Dossier Acta Litt&Arts : Le laboratoire du roman. Le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes

Philippe Walter

Le Chevalier au Lion. Du mythe caniculaire au roman courtois

Texte intégral

  • 1 Cette idée a été présentée pour la première fois dans notre ouvrage Canicul...

1L’hypothèse d’un « mythe caniculaire1 » permet de proposer l’explication de passages obscurs du Chevalier au Lion ou de nombreux détails jugés incongrus, bizarres, voire absurdes que personne n’a jamais cherché à expliquer parce qu’ils défient le « bon sens » commun  ou parce qu’on ne veut pas les voir. On préfère souvent, par prudence, en rester à une lecture « positiviste » (bien qu’on la sache anachronique pour le Moyen Âge qui n’a ni notre mentalité ni notre sensibilité ni nos modes de penser). On fait donc comme si le Moyen Âge pensait exactement comme nous et on oublie une foule de détails intéressants qui rendent le texte fascinant par son étrangeté poétique et qui confèrent à l’œuvre un attrait jamais démenti au cours des siècles.

Qu’est-ce qu’un « mythe caniculaire » ?

2Pour savoir ce qu’est la canicule aujourd’hui, il suffit aujourd’hui de regarder une chaîne météo mais l’Antiquité et le Moyen Âge expliquaient autrement le phénomène : par le mythe. On entend par là un récit explicatif global, « pré-scientifique », reliant divers phénomènes entre eux avec un but précis : comprendre un phénomène pour pouvoir agir sur lui. C’est pourquoi un mythe se relie, anciennement, à des actes symboliques destinés à l’accompagner ; c’est ce que l’on appelle des rites. Lorsqu’on parle de mythe caniculaire, il faut penser à une interaction entre rite et mythe. On se référera ici à une conception ethno-religieuse du mythe et non à la notion confuse de « mythe littéraire ».

  • 2 Au début du Pantagruel, Rabelais évoque la naissance caniculaire de son géa...

  • 3 Voir Georges Dumézil, Fêtes romaines d’été et d’automne, Paris, Gallimard, ...

3Dès l’Égypte pharaonique qui a légué son savoir à la Grèce puis à Rome, on avait remarqué que la chaleur caniculaire survenait toujours au même moment de l’année : sous le signe du Lion (22 juillet au 23 août). En observant le ciel, on notait la présence pendant cette période d’une étoile appelée Sirius qui se levait avec le soleil (lever héliaque). En Égypte, la canicule était aussi la saison de la crue du Nil qui marquait le début de l’année2. Si les Égyptiens appelaient la planète de la canicule Sopdet (Sôpdit), les Grecs la nommaient Chien et les Romains Canicula (Petite Chienne). On en avait peur. Selon Pline, ses effets étaient le bouillonnement de la mer, la fermentation du vin dans les celliers, le hurlement des chiens devenant enragés. On avait donc instauré des rites apotropaïques : le sacrifice de chiens roux chez les Romains et d’hommes roux chez les Égyptiens. On avait aussi instauré des fêtes pour juguler sa nocivité : deux fêtes au début de la période (Neptunalia du 23 juillet et Furrinalia du 25 juillet) déployaient des rites relatifs aux fontaines, aux puits, à l’eau en général ; une autre (Volcanalia du 23 août) la clôturait avec brûlis et bûchers3.

4Un superbe tympan roman daté de 1120-1140 résume l’imagerie caniculaire en vigueur au xiie siècle, évidemment héritée des conceptions antiques. Il s’agit de plusieurs médaillons décrivant le grand zodiaque sur le linteau du portail central de la basilique de la Madeleine à Vézelay (Yonne). Dans une scène évoquant la Pentecôte, trois figurines au-dessus de la tête du Christ en gloire sont placées entre le signe du Cancer et celui du Lion : une chienne (canicula), une sirène (fée), un fou4. En trois images, un parfait condensé du destin caniculaire d’Yvain : la canicule est la période clé qui marque sa destinée ; la sirène est la fée, créature des eaux au Moyen Âge et non plus des airs comme chez Homère ; le fou incarne la folie du héros « bestourné ». De plus, les jours caniculaires correspondent au sommet de l’été, la période la plus chaude au cours de laquelle domine la constellation du Lion. Le tympan de Vézelay suggère d’ailleurs cette relation en incluant les médaillons caniculaires entre les signes du Cancer et du Lion et il faut se souvenir de cette coïncidence saisonnière entre le Chien (caniculaire) et le Lion (zodiacal) lorsqu’on explique le comportement du lion d’Yvain, qui se comporte en réalité comme un chien5. D’où viennent tous ces éléments qui tissent l’œuvre de Chrétien de Troyes ? Quels sont les motifs et rites caniculaires qui resurgissent au fil du Chevalier au lion et comment le romancier a-t-il articulé de tels réseaux mythiques pour construire sa propre constellation romanesque ?

  • 6 Ce dernier point ne sera qu’esquissé ici, puisque les autres contributions ...

5Dans cette étude, nous procédons en deux temps. D’abord, un relevé des motifs caniculaires du texte, qui apparaissent comme autant de pièces d’un puzzle. Il s’agira ensuite d’assembler ces motifs pour comprendre leur organisation narrative et pour dégager le récit d’images qui les met en forme. Une synthèse finale devrait permettre d’apercevoir l’émergence du récit courtois à partir de cette dynamique6.

Les motifs liés à la canicule

6Pour étudier le mythe caniculaire dans Lion, il faut commencer par collectionner un certain nombre d’indices liés à cette période de l’année et les considérer comme autant de pièces d’un puzzle virtuel dont l’assemblage fera sens. Un rapide parcours du roman les fait émerger dans leur diversité sous la forme de personnages, de lieux, de décors, de dates.

  • 7 Französisches Etymologisches Wörterbuch, IV, 290b.

  • 8 Ce conte gallois d’Owein est à lire dans l’excellente traduction de Pierre-...

7Calogrenant est le premier personnage du récit qui parle de la fontaine merveilleuse et son nom n’est pas indifférent. Il a été interprété comme une création romane à partir d’un nom d’origine celtique : Cai lo gronant. Cai pose certainement ce personnage en doublet de Keu (Quay en breton) ; lo est l’article le et gronant le participe présent du verbe gronir/grognir (de *grundire)7 avec le sens de grogner (être grognon) comme le chien, ou celui de gronder comme le tonnerre (« gronder » se disant grondir ou grondre en ancien français). On a donc dans lo gronant à la fois l’image du chien et celle du tonnerre, tous deux liés à la canicule et aux orages. La référence au chien est d’autant plus plausible que l’équivalent de Calogrenant dans le conte gallois d’Owein8 est Kynon, un terme qui renvoie au chien et au guerrier en gallois. Ce Cai grognon est à lui seul l’esquisse comique d’un guerrier raté. C’est par ailleurs le caractère du sénéchal Keu, lui-même connu pour ses sarcasmes permanents dans les romans de Chrétien de Troyes. L’un est donc certainement le doublet de l’autre.

  • 9 Mazzeri vient du mot corse mazza désignant la massue ; Voir Philippe Walter...

  • 10 Karin Ueltschi, La Mesnie Hellequin en conte et en rime. Mémoire mythique ...

  • 11 Les références au Chevalier au Lion sont données à partir de notre édition...

8Le récit de Calogrenant met en scène un homme sauvage de la forêt de Brocéliande. C’est une figure importante, capitale même du récit, malgré son apparition furtive. Ce gardien de taureaux possède d’abord une massue. Dans le folklore des bergers corses, qui présente le cas d’une survivance ancienne encore nettement attachée à la période caniculaire, est encore connue la figure inquiétante des mazzeri, des géants armés d’une massue qui apparaissent uniquement lors de la nuit du 31 juillet au 1er août9. Certes, la figure du géant à la massue apparaît à d’autres moments de l’année : on songe au géant de la Mesnie Hellequin10, qui est toujours lié à des périodes de transitions temporelles, comme la nuit du 31 décembre au 1er janvier par exemple. Toutefois, le vilain paraît avoir d’autres liens avec la canicule car son portait physique en fait une créature hybride : tête plus grosse qu’un roncin, oreilles d’éléphant, yeux de chouette, nez de chat, bouche de loup, dents de sanglier (Lion, v. 286-30511). Cette description rappelle des personnages identiques apparaissant dans les littératures et mythologies de l’Asie, le Ramayana par exemple. Au Moyen Âge en Europe, on connaît surtout la Tarasque que neutralise sainte Marthe, créature qui est elle aussi un hybride :

  • 12 Description du xiie siècle, citée par Louis Dumont, La Tarasque, Paris, Ga...

plus grosse qu’un bœuf, plus longue qu’un cheval, une tête de lion, des dents aigues comme des épées, une crinière de cheval, six pattes aux griffes d’ours, une double carapace de tortue de chaque côté12.

  

  • 13 Françoise Le Roux, « Le dieu celtique aux liens. De l’Ogmios de Lucien à l...

  • 14 Chez Rabelais, le géant Pantagruel, né en Canicule, est un autre maître de...

9Comment comprendre cette hybridation sinon par le caractère délibérément chaotique et confus du personnage ? En fait, c’est une créature primitive, antérieure à la séparation des différentes espèces animales. Elle contient donc toutes les espèces en elle. Elle est une créature primordiale qui remonte aux origines du monde ; cette caractéristique explique son omniscience. Enfin, le vilain est un personnage « lieur » rappelant le dieu Ogme ou Ogmions dont parle Lucien dans l’Antiquité13. Cet Ogmios possède une massue et tient les hommes et les femmes sous sa domination. Il les attache à lui par les oreilles avec un lien individuel. Le vilain lie quant à lui les taureaux sauvages ; il les contrôle et les paralyse en les tenant par les cornes (Lion, v. 345) ; il est un maître des animaux, et aussi des hommes. Son équivalent hindou est Varuna, le dieu « lieur » de l’hindouisme14.

  • 15 L’eau de la fontaine de Barenton « bout » (Lion, v. 378). C’est le bouillo...

  • 16 Laurent Fau, « Le lac de Saint-Andéol en Aubrac (Lozère) : essai d’interpr...

  • 17 Il faut signaler l’existence au Moyen Âge de personnages, plus ou moins so...

  • 18 Le motif du combat près de la fontaine après le défi est important. On ver...

10Grâce à ce personnage, Calogrenant puis Yvain trouvent le chemin d’une fontaine à orage15. La tempête et l’orage sont provoqués par un rite consistant à verser de l’eau sur le perron de la fontaine. Chrétien détache ce rite en tête de son récit pour lancer l’histoire, puis le répète à plusieurs reprises. D’où vient cette résurgence ? Chez les Gaulois, il existait un rite similaire qui a été décrit par Grégoire de Tours, fondateur de l’histoire de France au vie siècle. Il se déroulait au lac Saint Andéol dans le Massif central un « certain jour de l’année », dit le chroniqueur, c’est-à-dire le jour de la fête de saint Andéol commémoré le 1er mai et le 12 août16. On jetait des vêtements et de la nourriture dans le lac, ce qui déclenchait une tempête avec tonnerre, éclairs et pluie violente. On festoyait et tout le monde repartait satisfait. Ce rite témoigne que le déclenchement d’une tempête à certaines dates précises de l’année (dont la canicule) permet de provoquer la pluie dont les cultures avaient besoin pour fructifier17. À Barenton, suivant les conseils du vilain, les visiteurs de la fontaine effectuent des gestes analogues : « si tu puises de l’eau avec le bassin et si tu la répands sur le perron, tu verras une tempête à faire fuir toutes les bêtes de la forêt » (traduction des v. 393-396). Alors, le défenseur de la fontaine se sent insulté et défié. Il combat le chevalier intrépide qui veut lui voler « son » eau18.

11L’interaction entre rite et mythe devient patente ici. Le même geste rituel est accompli par Yvain (v. 800-801), puis par Arthur (v. 2221-2222). Son importance est soulignée par le verbe « versa » qui se trouve dans les deux cas à l’attaque du vers en contre-rejet :

verssa sor le perron de plain (v. 801)
versa de l’eve plain bacin (v. 2221)

  

12En versant de l’eau, il s’agit magiquement de faire pleuvoir « à verse », comme si l’eau se versait du ciel. Au début du roman, l’étrange coutume de la fontaine fait donc affleurer un ancien rite utilisé pour obtenir la pluie, particulièrement lors des périodes de forte chaleur et d’extrême sécheresse. Verser un peu d'eau sur le perron de la source provoque un orage terrifiant mais bienfaisant. Ce rite établit clairement le lien d'Yvain avec la mythologie de la canicule, période où les orages sont fréquents et dévastateurs.

  • 19 Montesquieu, L’Esprit des lois, éd. Roger Caillois, Paris, Gallimard, « La...

13Surgit alors le gardien de fontaine Esclados le Roux (v. 1972), qui fait beaucoup de bruit et de fracas (« noise et bruit », v. 419 ; « a si grant bruit », v. 811). Il est à lui seul le tonnerre, la foudre et sa rousseur, un trait mythique, évoque les cheveux brûlés par le feu du soleil. On se souvient de Montesquieu qui rappelle que « les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains19 » au moment de la crue caniculaire du Nil, date primordiale de la religion égyptienne. Yvain tue Esclados pour mettre fin au chaos. Le sacrifice de l’homme roux se répète de manière apotropaïque.

  • 20 Sur la naissance d’Yvain et son rapport à la folie caniculaire, Philippe W...

14Outre ces personnages, les dates choisies par Chrétien pour dérouler les aventures d’Yvain sont particulièrement suggestives. La Saint-Jean d’été, qu’Arthur choisit pour visiter la fontaine (v. 667), est une grande date solaire. Le solstice d’été est une petite canicule ; c’est le moment où le soleil s’arrête (sol – stare), où il est le plus puissant pendant l’année. Lors de cette Saint Jean se produit d’ailleurs un événement relatif à Gauvain et le rapport à cette date y est important. Chrétien précise que le soleil a rendez-vous avec la lune (v. 2400). Il fait allusion à l’entrevue entre la Lune(tte) et le soleil, qui donne lieu à une amourette de Gauvain ; mais c’est aussi « l’éclipse » de ce chevalier soleil qui se prépare ! Pourtant celui qui veut lui voler la vedette, Yvain, commence mal ses exploits. À la mi-août (v. 2681), débute sa crise de folie – c’est pendant la grande canicule qu’Yvain devient fou. Pline signale que c’est pendant la canicule que les chiens deviennent enragés. À défaut d’être « chien » lui-même, Yvain a sans doute la nature du chien (il est né sous le signe du Chien donc du Lion caniculaire20). Il est vulnérable aux maladies des chiens. Au Moyen Âge, on parle d’ailleurs de « mélancolie canine » pour décrire la démence et l’état d’Yvain est qualifié par Chrétien de « mélancolie » (v. 3007) mais aussi de rage (v. 2871, 2953, 3007). Pendant sa folie, Yvain devient un « chien » caniculaire, un être « bestourné » comme le fou du zodiaque de Vézelay.

  • 21 C’est le cas en particulier dans la miniature du manuscrit de Princeton, F...

15Le lion apparaît après la guérison du héros, au moment où Yvain revient à la vie. Le combat entre le lion et le serpent peut être lui aussi décrypté dans une perspective zodiacale. Le serpent n’est autre qu’un drac (lat. draco). Beaucoup de miniaturistes des xiie et xiiie siècles le représentent comme un dragon et non un serpent21. Selon les mythes d’origine des signes du zodiaque, l’Hydre de Lerne vaincue par Héraklès avait un acolyte sous la forme d’un Crabe. Pour le récompenser d’avoir défendu l’Hydre, Poséidon/Neptune, qui domine les eaux, a transformé le Crabe en constellation, le Cancer. Yvain et Hercule, qui porte la dépouille du Lion de Némée, sont du côté du Lion, signe solaire et animal terrestre, et non du côté du Crabe, animal aquatique, neptunien, proche de l’Hydre.

  • 22 Philippe Walter, « Le rêve arthurien du 1er août chez Geoffroy de Monmouth...

  • 23 Nathalie Stalmans, Les Affrontements des calendes d’été dans les légendes ...

  • 24 Michel Pastoureau, L’Ours. Histoire d’un roi déchu, Paris, Seuil, 2007.

  • 25 Marc Bloch rappelle que les lions sont considérés au Moyen Âge comme respe...

16Ce combat du serpent-dragon et du lion en rappelle un autre, très célèbre dans le monde arthurien. C’est le combat de l’ours et du dragon qu’Arthur voit en rêve au premier août avant d’affronter le géant du Mont Saint-Michel, épisode décrit par Geoffroy de Monmouth et par Wace dans le Roman de Brut22. Il s’agit d’un combat rituel et saisonnier lié aux calendes d’août23. La seule différence entre cet épisode et la lutte des animaux évoquée dans Lion est le remplacement de l’ours par un lion. Mais cette substitution symbolique a été parfaitement expliquée par l’historien Michel Pastoureau : dans la deuxième moitié du xiie siècle, l’ours perd son statut de roi des animaux et il est remplacé dans cette fonction par le lion24. En choisissant ce dernier, Yvain affirme son propre rang royal car l’hommage du lion révèle en lui le roi25. On pourra rappeler ici que le nom gallois d’Yvain est Owein (Esu-genos) et il signifie « de naissance noble ». Le « fils du roi Urien » (v. 1820) s’inscrit dans la lignée d’Orion le Chasseur, lui-même lié à la constellation du Chien en canicule, de manière trop répétée pour qu’on nie l’ascendance astrale d’Yvain.

17Devenu le Chevalier au lion, Yvain affronte enfin des adversaires « caniculaires ». Le combat du lion et du dragon n’a pas qu’un enjeu symbolique opposant le Bien et le Mal ; il a aussi un enjeu calendaire. Tous les combats qu’Yvain va soutenir avec le lion contre des adversaires vont désormais se passer « sous le signe du Lion », en canicule.

  • 26 Le « netun » de Chrétien n’est autre que le « Noton » évoqué dans le Roman...

18Les deux fils du netun font apparaître le souvenir de Neptune, dont la fête tombe en canicule à Rome au moment des Neptunalia26. Ils ont un aspect gigantal, à l’instar d’Harpin de la Montagne portant une peau d’ours (v. 4197/4191) qui lui sert d’armure. On fête en canicule, le 25 juillet, le seul saint du calendrier connu comme un géant : Christophe, commémoré le même jour que saint Jacques de Compostelle. Le géant est donc lié à la canicule (comme Pantagruel né à cette période, le 25 juillet précisément). Harpin incendie tout sur son passage (v. 3897/3891). Son nain acolyte est lieur : il pratique le liage des prisonniers (v. 4098/4092) et celui de la queue des chevaux (v. 4104/4098).

19On a ainsi repéré une série d’indices convergents autour de la canicule, à la fois comme période de l’année et comme scénario mythique et rituel relié à l’ensemble des épisodes du roman. Peut-on maintenant rassembler tous ces éléments dispersés dans un récit global ? Quelle serait alors la trame de ce récit?

L’organisation des motifs en récit : Le Chevalier au lion et le conte-type 400

  • 27 Paul Delarue et Marie-Louise Ténèze, Le Conte populaire français, Paris, M...

20On peut ici procéder en deux temps, en commençant par se demander si Le Chevalier au lion obéit à un schéma de conte-type. On se réfèrera pour cela au catalogue international des contes établi par Aarne et Thompson, The Types of Folkltale. Une étude similaire adaptée au conte français a été proposée par Paul Delarue et Marie-Louise Ténèze27. Ils ont dressé un répertoire des contes d’après la distribution interne de leur motifs caractéristiques.

21La classification internationale des contes dite ATU (Aarne-Thompson-Uther) peut offrir un premier outil narratologique. La critique a déjà signalé que Le Chevalier au Lion exploite le schéma d’un conte de l’animal reconnaissant : un homme sauve un animal de la mort et ce dernier se met ensuite à son service pour l’aider à séduire la femme qu’il convoite. Toutefois, ce n’est pas l’argument principal de l’œuvre, mais celui d’un conte inclus dans un autre, beaucoup plus englobant et qui relève du conte-type 400, l’homme à la recherche de son épouse disparue.

22Le conte-type 400 commence par un préambule absent du roman de Chrétien, « l’enfant promis au diable ». Un pêcheur malheureux, pour obtenir de quoi vivre, vend son fils au diable. Le diable est berné, le jeune homme est sauvé mais ne peut retourner chez lui. L’enfant est donc condamné à se cacher ou à vivre dans l’errance. On tient ici une origine possible du chevalier errant, le chevalier sans nom, celui dont on ignore ou cache le passé. C’est le cas pour Yvain et Lancelot par exemple. Mais Lion se développe ensuite à travers des étapes qui font écho à la structure du conte-type 400.

La libération de la fée ou princesse (Lion, v. 745-2160)

23Le héros arrive dans un pays inconnu. Il épouse la princesse qui a été ensorcelée et il peut la libérer en acceptant le mariage. Cette étape, désignée dans Lion par le terme de « lai », se termine par la mention du lai de Laudine de Landudec (« fille au duc / Laududez, dom an note un lai », v. 2154-2155). L’épisode semble former un tout puisqu’il correspondrait à un lai.

La désobéissance punie (Lion, v. 2161-3143)

24Le héros, au bout d’un certain temps de vie heureuse, veut revoir ses parents. La princesse l’y autorise. Le héros (par ivresse ou vantardise) lui désobéit et perd son épouse. C’est le moment de la folie d’Yvain.

À la recherche de la fée disparue (Lion, v. 3144-6528)

25Le héros part à sa recherche. Il obtient des objets magiques que se disputaient les voleurs, ou bien demande sa route (à des animaux, au vent, aux astres, à des géants). C’est ici qu’est inclus le conte de l’animal reconnaissant : le lion d’Yvain aide finalement son maître à obtenir le titre de « chevalier au Lion » qui lui permet de reconquérir son épouse. Le héros apprend où se trouve l’endroit recherché. Un animal accepte d’y porter ou conduire le héros (qui devra se munir de chair pour la route et en donner à chaque demande de l’animal).

La réunion (Lion, v. 6529 – fin)

26Le héros arrive au château où se trouve la fée ou la princesse. Il se fait reconnaître. Elle épouse ou retrouve son libérateur.

27Si l’on peut retrouver effectivement dans le roman le schéma du conte-type ATU 400, on doit convenir qu’on voit mal comment il s’adapte aux motifs caniculaires que nous avons relevés. Il s’agit donc, dans un deuxième temps, de proposer une approche complémentaire, en reprenant le puzzle des motifs esquissé précédemment et en l’abordant dans une perspective de mythologie comparée.

Mythologie comparée : Yvain et Amycos

  • 28 La mythologie est corollaire de la langue. Elle doit être pensée de manièr...

28En mythologie, l’approche comparatiste est indispensable pour comprendre le fonctionnement d’un mythe. L’étude de mythes homologues appartenant à une autre aire culturelle mais relevant de la même famille linguistique (en l’occurrence « indo-européenne » dans la classification employée par Dumézil) permet des observations inédites. Il existe un mythe caniculaire de la Grèce antique qui comporte un bon nombre de motifs déjà repérés dans la première partie du Chevalier au lion. Comme les Celtes, les Grecs ont conservé des témoignages d’une vieille préhistoire mythique qui passe par l’Iran et l’Inde. Si le mythe caniculaire d’Yvain et le mythe grec que nous produisons se ressemblent, ce n’est pas en vertu d’un plagiat de l’un par l’autre mais c’est parce que l’un et l’autre font appel à un héritage mythologique plus ancien qui leur est commun28.

  • 29 Bucoliques grecs. Tome 1. Théocrite, éd. Philippe Legrand, Paris, Les Bell...

29Le poète grec Théocrite, dans sa XXIIe idylle, fournit un parallèle étonnant avec le début du Chevalier au Lion29. Amycos, fils de Neptune/Poséidon, est roi des Bébryces en Bithynie. Inventeur de la boxe et du ceste, il a le combat pour seule raison d’être. Amycos interdit à tous les visiteurs de toucher à sa fontaine et force les étrangers à lutter contre lui. Pollux part l’affronter. On note d’emblée de premières analogies : Amycos est le gardien d’une fontaine près de laquelle se trouve un pin. Ce gardien hyper-musclé porte sur le dos « la dépouille d’un lion qui descend jusqu’à terre » (contamination possible avec le mythe d’Héraklès). Les visiteurs qui s’approchent découvrent le lieu magique :

  • 30 Ibid.

Tandis qu’ils considèrent la vaste et sombre forêt qui couronne la montagne, ils découvrent sous une roche escarpée une source abondante : l’eau pure et limpide laisse voir son sol parsemé de cailloux dont l’éclat égale le cristal et l’argent. Auprès croissent le pin altier, le peuplier blanc, le vert platane, le cyprès touffu, et ces fleurs odorantes dont la terre s’émaille sur la fin du printemps et que chérit l’industrieuse abeille30.

30Le combat s’engage avec Amycos, avec cette précision très intéressante : « ils se disputent l’avantage de présenter le dos aux rayons du soleil ». Une lecture « cosmique » du récit de Théocrite s’impose petit à petit, car le soleil joue un rôle déterminant dans l’affrontement. C’est la confirmation de l’importance de l’élément astral, commun à l’idylle grecque et au roman médiéval.

  • 31 Voir l’étude essentielle d’Émile Benveniste et Louis Renou, Vṛtra et Vrtra...

31Leur comparaison engage dès lors à tenter une reconstitution du mythe caniculaire dont ils gardent trace en prenant appui sur les études proposées par Émile Benveniste et Louis Renou31.

Reconstitution du mythe caniculaire

32Il y existe en effet un mythe qui explique et organise en profondeur ces rites caniculaires, y compris celui du combat en canicule. Il est fondé sur une croyance déjà attestée en Inde en Iran : il y a dans le monde des monstres (démons et divinités) qui retiennent ou « lient » les eaux ; c’est le cas de l’Amycos grec ou d’Esclados et du serpent-dragon dans Lion. Ces monstres sont des « lieurs », dont le modèle plus ancien est le dragon Vṛtra. Ils ont la nature du feu (ils crachent le feu comme le serpent-dragon qu’affronte Yvain, v. 3353/3348, 3368-3370/3362-3363), ils ont très soif. Ils absorbent toute l’eau sur terre et dans les airs. Ils se manifestent bruyamment (orages, foudre, feu céleste) quand on veut voler l’eau qui leur appartient. Ils font courir un danger d’assèchement du monde en provoquant la destruction par le feu, ekpyrosis en grec. Un combat est nécessaire pour lutter contre ce désastre : l’équilibre du feu et de l’eau est nécessaire à l’organisation harmonieuse du monde. Il faut que les deux principes soient dissociés. S’ils sont confondus dans la même créature (le dragon de feu qui retient l’eau), le monde devient chaos. Le monstre de la canicule, c’est le grand Dévorateur (Gargantua) et le grand Buveur (Pantagruel).

  • 32 Philippe Walter, Mythologie chrétienne. Fêtes, rites et mythes du Moyen Âg...

33Un tel mythe caniculaire se retrouve au Moyen Âge dans l’hagiographie. L’Église commémore, en période caniculaire, des saints qui réactualisent la mémoire d’anciens mythes païens liés à la période de leur fête annuelle. La mythologie chrétienne des saints et saintes est une mythologie païenne christianisée32. La mythologie caniculaire qui existait en Europe occidentale modèle l’hagiographie des saints de la fin juillet-début août, en particulier celle d’un saint breton, Armel, et d’une sainte rhodanienne, Marthe.

  • 33 Le nom de cette ville se lit Plo ou plou (« les gens »), arz (« ours ») et...

  • 34 Publiée par François Duine dans les Annales de Bretagne en 1905 (t. XX, p....

  • 35 En latin médiéval, le nom de la rivière est Sicca. En latin classique, sic...

34On honore saint Armel à Ploërmel33, mais sa véritable implantation sacrée est plutôt à Saint-Armel (Ille-et-Vilaine, 13 kilomètres au sud de Rennes), ville arrosée par la Seiche, une rivière mentionnée dans un légendaire latin datant du xve siècle34. L’exploit de saint Armel (fêté le 16 août), le « prince ours », consiste à vaincre une vouivre qui apporte la désolation dans la région. Le saint l’expédie dans la rivière35 pour la calmer mais tous les ans, la vouivre assèche la Seiche et il faut recommencer la lutte. Le mythe héracléen rappelait déjà cette vérité : le monstre s’appelle « eau » (Hydre), tout comme le Drac grenoblois est à la fois eau et dragon. Ainsi, le christianisme médiéval a conservé dans son calendrier (en situation) un vieux mythe caniculaire où un dragon doit être rituellement neutralisé au moment de l’année où il est le plus dangereux : à la période caniculaire, sous le signe zodiacal du Lion.

35Sainte Marthe (fêtée le 29 juillet) combat quant à elle une tarasque. Ce monstre hybride ressemble, on l’a vu, au vilain rencontré par les chevaliers dans la forêt de Brocéliande. C’est bien une figure caniculaire liée à l’eau puisque la tarasque habite dans le Rhône près de Tarascon. Elle avale les bateaux et les mariniers. Dans le nom de Marthe, il y a la racine celtique art désignant l’ours (cf. le roi Artu, dont le nom renvoie à l’ours) mais aussi le nom de Mars, le dieu romain de la guerre. Comme Armel (le « prince ours »), Marthe (« l’ourse » martiale) affronte le Dragon en canicule.

36La figure-clé, totalisante pour ainsi dire, de ce monstre caniculaire est le vilain de la forêt. Il est l’Incréé, l’être unique des origines du monde, le Chaos premier où tout était indistinct, quand la séparation des espèces animales n’avait pas encore eu lieu. C’est de lui que tous les adversaires d’Yvain tirent leur forme. Il est l’être total qui contient tous les autres. On peut même affirmer que les différents personnages affrontés par Yvain sont tous des « avatars », au sens hindouiste, de ce vilain.

37Revenons dès lors à son portrait, comparé à ceux de ses avatars. On trouve chaque fois un petit détail commun. Esclados est roux ; le vilain porte aussi la rousseur sur sa barbe (« barbe rosse », v. 303). Harpin a une peau d’ours (ors) ; le vilain porte une peau de taureau (tors) ou de bœuf (v. 313). Les netuns possèdent un bâton cornu de cornouiller ; le vilain tient une massue (v. 291). Enfin, les trois ennemis de Lunette sont un rappel de la figure du Tricéphale associée au monstre de la canicule (possédant plusieurs têtes), à rapprocher de la difformité du vilain portant deux peaux de bœuf ou de taureau. Tout se passe comme si le personnage du vilain réapparaissait par un de ses traits constitutifs dans les adversaires d’Yvain. Chacun est en fait une réincarnation du géant primordial.

  • 36 Emilia Masson, Le Combat pour l’immortalité. Héritage indo-européen dans l...

38En canicule se déroule traditionnellement un combat du dieu céleste (Indra) contre le serpent-dragon (Vṛtra) habitant des eaux36. En termes grecs, il s’agit d’une lutte entre le maître de l’Olympe (Zeus) et le maître des eaux (Poséidon/Neptune). Cette lutte annuelle doit permettre de garder l’équilibre du Cosmos et de le préserver de deux chaos : celui de l’eau (par le déluge) et celui de l’assèchement (par le feu solaire). L’équilibre doit permettre de féconder la terre quand le dragon de feu, éternel assoiffé, voudrait retenir les eaux.

  • 37 Dans le manuscrit de Paris, BnF fr. 1433, la miniature du f. 85 montre le ...

39Le combat caniculaire entre le défenseur de la fontaine et le héros qui ouvre Le Chevalier au lion est réitéré quatre fois dans la section des « travaux » d’Yvain. La lutte du lion et du serpent en canicule est quant à elle le déclencheur d’une série d’autres combats où le même affrontement caniculaire se répète. Le serpent-dragon est « lieur »37, mais d’autres « lieurs » apparaissent avec Harpin de la Montagne, les trois accusateurs de Lunette, les deux fils du netun. Toutefois, chez Chrétien, le mythe qui était cosmique au départ se recadre sur d’autres enjeux, plus féminins, alors que le récit dans Théocrite n’inclut pas de femme. C’est la première bascule du mythe en roman. De plus, le mythe caniculaire se dégrade en sérialité, produisant une suite de variations qui sont comme la répétition de la cellule de base (le thème mythique) qui était donnée dans le récit de Calogrenant. Ce faisant, le rite perd sa structure de départ et même dans une certaine mesure son sens : les chevaliers qui l’accomplissent ne prétendent nullement féconder une terre aride ; ils veulent seulement « voir » le spectacle. Apparaît dès lors un nouveau schéma narratif :

- Le rite manqué de Cai lo grenant (le prétexte mythico-rituel)
- Le rite réussi : Yvain. Absence = danger pour la fontaine. Vengeance de la Fée.
- Folie d’Yvain (Canicule 1) = guérison par les fées
- Combat du Lion et du Serpent (Canicule 2)
- Sous le signe du lion : les « travaux » d’Yvain contre des adversaires caniculaires
- Harpin. Les 3 félons voulant brûler Lunette. Les deux fils du netun (Neptunalia)
- Combat Yvain/Gauvain (sœurs de la Noire Epine)
- Sous le signe de la Vierge : retrouvailles avec Laudine

40Le récit initial de Calogrenant livre la matrice mythique du roman à partir de laquelle l’ensemble du récit se construit selon une logique musicale, en thème et en variations. C’est le cœur du mythe caniculaire. On touche ici une caractéristique essentielle de la bascule du mythe en roman. Par amplification romanesque, on assiste à la démultiplication d’une cellule mythique originelle en une sérialité thématique. La conséquence est l’allongement du récit, son développement par étapes chronologiques et analytiques. Alors qu’un mythe repose sur une vision synthétique, le roman utilise une chaîne de causalités et d’effets dont le mythe n’a que faire puisqu’il repose sur une fatalité cosmique.

  • 38 Le mot qui peut remonter au latin Neptunus ou au Nechtan irlandais, comme ...

41Le propre du mythe en littérature est de pouvoir se répéter en variations multiples. Pour réparer sa faute, Yvain devra recommencer plusieurs fois, avec l’aide de son lion, le même combat caniculaire. Au cœur de l’histoire d’Yvain, le combat du lion et du serpent-dragon répète, dans une symbolique animale, la lutte initiale des chevaliers près de la fontaine. Il livre ainsi la clé du récit mythique qui le régule en profondeur. La même lutte se répète avec les combats d’Yvain contre un adversaire unique (Harpin de la Montagne), puis double (les deux fils du netun38) et enfin triple (les chevaliers accusateurs de Lunette), trois épisodes concentrés dans la deuxième partie de l'œuvre. Thème et variations. À chaque fois ressurgit le même drame caniculaire : un dragon (opposant) contre un héroïque libérateur incarné par le lion, roi des animaux, et Yvain, son double. La véritable clé de voûte du Chevalier au Lion, c’est bien l’aide apportée au Lion contre le Serpent (Hydre-Cancer). C’est la nouvelle naissance d’Yvain, sa re-naissance. Le moment correspond en fait au signe zodiacal de sa naissance caniculaire. Lorsque les combats « sous le signe du lion » prennent fin, Yvain retrouve sa dame. Le Lion a disparu. La Vierge s’avance dans le ciel.

L’émergence du récit courtois : éléments de synthèse

42Par rapport aux anciens schémas de mythe caniculaire hérités de l’Antiquité, le roman de Chrétien est fondé sur trois transformations principales, que l’on résumera par les termes christianisation, rationalisation et encourtoisement.

Christianisation

43La structure du mythe de base est païenne. Le Chevalier au Lion a perdu presque tout l’ancrage païen du récit pour lui substituer un ancrage chrétien, avec l’apparition de fêtes chrétiennes. La date d’ouverture du récit est la Pentecôte (déplacement par rapport à la vraie canicule), suivie par la saint Jean-Baptiste ; le souvenir de l’allure rustique du Baptiste (Matt. 3, 1-17) semble estomper celle du vilain, même si on ne saurait totalement les confondre. Le vilain a d’ailleurs bel et bien disparu lors de la visite d’Arthur dans la forêt (v. 2220). L’apparition du clergé à un moment stratégique du récit (mariage d’Yvain au v. 2151 et suivants), avec nombre d’évêques et abbés, vient symboliquement coloniser ces lieux païens. Les événements perdent leur ancienne signification rituelle. Le récit mythique est désacralisé. Faire pleuvoir devient l’occasion d’une distraction ; c’est un spectacle plus qu’un rite à valeur utilitaire. La déritualisation du récit, par désarticulation du lien entre le mythe et le rite, fait disparaître la portée cosmique du mythe.

Rationalisation

44Le moteur d’un mythe, c’est la fatalité. Les héros sont des marionnettes entre les mains des divinités : Pollux est la marionnette de Zeus/Jupiter comme Amycos celle de Poséidon/Neptune. Par leur intermédiaire s’opère une lutte à distance entre le dieu du Ciel et celui des Eaux. Les combattants n’ont pas de volonté propre. Ils sont poussés à agir par des forces qui les dépassent. Au contraire, dans le roman, l’initiative revient aux humains, qui retrouvent leur liberté de penser et d’agir. Dans la pensée chrétienne, il ne peut en effet y avoir de péché si nous sommes « agis » par des forces supérieures. L’importance de la psychologie dans l’écriture de Chrétien, traduite par le travail des monologues intérieurs et des dialogues par exemple, doit s’évaluer à l’aune du concept central de libre-arbitre. Le choix opéré par Yvain entre le lion et le serpent est révélateur de la délibération intérieure qu’assume désormais le héros romanesque. Les personnages de roman pensent, ils réfléchissent, ils discutent. Ils ne sont plus les outils du destin comme dans les mythes antiques reposant sur la seule fatalité.

Encourtoisement

45C’est la transformation la plus remarquable que subit le vieux mythe. Dans le mythe dioscurique de Théocrite, il n’y a aucune femme. Dans Lion, l’enjeu du combat est entièrement féminin. Il s’agit de posséder la fontaine et celle qui y habite, la fée. Si Le Chevalier au lion refonde un mythe, c’est celui de la conquête de la Souveraineté. Lors de ses travaux, Yvain défend toujours la femme : Lunette, la nièce de Gauvain menacée par le prédateur sexuel Harpin, les tisseuses de Pesme Aventure, la cadette des sœurs de la Noire Épine.

46En outre, le combat chevaleresque acquiert une finalité morale. Chez Hésiode ou Théocrite, le seul désir de gloire anime les héros. Dans un roman courtois, il doit y avoir une justification morale à tout combat. C’est toute la différence entre le premier Yvain, d’avant la folie, et l’homme qu’il devient ensuite. Avant sa folie, il ne sait pas pourquoi il se bat ; il est lancé dans un jeu sportif pour devenir une vedette. Après sa folie, il a appris la compassion, le rôle moral de la chevalerie. Il se bat pour des valeurs. L’amour est aussi le résultat de cet éveil intérieur. La peinture de l’amour réinvestit les métaphores de la tempête. L’objectif d’Yvain est de revenir auprès de la fontaine afin de déchaîner tant de tonnerre, de vent et de pluie que sa dame sera contrainte à faire la paix avec lui (v. 6521-6525/ 6509-6513). L’imagerie mythique se reconvertit en symboles érotiques. L’eau sexualisée conserve malgré tout sa valeur fécondante. Le IVe hymne du Rig Véda ne disait pas autre chose en évoquant l’exploit fondateur d’Indra contre le dragon Vṛtra :

  • 39 Rig Véda, ou Livre des hymnes, trad. Alexandre Langlois, Maisonneuve et Ci...

La vigueur des dieux déclinait, ils étaient comme des vieillards. Alors toi, Indra, qui eus pour mère la vérité, tu es devenu l’unique souverain. C’est toi qui as transpercé le dragon qui retenait les ondes prisonnières. C’est toi qui as creusé le lit des rivières qui apportent l’eau à tous les êtres.
Avec ta foudre c’est toi qui as fendu le Dragon insatiable, étendu de tout son long, à tout jamais endormi, c’est toi qui l’as transpercé d’un seul trait sans le réveiller, pendant qu’il dormait d’un sommeil profond, appuyé contre les sept rivières.
Comme des femmes, elles accouchèrent de leurs embryons – c’est toi qui as libéré les rivières prisonnières.
Il (Indra) a fécondé les jeunes filles et elles se réjouissaient comme des sources qui viennent tout juste de jaillir à travers le sol ; les jeunes épouses respectables qui languissaient peu à peu, il les a fécondées. Il a satisfait la soif des prairies et des champs altérés. Il a donné du lait aux femmes stériles. Désormais, elles avaient un époux qui pouvait accomplir les miracles39.

  

47Postuler l’existence d’un mythe caniculaire travaillant souterrainement le roman de Chrétien est donc légitime. Les résurgences rituelles et mythiques, une fois reconstruites et réarticulées les unes aux autres, donne une lisibilité à des composants du récit qui autrement seraient banalement renvoyés à la simple fantaisie ou à l’imagination fertile de l’écrivain. La lecture mythologique permet aussi de mieux percevoir le jeu d’échos à l’intérieur de l’œuvre entre des motifs appartenant à des épisodes différents. Le mythe caniculaire fournit un fil d’Ariane qui montre la cohésion de l’histoire et permet de construire un sens.

48En outre, le mythe caniculaire a la capacité de tisser des liens inattendus entre cette œuvre du xiie siècle et nos mythologies contemporaines. Car le mythe n’est pas mort. Il continue de s’écrire sous nos yeux. On apprend ainsi, dans la période la plus noire de ses aventures, que le héros de l’été qu’est Yvain a une cicatrice au visage ; elle est d’origine inconnue. Pourtant, les fées, excellentes initiées, reconnaissent le chevalier à cet indice :

c’une tele plaie el vis avoit
messire Yvains, bien le savoit,
qu’ele l’avoit assez veü. (v. 2906-2907/2901-2903).

49Harry Potter est né le 31 juillet 1980, le même jour anniversaire que Joanne K. Rowling, sa créatrice. Il manque de mourir le 31 octobre 1981, date d’Halloween (alias Samain), lorsque Lord Voldemort lui jette le sortilège de l’Avada Kedavra. Harry en garde une cicatrice sur le visage. Une rune. Cette rune se nomme Sowulo/Sigil en vieux norrois : S comme Sol, première lettre du soleil, signe de l’éclair et de la foudre. Signe de la canicule.

Notes

1 Cette idée a été présentée pour la première fois dans notre ouvrage Canicule. Essai de mythologie sur Yvain de Chrétien de Troyes, Paris, SEDES, 1988 (avec bibliographie p. 291-325).

2 Au début du Pantagruel, Rabelais évoque la naissance caniculaire de son géant à partir d’un phénomène de réchauffement exagéré : le char du soleil conduit par Phaéton s’est trop rapproché de la terre.

3 Voir Georges Dumézil, Fêtes romaines d’été et d’automne, Paris, Gallimard, 1975.

4 Images consultables en ligne : http://www.eglisesromanes.net/Bourgogne/Vezelay/narthex/zodiaque.html (consulté le 7 janvier 2018).

5 La thématique caniculaire concerne toute la basilique de Vézelay car elle est consacrée à Sainte Marie-Madeleine dont la fête annuelle tombe au début de la période du Lion (22 juillet).

6 Ce dernier point ne sera qu’esquissé ici, puisque les autres contributions s’y intéressent de manière détaillée.

7 Französisches Etymologisches Wörterbuch, IV, 290b.

8 Ce conte gallois d’Owein est à lire dans l’excellente traduction de Pierre-Yves Lambert, Les Quatre branches du Mabinogi et autres contes gallois du Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1993, p. 209-236.

9 Mazzeri vient du mot corse mazza désignant la massue ; Voir Philippe Walter et Pierre Jean Luccioni, Pastori di Corsica (Bergers de Corse). Volume 1. Usi sacru è prufani (Rites et croyances), Ajaccio, Piazzola, 2016, p. 356-358.

10 Karin Ueltschi, La Mesnie Hellequin en conte et en rime. Mémoire mythique et poétique de la recomposition, Paris, Champion, 2008.

11 Les références au Chevalier au Lion sont données à partir de notre édition et traduction de la Pléiade : Chrétien de Troyes, Œuvres complètes, éd. Philippe Walter, Paris, Gallimard, 1994, p. 337-503 (notices et annotation p.1170-1234) ; voir aussi la préface réalisée pour l’édition distincte de la traduction en collection « Folio classique » (n° 3396) chez le même éditeur (p. 7-32). Les éventuelles différences de numérotation des vers par rapport à l’édition de Corinne Pierreville, au programme des agrégations 2018, sont mentionnées entre parenthèses après une barre verticale.

12 Description du xiie siècle, citée par Louis Dumont, La Tarasque, Paris, Gallimard, 1987.

13 Françoise Le Roux, « Le dieu celtique aux liens. De l’Ogmios de Lucien à l’Ogmios de Dürer », Ogam n°12, 1960, p. 209-234.

14 Chez Rabelais, le géant Pantagruel, né en Canicule, est un autre maître des liens.

15 L’eau de la fontaine de Barenton « bout » (Lion, v. 378). C’est le bouillonnement des eaux en Canicule signalé par Pline l’Ancien.

16 Laurent Fau, « Le lac de Saint-Andéol en Aubrac (Lozère) : essai d’interprétation de l’ensemble cultuel », Archéologie du midi médiéval n°28, 2010, p. 3-31.

17 Il faut signaler l’existence au Moyen Âge de personnages, plus ou moins sorciers, capables de déclencher une telle tempête : ce sont les « tempestaires ». Ils font l’objet de nombreuses croyances puis de condamnations par l’Inquisition. Voir Claude Lecouteux, « Les maîtres du temps : tempestaires, obligateurs, défenseurs et autres », dans Le Temps qu’il fait au Moyen Âge : phénomènes atmosphériques dans la littérature, la pensée scientifique et religieuse, éd. Joëlle Ducos et Claude Thomasset, Paris, Presses de la Sorbonne, 1998, p. 151-169.

18 Le motif du combat près de la fontaine après le défi est important. On verra plus loin qu’il est un élément déterminant du mythe.

19 Montesquieu, L’Esprit des lois, éd. Roger Caillois, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1951, t. II, chapitre V, livre XI.

20 Sur la naissance d’Yvain et son rapport à la folie caniculaire, Philippe Walter, « La morsure du soleil : Yvain et la Peste selon Chrétien de Troyes », Figures n°13-14, 1995, p. 43-55.

21 C’est le cas en particulier dans la miniature du manuscrit de Princeton, Firestone Library, Garrett 125 (fin du xiiie siècle), voir en ligne : http://libweb5.princeton.edu/visual_materials/garrett/garrett_125.11.11.02.pdf, consulté le 10 janvier 2018.

22 Philippe Walter, « Le rêve arthurien du 1er août chez Geoffroy de Monmouth et Wace », Randgänge der Mediävistik n° 2, 2013, p. 29-51.

23 Nathalie Stalmans, Les Affrontements des calendes d’été dans les légendes celtiques, Bruxelles, Société belge d’études celtiques, 1995.

24 Michel Pastoureau, L’Ours. Histoire d’un roi déchu, Paris, Seuil, 2007.

25 Marc Bloch rappelle que les lions sont considérés au Moyen Âge comme respectueux du sang des rois ; Marc Bloch, Les Rois thaumaturges, Paris, Gallimard, 1983, p. 256-258.

26 Le « netun » de Chrétien n’est autre que le « Noton » évoqué dans le Roman de Renart et dont Renard dit connaître un lai (Le Roman de Renart, éd. Armand Strubel et alii, Paris, Gallimard, 1998, p. 65, v. 2398-2401). Ce lai n’a pas été conservé, à moins que l’épisode de Chrétien en soit une adaptation romanesque.

27 Paul Delarue et Marie-Louise Ténèze, Le Conte populaire français, Paris, Maisonneuve et Larose, 1977, t. 2, p. 17-24.

28 La mythologie est corollaire de la langue. Elle doit être pensée de manière comparative. Il y a des mythes celtes qui ressemblent à des mythes grecs (Midas aux oreilles d’âne et le roi Marc aux oreilles de cheval). Il est vain de se demander lequel a précédé l’autre. Tout simplement parce que l’un et l’autre remontent à un modèle plus ancien qui leur est commun. Le mot allemand Vater, le romain pater et l’iranien patir ne se sont pas « copiés » entre eux mais ils remontent à une langue plus ancienne dont le sanskrit donne le modèle.

29 Bucoliques grecs. Tome 1. Théocrite, éd. Philippe Legrand, Paris, Les Belles Lettres, 1925, Idylle XXII (Les Dioscures), p. 179-193.

30 Ibid.

31 Voir l’étude essentielle d’Émile Benveniste et Louis Renou, Vṛtra et Vrtragna. Étude de mythologie indo-iranienne, Paris, Imprimerie nationale, 1934.

32 Philippe Walter, Mythologie chrétienne. Fêtes, rites et mythes du Moyen Âge, Paris, Imago, 2003.

33 Le nom de cette ville se lit Plo ou plou (« les gens »), arz (« ours ») et maël (« prince »).

34 Publiée par François Duine dans les Annales de Bretagne en 1905 (t. XX, p. 448-461) d’après un missel du xv e siècle.

35 En latin médiéval, le nom de la rivière est Sicca. En latin classique, siccus signifie « qui a soif », à comparer à l’irlandais secc, brittonique sych. La racine sanskrite postule exactement l’inverse : sincati (« il verse »), à rapprocher du lituanien sekti (« tomber »), en parlant d’une chute d’eau. L’eau et le monstre ne font qu’un, comme l’Hydre d’Hercule. L’eau s’appelle « sèche » parce que le dragon l’assèche mais elle peut aussi se déverser lorsque le monstre libère les eaux. C’est cette ambivalence que restitue symboliquement le mythe caniculaire.

36 Emilia Masson, Le Combat pour l’immortalité. Héritage indo-européen dans la mythologie anatolienne, Paris, P.U.F., 1991.

37 Dans le manuscrit de Paris, BnF fr. 1433, la miniature du f. 85 montre le serpent s’enroulant comme une liane autour du lion ; voir en ligne http://expositions.bnf.fr/arthur/grand/fr_1433_085.htm (consulté le 7 janvier 2018).

38 Le mot qui peut remonter au latin Neptunus ou au Nechtan irlandais, comme dieu des eaux, équivaut au terme diable ou démon dans le monde chrétien. Mais le Neton et ses descendants aquatiques (Neptune) sont des opposants au Lion terrestre. On perçoit ici l’opposition fondamentale entre le monde marin (neptunien) et le monde terrestre (jupitérien).

39 Rig Véda, ou Livre des hymnes, trad. Alexandre Langlois, Maisonneuve et Cie, 1870, rééd. Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Jean Maisonneuve, 1984, IVe Hymne, § 2, 3, 5, 7.

Pour citer ce document

Philippe Walter, «Le Chevalier au Lion. Du mythe caniculaire au roman courtois», Acta Litt&Arts [En ligne], Acta Litt&Arts, Le laboratoire du roman. Le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, mis à jour le : 13/02/2018, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/356-le-chevalier-au-lion-du-mythe-caniculaire-au-roman-courtois.

Quelques mots à propos de :  Philippe  Walter

Université Grenoble Alpes