La-DIGITALE - Laboratoire des idées numériques

Pour la recherche en arts et pratiques du texte, de l’image, de la scène et de l’écran

Qui édite aujourd’hui ? Pourquoi ? Comment ?

 

L’unité de recherche LITT&ARTS rassemble une soixantaine d’enseignants-chercheurs permanents. Nous avons mené une enquête au printemps 2015 pour recenser et cartographier les projets d’édition portés dans l’équipe. 21 enseignants-chercheurs ont répondu, porteurs de 1 à 6 projets chacun. 38 projets ont été recensés. Voici la synthèse des résultats, en sept points.

 

1. De gros projets internationaux

La majorité des projets (30 sur 38) concerne des éditions collectives à dimension patrimoniale, portées par des équipes internationales (25) et s’inscrivant dans une durée longue (plus de 4 ans pour 18 projets, plus de 8 ans pour 9 d’entre eux).

 

2. Des projets à faible coût ?

L’enseignant-chercheur éditeur projette de lui une image d’austérité : écrivant à la plume le soir à la chandelle. Dans les faits, il oublie souvent de provisionner ou de récapituler les financements internes (université, site) et externes (CNRS) qui lui ont été attribués pour des missions en bibliothèques, pour des décharges d’enseignement ou pour le soutien à l’édition ; pas plus qu’il ne prend en compte le matériel informatique, l’accès à des bases de données, etc.

Le mythe n’a en tout cas plus cours du côté des éditions numériques. Celles-ci nécessitent un financement important, s’étalant sur la durée et excédant les capacités financières des composantes : c’est même là le principal verrou pour l’émergence de certains projets.

Aux missions et décharges s’ajoutent en effet les prestations externes (développement informatique et infographique, numérisation), les gratifications de stage, les vacations… Ce sont sans surprise ces programmes, dévoreurs de temps, d’acteurs et d’argent, qui multiplient les dossiers de financement auprès des diverses instances (région, PEPS, ANR…).

 

3. L’édition imprimée reste largement majoritaire

La moitié des projets (19) passe uniquement par une publication « papier ».

Sur les 19 projets numériques recensés, 13 développent en parallèle une édition imprimée.

Enfin, 6 projets éditoriaux sont exclusivement numériques.

 

4. Méthodologie et finalités de l’édition imprimée : un consensus mou

Quand on édite un texte, il est rare qu’on fasse en même temps la théorie du geste éditorial. Les méthodes et les buts de l’édition imprimée restent souvent un implicite porté par la communauté, parfois modifié dans un protocole (place et nature des notes, des index, des commentaires…). C’est sans doute la raison pour laquelle l’ensemble des propositions concernant les buts et méthodes de l’édition imprimé a été souvent intégralement coché – ou peu s’en faut.

Rappelons que nous avions distingué 6 axes méthodologiques :

  • Délimitation du corpus
  • Établissement du texte
  • Annotations grammaticales,
  • Annotations historiques
  • Annotations intertextuelles
  • Annotations interprétatives (commentaires)

Auxquels certains ont ajouté le travail des glossaires, index, bibliographies, traductions.

De même, nous avions soumis à validation six finalités :

  • finalité patrimoniale (archivistique)
  • information (fournir une édition scientifique de référence)
  • finalité encyclopédique
  • diffusion et lecture
  • valorisation du texte édité
  • actualisation / re-création

La plupart des projets s’est reconnue dans 3 ou 4 finalités sur 7. Un seul cas a ajouté une finalité artistique (fournir un texte pour la mise en scène).

 

5. L’édition numérique : une démarche critique

Si les projets numériques se reconnaissent dans les items proposés en propre pour les méthodes ou repris à l’identique pour les finalités, ils ont apporté nombre de commentaires venant préciser ou compléter les formulations.

La chose s’explique aisément. Pour les 13 projets ayant en parallèle l’édition numérique et l’édition imprimée, la répartition des tâches et des finalités est absolument primordiale, obligeant à une démarche critique qui permette la spécification en amont de deux protocoles distincts.

On retrouve le même travail d’explicitation des « Comment ? » et des « Pourquoi ? » pour les six projets exclusivement numériques, en tant qu’ils ont abouti à ce choix après un processus réfléchi d’invalidation de l’édition imprimée.

 

6. L’humilité du philologue a-t-elle vécu ?

C’en est peut-être fini du philologue dévoué à son auteur, fier des éloges que l’œuvre d’un autre reçoit et ne prétendant qu’à fournir un texte correctement établi et à lui permettre d’être compris la lettre.

À la question insolemment intitulée « Fierté d’éditeur ? » nul n’a pensé en effet à en contester la formulation. Mais on note de vraies prises de position sur ce qui constitue la valeur du geste éditorial.

Une grande majorité plébiscite la valeur scientifique et culturelle (avoir œuvré pour la connaissance, avoir valorisé l’œuvre, lui avoir donné une nouvelle actualité). Mais une forte minorité revendique à cet endroit-là du questionnaire les liens avec la création d’une part, avec la patrimonialisation d’autre part. Et 12 projets assument directement leur excellence (item : avoir obtenu la reconnaissance de ses pairs).

Au regard de ce sondage, on pourrait aller jusqu’à dire que l’éditeur de textes est devenu un auteur comme un autre… Mais on aura l’occasion de revenir dans un prochain billet sur cette proposition dont les implications juridiques sont, on le sait, sous les feux de l’actualité (procès opposant Droz et Garnier).

 

7. Nouvelles méthodes, nouvelle philologie

19 projets numériques ont émergé, pour 19 projets imprimés : voilà qui rend toute interprétation bien hasardeuse quant aux constantes et évolutions de la discipline….

Mais est-ce là un reflet exact de l’activité éditoriale dans l’UMR LITT&ARTS ? Et par exemple, concernant les projets exclusivement dédiés à une publication « papier », s’agit-il toujours de la même pratique de la philologie – derrière la stabilité des protocoles et des finalités ?

Une petite note suggestive nous a été remise, émanant d’une collègue participant au programme Ambroise de Milan (patristique latine pour la collection imprimée Sources Chrétiennes).

À l’heure du numérique, explique-t-elle en substance, travailler à une édition en vue d’une publication « papier » passe cependant par la sollicitation constante du numérique, que ce soit pour l’établissement du texte (catalogues en ligne, reproductions numérisées des manuscrits et des éditions princeps), pour la recherche des sources (bases de données textuelles rassemblant les écrits antiques) ou pour la coordination de l’équipe (carnet de recherche).

Et Laurence Gosserez (Mcf Hdr, LITT&ARTS) ajoute :

« Cette méthode n’est que la continuation, avec des moyens techniques plus performants, de la méthode traditionnelle d’édition. Mais elle suscite également des pratiques nouvelles de recherche en démultipliant la vitesse des relevés et les possibilités d’analyse et de questionnement des textes.
Par exemple, la consultation des bases de données numériques m’a permis de déterminer la date la plus probable de l’Exameron, en mettant la parenté de plusieurs passages de ce texte [avec d’autres textes contemporains].
Autre exemple, l’inventaire numérique des citations, même s’il ne remplace pas la lecture traditionnelle, dévoile des aspects originaux d’une création poétique fondée ouvertement sur l’imitation créative. Parfois, l’identification d’une référence littéraire infléchit l’interprétation que l’on peut donner du texte […].
On peut, je crois, considérer comme une pratique de recherche innovante, le recours incessant aux relevés informatiques, qu’il s’agisse de préciser le sens d’un mot pour la traduction, d’évaluer l’importance d’un thème, de mesurer la récurrence des termes, des expressions ou des tournures qui donnent au style sa saveur ou contribuent à l’architecture de l’œuvre. »

Bref, les chiffres peuvent être trompeurs. Il n’y a peut-être pas d’un côté les éditions imprimées et de l’autre les publications numériques. Ce sont bien au total les 38 projets d’édition recensés dans l’UMR LITT&ARTS qui tous passent par la sollicitation du numérique, pour moitié au moment du travail exploratoire, pour moitié en vue du produit fini.

Ou pour le dire autrement, ne serait-ce pas la philologie toute entière que l’on voit aujourd’hui renaître, fructifier et s’épanouir dans l’efflorescence du numérique ?

C’est là une hypothèse…

 

Publié le mar, 09/22/2015 - 15:39 par Christine Noille

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Un billet de Christine Noille

Christine Noille - portrait
Christine Noille enseigne à l’Université Grenoble Alpes.

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