alpes. Entre les deux, le CRI avait déjà produit le CRI2i (Centre des Recherches Internationales sur l’Imaginaire), marque de son envergure internationale. Un colloque célébrant les cinquante ans de recherche sur l’imaginaire a été organisé en novembre et décembre 2016 à Chambéry et à Grenoble. Les communications proposées fournissaient l’occasion de réfléchir au bilan, certes, mais aussi d’interroger les apports théoriques de l’imaginaire dans la période contemporaine. L’imaginaire, pourquoi faire ? Le numéro 39 d’Iris commence par quatre contributions issues de cette manifestation scientifique, afin de soumettre aux lecteurs une partie de la réflexion sur l’actualité de la pensée durandienne.

2Sous la direction d’Isabelle Krzywkowski, les trois premiers articles suivent la voie d’une nouvelle anthropologie, tandis que le dernier conjugue surtout imaginaire et contemporain, tout en passant par l’époque médiévale. Chaoying Durand-Sun pose la question des échanges entre l’imaginaire chinois et la pensée de Gilbert Durand, le sens n’étant pas univoque, car l’œuvre durandienne s’introduit aussi dans l’univers chinois. Cette approche comparative met à l’honneur l’interculturalité des recherches sur l’imaginaire. Comme le rappelle Mercedes Montoro Araque, l’interdisciplinarité, autre point fort des travaux touchant à l’imaginaire, constitue le cadre dans lequel la mythocritique et la mythanalyse se mettent en place sous l’égide de Gilbert Durand, fondant une mythodologie visant à l’étude de l’humain. L’apport théorique durandien se mesure également à l’aune de la place et de la nature de la création dans ce qui fait l’homme et Alberto Filipe Araújo propose d’étudier précisément cet aspect, notamment pour montrer l’existence d’un impératif créatif propre à l’être humain et pour en décliner les modalités. Enfin, Carlos F. Clamote Carreto mobilise l’héritage durandien et constate que métaphore et imaginaire sont deux concepts qui peuvent se rejoindre. Le champ à explorer étant immense, il choisit de l’appréhender par le biais de l’amour, notion non moins vertigineuse qu’il prend en considération à partir du Moyen Âge, ce qui lui permet de mettre en exergue son caractère fantasmatique, l’amour possédant une dynamique analogue au processus de l’imaginaire tel que l’envisage Gilbert Durand.

3S’il est un phénomène dans lequel l’imaginaire joue pleinement, c’est bien la question de la synesthésie, la vraie, non la pratique poétique de certaines métaphores procédant d’une volonté. Le mode le plus courant se déploie dans l’association de formes et de couleurs, aussi le dossier proposé dans la partie « Topiques » s’attache-t-il prioritairement aux synesthésies visuelles. Hervé-Pierre Lambert a écrit une introduction à l’ensemble, ce qui rend inutile une trop longue présentation ici.

4La synesthésie serait-elle à la mode ? La littérature s’empare de personnages synesthètes et les romans touchant au sujet se multiplient. L’engouement semble réel aussi dans les publications savantes, l’heure a donc sonné de faire le tri pour distinguer les œuvres croisant les modalités sensorielles et les cas de synesthésie authentique. Ces derniers sont spontanés et lorsqu’ils se manifestent, ils jouent un rôle majeur chez certains artistes. Les synesthètes existent certainement depuis la nuit des temps, mais le nom synesthésie n’apparaît dans la langue française qu’au xixe siècle, lorsque la psychologie s’interroge sur ces visions, et ce sont surtout les recherches scientifiques modernes qui, à partir de la fin du xxe siècle, ont permis une véritable étude de ces représentations mentales. Quelques travaux, notamment à propos de l’art préhistorique, suggèrent une possible origine neurologique des grands symboles. Au cœur de l’imaginaire, les synesthésies visuelles constituent donc le titre du numéro 39 d’Iris.

5Comme de coutume, la section « Facettes » propose des articles sans thème précis. Le lecteur remarquera toutefois que pour le numéro 39, les trois contributions ont trait à la période médiévale, mais le propos reste varié. Benedetta Viscidi livre une belle analyse du célèbre conte Yonec et des rites initiatiques féminins qu’on y décèle. La poire et le poirier deviennent carnavalesques chez Chaucer, comme le montre Jonathan Fruoco, car le Merchant’s Tale se voit travaillé par une dialectique de l’élévation et de son renversement. Encore Merlin ! Toujours Merlin ! En effet, le numéro 39 d’Iris, avant les comptes rendus, se clôt avec l’étude de Jean-Charles Berthet, dont on pourra mesurer tout l’apport pour cerner l’étymologie et le sens de ce nom, éclairant ainsi cette grande figure mythique. C’est aussi l’occasion de rappeler qu’en 2001, le numéro 21 d’Iris était entièrement consacré à ce personnage, étudié du Moyen Âge à nos jours et dans une perspective comparatiste, sous le titre : Merlin et les vieux sages d’Eurasie.

6Iris accueille de multiples langues et cette livraison comporte, outre le français, des contributions en anglais et en italien. Comme toujours, les articles en langues étrangères sont accompagnés de résumés en français et en anglais. Les traductions se trouvent en effet au cœur du partage du savoir. À ce titre, il convient de saluer la traduction en japonais du Dictionnaire de mythologie arthurienne de Philippe Walter (Walter, 2014 ; Walter, 2018) ; Kôji et Yumiko Watanabe ont reçu le prix spécial 2018 de la Société japonaise des traducteurs (Japan Society of Translators) pour leur version japonaise de cet ouvrage.

7Enfin, la grande nouveauté n’aura échappé à personne : en ligne ! Iris est désormais en accès libre et consultable sur internet. Puisse ce nouveau mode de communication permettre à la revue de rencontrer un plus large public ! Dans son office de messagère des dieux, la déesse antique Iris, qui inspira le titre de la présente revue, n’aurait sans doute pas dédaigné le web, s’il avait été de son temps…

Remerciements

8Mes remerciements vont à tous les relecteurs pour leur travail d’évaluation des textes soumis pour ce numéro, même s’ils restent dans l’anonymat, conformément à la politique scientifique de la revue qui évalue les contributions à l’aveugle (avec auteurs et évaluateurs anonymes au moment du processus de relecture).